« Tout lecteur est un écrivain en puissance »

Grand-pére, raconte moi l'A-NamJ’ai tout dernièrement eu le bonheur d’appartenir à un groupe de lecture, Les Livres et les Copains d’abord, et ma première contribution a été de suggérer à tous mes nouveaux copains et complices d’écrire un souvenir d’enfance, un de ces souvenirs “cristallisés” et “sensoriels”, récurrents et indélébiles que nous avons tous à l’image de la madeleine de Proust. Pourquoi pas? “Tout lecteur est un écrivain en puissance!” (Qu’est-ce que la littérature, J.P. Sartre.)

Cette idée a été reçue avec enthousiasme, et j’espère que nous pourrons bientôt nous inspirer des Soirées de Médan, et dans un esprit de convivialité et d’émulation contribuer à la découverte de nouveaux talents. Qui sait ? Car tout écrivain en herbe a besoin d’être conseillé et soutenu. Je le sais et le souhaite pour moi-même et pour tous les autres.

Par exemple je vous avouerai que ma plus grande déception à propos des articles de mon Blog qui Débloque est de n’avoir reçu aucun commentaire. Bien que suivis par 628 abonnés, mes écrits n’ont suscité aucune réaction. Pourquoi ? Parce qu’il semble que j’ai affaire avec des « abonnés absents » tous anonymes et muets. Leur raison ? Je n’en ai aucune idée ! Seuls mes ami/es FB – qui sont loin d’être aussi nombreux – m’ont soutenu de leurs réflexions, ce dont je les remercie de tout cœur.

J’espère que les lectrices et lecteurs de Les Livres et les Copains d’abord se joindront à mes ami/es pour me faire part de leurs critiques amicales, et je ne manquerai pas de leur retourner cette courtoisie.

 

 

Le Blog qui Débloque vous propose aujourd’hui quelques extraits de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, le premier volume de ma trilogie sur l’Indochine coloniale. Saga de deux générations de métis franco-indochinois, ce roman est consacré à la famille Sorel dont l’histoire s’étend de 1884 à 1954, c’est-à-dire de la conquête du Tonkin (province du Nord) à la fin de la présence française en Asie. Pourtant, bien que les documents et les témoignages qui l’étayent soient authentiques, Grand-père… ne se limite pas à l’Epopée Jaune. Il examine avant tout le dilemme de deux hommes qui face à la réalité coloniale durent choisir leur salut: Alexis Sorel retourna en France ramenant avec lui un gamin de dix ans. Six ans plus tard, répondant à l’appel du pays natal, son fils Pierre y reviendra vivre son destin. Ce roman est leur drame, l’histoire de la colonie son contexte.

 

Ces extraits ont été choisis non seulement pour leur place dans la chronologie du récit – l’arrivée d’Alexis Sorel à Haïphong en 1884 qui constitue la première partie de l’ouvrage, et le retour de Pierre en 1906 qui en est la seconde – mais aussi pour illustrer le mélange de genres, un procédé, un style et une vision que j’affectionne. En effet journaux et lettres, contes et légendes, poèmes et chansons, récits dans un récit, s’entrecroisent pour colorer de poésie ou d’humour un sujet souvent dramatique. Ainsi les changements de ton, de style et de voix – comme la musique d’un film – m’ont permis de passer d’une scène à une autre, d’en varier les sujets et surtout d’insérer des passages lyriques qui sont un moment de grâce pour les protagonistes du roman comme pour les lecteurs. J’espère qu’en les écrivant je n’ai pas versé dans l’exotisme facile des orientalistes du XIXème siècle.

 

Alexis Sorel décide de s’expatrier.

 

99275749_oTraumatisé par la guerre Franco-Prussienne, Alexis Sorel est hanté par un cauchemar qui chaque jour le replonge dans les horreurs d’un conflit qu’il voudrait oublier. L’épouvante peut le saisir à tout instant, de jour ou de nuit, dans un moment d’abandon ou d’activité. Seul dans une société indifférente, incompris d’une épouse qui le tourmente, il souffre en silence un long calvaire jusqu’au jour où n’y pouvant plus, il décide de s’embarquer pour l’Indochine. C’était en 1884.

 

Chevaux éventrés, caissons calcinés, canons renversés au milieu des uniformes pêle-mêle sur le champ de bataille. Des corps partout, mutilés, défigurés, le regard figé dans l’épouvante, loques rouges et bleues hachées par la mitraille. D’une musette, des papiers, un fragment de lettre, éparpillés au milieu des casques et des gamelles, des sabres et des fusils. De l’armée massacrée il ne reste plus rien, rien que des lambeaux de fer et de chair dans un bourbier gluant de sang.

