Tziganes, Roms, Manouches et Gitans

1200px-Alfred_Dehodencq_A_Gypsy_Dance_in_the_Gardens_of_the_AlcázarLe 70ème anniversaire de la libération d’Auschwitz-Birkenau nous a invité à nous recueillir à la mémoire des victimes de la Shoah. Je voudrais aujourd’hui me pencher sur le sort d’une autre minorité victime elle aussi du nazisme. Il s’agit des 500 000 Gitans sur qui on a jeté le voile de l’oubli, voire du silence.

A ce propos je voudrais citer quelques pages de mon roman en cours de publication, Don Pablo de Navarre et son valet. Vous y reconnaîtrez les manifestations les plus courantes des préjugés et – sur un autre plan – un hommage à la musique flamenco.  Celui-ci m’a été inspiré par l’étonnement d’un ami à l’audition de Strings un enregistrement réalisé par le contrebassiste Dave Holland en compagnie du grand guitariste Pepe Habichuelo.

Le patio était bondé. Des garçons s’affairaient, installant des chaises pliantes un peu partout. Heureux étaient ceux qui avaient pu se les procurer moyennant le prix d’une bouteille de vin. Dans la rue des badauds s’étaient attroupés devant le portail, d’autres s’étaient juchés sur les murettes, et dans un brouhaha qui enflait de minute en minute la foule impatiente attendait.

– Je crois qu’Esméralda et ses Gitans seront chaudement applaudis, dit Don Pablo. Pour une fois, on ne les jettera pas à la rue !

– C’est qu’ils sont musiciens ! dit Sancho.

– Et de sacrés musiciens ! ajouta quelqu’un à la table voisine. Leur musique et leur danse sont sans pareil ! Un plaisir de les voir jouer de façon si spontanée et si naturelle ! C’est qu’ils ont ça dans le sang ! Des amuseurs-nés, je vous dis ! Mais enlevez-leur ce talent, ils ne sont que des vauriens !

– Tous des vauriens ? Comme vous y allez ! Laissez-moi vous rappeler que ce fut notre bon roi Juan II d’Aragon qui au début du XVème siècle  reçut à bras ouverts les premiers Gitans chassés de la Petite Egypte. Industrieux et catholiques, ne l’oublions pas, n’ont-ils pas contribué à l’enrichissement de notre culture ?

– Oui, je veux bien, mais sans être expert en la matière comme vous, je crois fermement que ce fut une erreur de les accueillir. La preuve en est que la très catholique Isabelle de Castille eut la sagesse, Dieu merci, de les remettre à leur place !

– Une reine dévote faisant la chasse à des catholiques dont le seul péché est d’être Gitans ? Attitude pas très catholique, vous ne trouvez pas ? Surtout quand la Bible nous apprend que nous sommes tous de création divine et nous commande d’aimer notre prochain ! Et aujourd’hui, vous-même bon catholique, du moins je l’assume, vous voulez persécuter des gens qui après deux cents ans parmi nous sont de souche aussi espagnole que vous et moi ? Est-ce leur peau un peu moins blanche que la vôtre qui vous dégoûte ? Auquel cas, expliquez-moi comment vous pouvez aimer leur musique, leur danse et – j’en suis sûr, leurs femmes, quand vous ne pouvez souffrir leur voisinage !

– De grâce, Maître, ce n’est ni le lieu ni le moment de tirer votre épée ! murmura nerveusement Sancho derrière sa main.

– Ma seule intention est de montrer à ce rustre très chrétien que sa religion, comme celle d’Isabelle de Castille, n’est qu’un ramassis de contradictions et d’hypocrisie ! N’aie crainte. Cet enfoiré ne mérite pas de voir la lame nue de mon épée !

 Notes :
– Shoah : mot hébreu signifiant « catastrophe », désigne l’extermination des Juifs par le régime nazi.
– Ce n’est qu’en 1982 que la République Fédérale Allemande reconnut officiellement le génocide des Gitans.
– « Enfoiré » n’est pas un anachronisme. Ce mot vient du verbe « enfoirer », synonyme de « emmerder », qui remonte au XVIème siècle. Le participe « enfoiré » signifie « souillé d’excréments ». Le verbe a donné « foirer » et « foireux. »
– « la lame nue de mon épée » : Don Pablo fait allusion au cérémonial par lequel le Connétable (chef suprême de l’armée) recevait son investiture en prenant dans ses mains l’épée toute nue que le Roi lui remettait.
– La Petite Egypte était le nom du Péloponnèse, péninsule grecque envahie par les Turcs.
– Jean II d’Aragon accueillit les Gitans en 1425.
– A partir de 1499, suite à la Reconquête et à la politique intransigeante d’Isabelle de Castille, les Gitans ainsi que les Juifs connurent une période de persécution qui dura près de trois siècles. Ce n’est qu’en 1783, sous le règne de Charles III, qu’ils recouvrirent une certaine liberté.

