« Vive la liberté ! » Oui bien sûr, mais de quelle liberté parlez- vous?

IMG_17Pour l’esclave c’est en brisant ses chaînes qu’il affirme sa liberté. Pour le citoyen c’est en défendant sa liberté de pensée, de parole et d’association qu’il se définit. Pour l’un comme pour l’autre c’est le droit à la justice et à la dignité humaine qu’ils revendiquent. C’est clair. Mais on peut tout aussi bien inverser la proposition et déclarer que la liberté dont se réclame l’esclavagiste est d’avoir des esclaves, et celle du fasciste est de partir en guerre et de commettre des génocides.

Ainsi le concept de liberté employé tour à tour dans l’intérêt des uns contre celui des autres est devenu un concept si galvaudé que chacun peut y mettre ce qu’il veut. Je trouve donc suspects les gens qui se gargarisent de ce mot en se drapant d’un geste de tribun dans leur drapeau. A ceux-là je réponds « Oui bien sûr, nous sommes tous pour la liberté ! Mais de quelle liberté parlez-vous ? Liberté pour qui et liberté pour quoi ? »

Il est cependant une autre liberté qui va beaucoup plus loin, qui nous ouvre à la connaissance du monde, qui nous transporte par delà nous-mêmes et qui en un mot fait de nous ce que nous sommes. Il s’agit de cette liberté qui est l’essence même de notre “être” et de notre humanité ; d’une liberté qui nous distingue des autres espèces minérales, végétales ou animales pour nous transformer en créatures pensantes et conscientes de notre place dans le monde. Et c’est cette prise de conscience de soi dans le monde qui, à partir du cogito cartésien, nous ouvre les portes de la liberté. C’est de cette liberté dont je voudrais parler.

Pour ce faire, il faut aller au delà du « Je pense donc je suis » et ajouter « Si je suis conscient de mon être, je suis conscient de mes actes. Si je suis conscient de mes actes, ce que je fais – ou ne fais pas – m’engage. J’en suis responsable. »  C’est donc face à mes responsabilités personnelles et citoyennes que je me définis en tant que liberté. Cette conscience de moi-même m’ouvre alors à la conscience de l’Autre, cet autrui que je ne connais pas, mais qui appartient à mon milieu et participe de la société et de la nation dans laquelle nous sommes tous « en situation. » Etre, c’est donc « se projeter dans le monde », un monde dont je suis désormais solidaire et responsable – que je le veuille ou non. Car si je décidais de vivre dans l’inconscience d’un animal qui dépend et profite de la nature – en d’autres termes si je décidais de me désintéresser des événements mondiaux sans vouloir admettre que ma passivité précipite la tourmente qui gronde au-dessus de nos têtes, j’en subirais malgré moi les conséquences.

Bien entendu je suis allé au plus court pour ne pas avoir à gloser sur l’« en soi » et le « pour soi », sur Husserl, Jaspers et Sartre – et pour nous éviter un discours qui nous aurait mortellement ennuyés. Comme à mon habitude  je préfère recourir à la littérature qui – par sa dimension humaine, universelle et concrète – illustrera mieux qu’un traité savant le concept le liberté dont il est question ici.

Pour commencer voici une citation étonnante. ” Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande “ écrivait J.P. Sartre en 1944 dans Les lettres françaises. Cette affirmation est pour le moins paradoxale et provocante. Pourtant le paradoxe n’est qu’apparent, et la provocation un malentendu. L’extrait qui suit, tiré du Grand voyage, roman de Jorge Semprún, illustre de manière magistrale la liberté qui animait les héroïnes et les héros d’antan et d’aujourd’hui.

Nous sommes à Auxerre en 1943.

La sentinelle allemande est de l’autre côté de la grille, debout devant ma courette, et me regarde. Je ne l’avais pas vue s’approcher. C’est un soldat d’une quarantaine d’années, au visage lourd, ou bien peut-être est-ce le casque qui alourdit son visage. Car il a une expression ouverte, un regard net.

Verstehen Sie Deutsch ? me demande-t-il. Je dis oui, que je comprends l’allemand.