 

Nuées en rafales au ras de l’horizon, spectres d’arbres dénudés dans le vent, clarté fantomale sur le carnage. Soudain mille éclairs et dans une déflagration formidable, l’Apocalypse! Déchirant capes, tuniques et culottes, des os pointent, craquent. Côtes, fémurs et tibias, des squelettes émergent, se multiplient dans la fange. Une armée cadavérisée s’est dressée! Des trous d’yeux me fixent, des doigts me désignent, et dans un souffle pestilentiel s’ouvrent des centaines de mâchoires.

 

Alexis!

        

La mort m’appelle! Je la reconnais, c’est bien elle! Par trois fois elle m’avait frôlé! Baïonnette, balle, obus, elle avait tout essayé. J’ai alors fait le mort. Mais elle n’aime pas ça, qu’on joue à ce jeu-là!

 

Alexis! Alexis!

 

Je cours dans l’immense ossuaire. Un bras sorti de terre. Je trébuche!

 

Non!

 

Tròi oi!” Un souffle à mon oreille implore le ciel. Non ce n’est pas elle, la furie que j’avais prise pour femme! Comme elle se moquait de moi! De mes cauchemars, de mes insomnies, ma couardise d’invertébré!

– Mon père a lui aussi fait la guerre! Blessé, décoré, il s’est conduit en homme, lui!

En homme? Mieux, en foudre de guerre! Que voulez-vous, quand depuis des générations on est de père en fils militaire!

– L’as-tu jamais entendu se plaindre? Alors que toi tu n’arrêtes de geindre!

 

Partir! M’en aller bien loin! Il le faut. Alors j’ai bouclé ma valise. « C’est tout ce que monsieur a trouvé? L’esquive et la fuite! Et généreux avec ça! Admire, ma fille! Trois sous, mais dans une belle enveloppe, la délicate pudeur! Et si nous venions à manquer? C’est vrai, il y aura toujours beau-papa! »

Je lui avais laissé quelques billets, pas grand chose en effet, mais assez pour parer aux besoins immédiats. “Je t’enverrai de l’argent. N’aie crainte, la petite ne manquera jamais de rien. Je suis peut-être un lâche mais pas un père indigne!” Atterrée, ma fille sanglotait. Elle avait entendu des incartades, mais jamais ce persiflage, cette haine lovée, tendue, éclatée!

        

« Papa doit s’en aller. Il le faut pour que la folie ne s’abatte sur nos têtes. Mais je reviendrai, je te le promets. En attendant, sois sage. Obéis à ta mère. Je t’aime de tout mon cœur et souhaite qu’un jour tu pourras m’aimer en retour!” » La porte a claqué dans mon dos. Je me suis éloigné sans me retourner.

 

A moi le grand large, le bleu des océans, le soleil des tropiques! Je n’en demandais pas plus. Et voilà que soudain, toi, mon miracle oriental! “Anh noí gì dó?” Thi ne comprenait pas les sons incohérents qui m’étaient sortis de la bouche, mais elle savait dans son immense tendresse qu’elle m’avait sauvé de la démence. Enlacés, nous écoutions la nuit…

 

* * *

 

La goutte d’eau

 

Il a plu. Gorgée d’eau l’aube exhale son grand souffle végétal. Odeurs vertes, rouges des tamariniers, des flamboyants, des manguiers. Odeurs blanches rosacées, émeraude du jasmin, de la frangipane, de la pomme cannelle, et enveloppant les narines, la chaude odeur de la terre.

 

Le ciel est par-dessus le toit si bleu si came. Par la fenêtre je vois du toit une palme. Une larme de cristal s’étire dans la lumière. Soudain plus rien. Une autre grossit, puis dans un scintillement disparaît elle aussi.

 

Et moi qui n’ai jamais su regarder lentement s’égoutter la pluie, je découvre goutte à goutte la frêle beauté de la vie.

 

* * *

 

Haï-Phong, le 20 juillet 1884

        

Mon cher Emile,

 

Merci de m’avoir écrit une longue et belle lettre. Je suis heureux de savoir qu’il y a à Clermont quelqu’un pour contrer les tombereaux d’injures sur moi déversés. Vois-tu, face à la guerre, nous n’avons pas réagi de la même manière. Rebelle, tu as mieux survécu que moi.

 

Tu avais mille fois raison. Anarchiste, tu méprisais Républiques et Empires. Sans foi ni loi, tu t’octroyais une liberté que beaucoup jalousaient. Artisan établi à ton compte, et surtout célibataire – mon très sage frère! tu n’avais de compte à rendre à personne et pouvais crier « Vive la Commune » en plein Café du Commerce histoire d’effrayer les bourgeois! Et si certains jours de spleen, l’absinthe te flanquait un cafard trop noir, il te suffisait d’empoigner l’un de ces freluquets et lui cracher au visage « J’étais à Reichshoffen, moi! Où étiez-vous? » pour que se calment tes angoisses.