L’homme qui de toute évidence avait entendu les mots de Don Pablo crut bon de battre en retraite. Il se détourna et reprit sa conversation avec ses compagnons. Enhardi, Sancho en profita pour revenir à la question des Gitans. Don Pablo sourit. Il savait qu’à l’occasion son valet aimait à jouer les matamores, mais toujours avec discernement.

– Imaginez, Maître, que je sois né Gitan, que dès ma naissance les gens ne se fussent pas extasiés sur mes joues de chérubin parce qu’elles ne sont pas roses ni sur le bleu de mes yeux parce qu’ils ne le sont pas, et que toute ma vie l’on me traite de voleur et de bon à rien. Quelles seraient mes chances de survie quand tout le monde me soupçonne d’être sur un mauvais coup ?

         Jouant le jeu, Don Pablo déclara à haute voix.

– Aucune, Sancho. Le regard des autres aura fait de toi un Gitan. Il t’aura à jamais défini comme tel, et tu seras réduit à intérioriser l’image qu’ils se sont fait de toi. Ajoute à cela les obstacles dont ta vie sera semée. Pris dans ce filet, tu auras beau te démener, tu n’en sortiras pas. Découragé tu abandonneras le combat. « Qu’est-ce que je vous disais ! » s’écriera le plus sot des sots, heureux d’avoir trouvé quelqu’un sur qui cracher son mépris ! C’est exactement ce qu’a fait ce pourceau !  

– Autrement dit, on a toujours besoin d’un plus petit que soi !

         Du fond du jardin des accords de guitare. Toute l’assemblée se tut aussitôt. Deux guitaristes sortirent lentement de la pénombre, s’avancèrent et prirent place sous les quinquets. Don Pablo frappé d’étonnement écoutait.

         Ce qu’il entendait était une musique sans aucune mesure avec celles auxquelles son oreille était accoutumé. Ses précepteurs lui avaient pourtant parlé du folklore andalou et de la musique gitane riche des apports mauresques, juifs et indiens, mais comment les mots maladroits de notre vocabulaire pourraient-ils communiquer, traduire, faire ressentir au jeune pupille la richesse des couleurs et l’intensité des émotions de cette éclatante sonorité qui soudain le fascinait ? Car il s’agissait bien d’une vague de sons, de timbres, de tonalités, et non d’une mélodie linéaire sur un accompagnement de harpe. C’était le choc d’une nappe sonore qui agresse, surprend et confond par l’ambiguïté tonale d’un mode mineur sur lequel s’étaient greffé des accords pervertis par une septième majeure ou une neuvième bémolisée ; c’était encore la hauteur inégale des notes, leur intonation en quart de ton qui créait un effet insolite ; c’était enfin le rythme syncopé, la permutation des temps forts et des temps faibles, les motifs frappés à contre temps et avec une violence qui de mesure en mesure s’enflait, s’amplifiait pour éclater dans une explosion libératrice. Et tout cela avec les douze cordes de deux guitares ! Doté d’une oreille audacieuse Don Pablo écoutait surpris, charmé.

         Il découvrait la musique d’un peuple de nomades dont il avait lu les pérégrinations à travers les siècles, un peuple d’apatrides chassé de partout, mais qui malgré ses misères sut contribuer à la culture des pays qui avaient bien voulu les tolérer. Il pensa aux Tziganes de Hongrie, aux Roma de Roumanie, aux Manouches de France, et s’aperçut que les Gitans d’Andalousie qu’il avait sous les yeux appartenaient à cette même race qui par sa ténacité et son courage a réussi à transcender ses malheurs non seulement pour survivre, mais pour chanter et danser ! Ses yeux s’embuèrent.

Illustration: Alfred Dehodencq [Public domain], via Wikimedia Commons

 

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