Ich möchte Ihnen eine Frage stellen, me dit le soldat.

Bitte schôn, je lui dis.

Il est à un mètre de la grille. Il fait un geste pour remettre en place la courroie de son fusil qui avait glissé sur son épaule. Il fait un soleil tiède, nous sommes polis comme tout… Ce soldat allemand désire me poser une question, et je luis dis « Je vous en prie », nous sommes polis, c’est bien gentil tout ça.

Warum sind Sie verhaftet ? demande le soldat.

C’est une question pertinente, il faut dire. C’est la question qui, en ce moment précis, va plus loin que toute autre question possible. Pourquoi suis-je arrêté ? Répondre à cette question, c’est non seulement dire qui je suis, mais aussi qui sont tous ceux qui en ce moment se font arrêter. C’est une question qui va nous projeter du particulier au général, avec une grande facilité. Pourquoi suis-je arrêté, c’est-à-dire pourquoi sommes-nous arrêtés, pourquoi arrête-t-on, en général ? Quelle est la ressemblance entre tous ces gens dissemblables qui se font arrêter ? Quelle est l’essence historique commune à tous ces êtres dissemblables, inessentiels la plupart des fois, qui se font arrêter ? Mais c’est une question qui va encore plus loin. En questionnant le pourquoi de mon arrestation, on tombe sur l’autre face de la question. Car je suis arrêté parce qu’on m’a arrêté, parce qu’il y a ceux qui arrêtent et ceux qui se font arrêter. En me demandant : pourquoi êtes-vous arrêté ? il me demande aussi, et dans le même mouvement : pourquoi suis-je là à vous garder ? Pourquoi ai-je l’ordre de tirer sur vous si vous tentez de fuir ? Qui suis-je en somme ? Voilà ce qu’il demande, ce soldat allemand. C’est une question qui va loin, autrement dit… Mais je ne lui réponds pas tout ça, bien sûr. J’essaie de lui expliquer brièvement les raisons qui m’ont conduit ici.

– Alors vous êtes un terroriste ? me dit-il.
– Si vous voulez, je lui réponds, mais ça n’avance à rien.
– Quoi donc ?
– Ce mot-là, ça ne vous avance à rien.
– J’essaie de comprendre, dit le soldat.

C’est beaucoup plus difficile de parler avec un soldat allemand que de lire Hegel. Surtout de lui parler de choses toutes simples, de la vie et de la mort, de pour quoi vivre et pour quoi mourir…

– Récapitulons, voulez-vous, me dit-il quand j’ai fini.
– Récapitulons.
– Ce que vous voulez, c’est défendre votre pays.
– Mais non, je lui réponds, ce n’est pas mon pays.
– Comment ? s’écrie-t-il, qu’est-ce qui n’est pas votre pays ?
– Mais la France, je lui réponds, la France n’est pas mon pays.
– Ça n’a aucun sens, dit-il, déconcerté.
– Mais si. Je défends mon pays en défendant la France qui n’est pas mon pays.
– Quel est votre pays ?
– L’Espagne, je lui réponds.
– Mais l’Espagne est notre amie, dit-il.
– Vous croyez ? Avant de faire cette guerre-ci, vous avez fait la guerre à l’Espagne qui n’était pas votre amie.
– Je n’ai fait aucune guerre, dit le soldat sourdement.
– Vous trouvez ? je lui demande.
– Je veux dire, je n’ai voulu aucune guerre, précise-t-il.
– Vous trouvez ? je lui répète.
– J’en suis convaincu.
Il remonte de nouveau la courroie de son fusil qui avait glissé.
– Moi pas du tout.
– Mais pourquoi ?
Il a l’air blessé que je mette en doute sa bonne foi.
– Parce que vous êtes là, avec votre fusil. C’est vous qui l’avez voulu.
– Où pourrais-je être ? fait-il sourdement.
– Vous pourriez être fusillé, vous pourriez être dans un camp de concentration, vous pourriez être déserteur.
– Ce n’est pas si facile, dit-il.
– Bien sûr. C’est facile de se faire interroger par vos compatriotes de la Feldgendarmerie ou de la Gestapo ?
Il a un geste brusque de dénégation.
– Je n’ai rien à faire avec la Gestapo.
– Vous avez tout à faire, je lui réponds.
– Rien, je vous assure. Il a l’air affolé.
– Tout à faire jusqu’à preuve du contraire.
– Je ne voudrais pas, de toute mon âme je ne voudrais pas.
Il a l’air sincère, il a l’air désespéré à l’idée que je le range avec ses compatriotes de la Feld ou de la Gestapo.
– Alors, je lui demande, pourquoi êtes-vous ici ?
– C’est la question, dit-il.