Pacifiste, je ne pouvais user d’une telle thérapeutique. J’avais surtout contre moi cette furie, sa mère et son père, toute une belle-famille on ne peut mieux pensante et mieux placée dont les convictions bien ancrées se passent de toute rhétorique. Il ne me restait que la fuite.

Elle m’a été salutaire. Mon âme blessée a trouvé un havre de paix. La nature est somptueuse, le peuple serein. Imagine la splendeur tropicale, un foisonnement de couleurs et de parfums! Et dans ce cadre merveilleux, la politesse la plus exquise. Les échanges sociaux sont ici un rituel par lequel s’affirme l’honnête homme. La parole faite de subtilités et d’allusions ne tolère aucune rudesse. Seul le barbare se permet d’être grossier ! Comment ne pas aimer ce peuple pour qui la délicatesse est un art de vivre et la dignité humaine sa raison de vivre?

Voilà, cher Emile. Ne t’inquiète plus pour moi. Embrasse bien fort ma petite Simone, et puisse ton affection compenser celle que je ne puis encore lui donner. Ton frère Alexis.

 

* * *

 

La chapelle au clair de lune

 

Ile de verdure au milieu des rizières, le village de My-Luc. Bruit sourd des sabots et des roues. Quelquefois le cri d’une aigrette dans la campagne assoupie. Le ciel s’est paré de couleurs crépusculaires, et dans sa tendre clarté s’endort la terre. Harmonie du soir, douce comme un reposoir.

Précédés de leurs buffles les paysans s’en retournent chez eux. Des jarres d’eau les attendent. Devant chaque porte des foyers s’allument, et de partout montera bientôt une bonne odeur de charbon de bois. Nous suivons le contour d’une haie. D’immenses bambous geignent doucement dans la brise. Plus loin, Thi a reconnu l’entrée. Fraîcheur d’ombre. Le sentier se perd dans un enchevêtrement d’arbres, badamiers, manguiers, et parfois dans une éclaircie de lumière, la silhouette gracile d’un aréquier. Des paillotes entourées de murettes, chacune avec son aire de terre battue, ses jarres d’eau, sa cuisine aux quatre vents. Des cochons noirs détalent en grognant, des chiens nous escortent traînant à leur suite une troupe d’enfants. Nous arrivons à la maison commune. Un homme en sort. Je le salue et, en annamite, m’excuse de notre visite impromptue. Il se rassure. Thi lui confie que jadis sa grand’mère vivait au village, et que nous souhaiterions y passer la nuit. Il s’incline et s’en va quérir le notable.

 

Aurais-je préféré une bonne auberge de chez nous? Grands dieux non! Attendez la suite. Elle me donnera raison.

 

Devant nous une allée au milieu des jasmins, des nénuphars en fleur dans l’eau d’un bassin. Un parvis aux marches moussues. Une porte antique grince. Le guide s’est incliné. Nous entrons dans une pénombre parfumée. Toute l’aile gauche de la pagode nous est destinée. C’est l’usage en A-Nam d’honorer ainsi le visiteur.

Assise au bord du bassin Thi chantonne. Et contemplant la pagode au clair de lune, je songe aux pélerins de Compostelle trouvant sur leur chemin le havre d’une chapelle.

 

* * *

 

Dix ans plus tard, en 1900, dégoûté de la réalité coloniale et meurtri par le décès de son épouse, Alexis rentre en France ramenant avec lui son enfant. Quoique bien intégré dans la société clermontoise, le fils décide à la mort de son père de quitter la France. Il s’embarque pour Haïphong en 1906. Il avait 16 ans.

 

Le 2 septembre 1906

Pierre Sorel contemplant la pointe de Ca-Mau.

 

la pointe de Ca-Mau“Agrippé au bastingage, il humait l’air se pénétrant de la chaleur tropicale riche de toutes les essences de la terre. Odeur surie des amandes de badamier, senteur verte des bosquets de bambous, souffle salé des alizés… Et selon le caprice du vent renaissaient des scènes, des tableaux, des paysages furtifs semblables à ceux qu’allument dans le nuit la fulgurance des éclairs… Haïphong, le bistro du père Gonin, la plage ensoleillée de Quang-Yên, tout un passé apparaissait puis s’effaçait dans le souffle marin, et tout son être s’abandonnait à l’ivresse des souvenirs.

La mangrove! Une forêt de palétuviers avançait dans un enchevêtrement de racines et de branches, s’incrustant dans la vase, s’implantant dans l’eau boueuse, croissant, se multipliant, étendant à perte de vue la poussée dévorante de sa végétation. Et cette nappe verte suintait, saignait d’une multitude d’arroyos, épanchant dans la mer les limons de la terre. Orgie de verdure, d’eau et de lumière! Comme la magie de cette nature exhubérante lui avait manqué! Il retient son souffle…

 

Soudain

la Rivière de Saïgon s’ouvrait

comme une grande saignée rouge.”

 

 

– Comme vous êtes heureux de revoir votre pays!

La voix de mon voisin de table. Le hasard nous ayant réunis, nous avons sympathisé, et c’est au fil des jours que M. Chassaigne me prit en amitié. Las de s’encroûter dans une ville de province, il avait demandé son transfert à la Sûreté d’Hanoï. Pourquoi l’Asie? Il n’en sait rien. Les mystères de l’Orient sans doute… Une fois installé, il fera venir sa femme et ses deux filles. Curieux de la réalité coloniale, il me pose une foule de questions. Climat, végétation, mentalité, mode de vie. Je dois réfléchir et avec le peu dont je me souviens, j’essaie de lui reconstituer l’Indochine française. C’est ainsi qu’on appelle désormais l’A-Nam. Mais je me suis limité aux généralités, m’abstenant de lui parler des critiques de mon père. C’est une affaire qui ne le concerne pas.

« Pourquoi êtes-vous revenu? » Il sait que j’ai perdu mes parents. Il comprend que plus rien ne me retenait à Clermont. Retourner au pays natal me semblait tout à fait raisonnable. Pourtant ma décision l’intrigue. Il voudrait savoir. Mais je sens qu’il voudrait aussi que je me pose la question, que je m’oblige à la réflexion. A quoi bon se casser la tête?

« C’est héroïque à votre âge! Vous n’avez que seize ans! » Je suis surpris. Héroïque? Quitter l’A-Nam l’était pour mon père. Y retourner ne l’est pas pour moi. Une voix familière résonne en moi, m’appelle. J’accours. Il n’y a rien d’héroïque là-dedans! « C’est donc l’aventure? » J’en doute. Monter à Paris aurait été plus audacieux! « Votre grand’mère? le Grand mandarin? » J’aimerais bien les retrouver! Je crains hélas qu’ils ne soient décédés. « Y aurait-il quelqu’un d’autre? » Cordier qui me bordait en lisant Cendrillon? Improbable. Pourtant je suis revenu. Une seule chose est certaine.

 

Mon cœur palpite à la vue de ce pays!

 

* * *

 

Nous accostons. Les passagers à destination de Saïgon débarquent en premier. Poignées de main, embrassades et mouchoirs dans le vent. Je me suis approché de Mlle Dumont pour lui rendre L’éducation sentimentale. Jeune agrégée, elle avait dans sa cantine une pile de romans qui firent ma joie. « Gardez-le en souvenir de ce voyage! Et merci de m’avoir longuement parlé de votre pays natal, de me l’avoir fait aimer! Ecrivez-moi, Janine Dumont, Lycée Chasseloup-Laubat, Saïgon. Si, j’y tiens! Vous hésitez parce que je suis professeur de français? Grand bêta! Laissez-moi vous répéter ceci: vous vous exprimez avec une délicatesse et un honnêteté que beaucoup de plumitifs n’ont pas. Vous n’êtes qu’un autodidacte? Et après? Nos meilleurs auteurs sont-ils tous agrégés? Dieu, merci! Vous écrivez avec une émotion sincère, qualité que je place au-dessus de l’érudition. N’oubliez pas que le savoir vient avec le temps. L’émotion, on l’a ou on ne l’a pas! Votre journal le prouve clairement. Par ailleurs il m’a permis de mieux vous connaître, et je suis heureuse que vous m’ayez permis de le lire. C’est une marque de confiance qui me touche. Continuez à écrire. Tenez, prenez ceci en souvenir de ce voyage. Quelques lignes sur vous contemplant la Pointe de Ca-Mau. » Elle me tendit une enveloppe et m’embrassa par quatre fois sur les joues. J’eus à peine la force de lui dire merci.

 

Monsieur Chassaigne s’approcha de moi. “Quand ce sera notre tour de débarquer pourrai-je avoir le plaisir de votre compagnie? Nous pourrions dîner ensemble…” Le brave homme! Avait-il deviné ma détresse? Je l’ai chaudement remercié. Le départ de Mlle Dumont avait laissé un grand vide dans mon cœur.

 

* * *

Merci pour le partage