C’est la question en effet… On y arrive forcément, même à travers ce dialogue de sourds, décousu, que nous venons d’avoir. Et c’est moi qui dois poser la question : warum sind Sie hier ? parce que ma situation est privilégiée. Par rapport à ce soldat allemand, et en ce qui concerne les questions à poser, ma situation est privilégiée. Parce que l’essence historique commune à nous tous qui nous faisons arrêter en cette année 43, c’est la liberté. C’est dans la mesure où nous participons de cette liberté que nous nous ressemblons, que nous nous identifions, nous qui pouvons être si dissemblables. C’est dans la mesure où nous participons de cette liberté que nous nous faisons arrêter. C’est donc notre liberté qu’il faut interroger, et non pas notre état d’arrestation…

… A la question de ce soldat allemand il n’y a qu’une réponse possible. Je suis emprisonné parce que je suis un homme libre, parce que je me suis vu dans la nécessité d’exercer ma liberté que j’ai assumé cette nécessité. De la même façon, à la question que j’ai posée à la sentinelle allemande : pourquoi êtes-vous ici ? et qui se trouve être une question plus grave, à cette question il n’y a non plus qu’une seule réponse. Il est ici parce qu’il n’est pas ailleurs, parce qu’il n’a pas senti la nécessité d’être ailleurs. Parce qu’il n’est pas libre.

(Le grand voyage, Jorge Semprun, Gallimard, 1963.)

C’est avec respect et gratitude envers toutes les militantes et tous les militants d’hier et d’aujourd’hui que j’ai écrit cet article. Que ces quelques lignes soient une inspiration pour les personnes qui n’ont pas encore exercé leur liberté citoyenne, et qu’elles se joignent à nous et œuvrent avec nous pour la paix, la justice sociale et la solidarité humaine.

Notes:
– Jorge Semprún (1923-2011) est un écrivain, scénariste et homme politique espagnol. Comme Eugène Ionesco et Samuel Becket il a choisi d’écrire ses ouvrages en français.
– Après la victoire franquistes (1939), la famille Semprun s’exile en France. Etudiant de philosophie à la Sorbonne, Jorge abandonne ses études en 1942 et rejoint à l’âge de dix-neuf ans le réseau communiste des Francs-Tireurs, la M.O.I (Main d’œuvre ouvrière immigrée) et Jean-Marie Action, organisation qui relève de Buckmaster, section France des services secrets britanniques. Il est arrêté en 1943 et déporté à Buchenwald. Le camp est libéré le 11 avril 1945. Après un période de convalescence Jorge Semprún retourne en Espagne où de 1953 à 1962 il coordonne la résistance communiste au régime de Franco. Il est exclu du PCE en 1964 pour « divergence de point de vue par rapport à la ligne du parti. » A la mort de Franco (1975) il est nommé Ministre de la culture de 1988 à 1991 dans le gouvernement socialiste de Felipe Gonzáles qu’il quittera pour protester contre la corruption de certaines personnalités. En 1989, à la mort de Dolores Ibárruri, il participe à la veillée funèbre de l’héroïne de la lutte antifasciste. Il meurt à Paris et repose au cimetière de Garentreville, Seine-et-Marne.

 

Guy Levilain est l’auteur d’une trilogie consacrée aux problèmes humains de l’Indochine coloniale vue à travers la saga de deux générations d’Eurasiens.

Il est également l’auteur de Don Pablo, fantaisie donjuanesque, suivie de La Abuelita, fantaisie mexicaine.

Pour lire un échantillon de ces romans, cliquez sur la page de couverture.

 

Save

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