Tous les militants sont des visionnaires

MEXI_202Tous les manifestants jeunes ou vieux, travailleurs ou retraités ; tous les syndicalistes et grévistes ; tous les activistes, de l’humble ouvrière à la soldadera, bref tous les militants qui se sont mis debout le poing levé pour défendre leur droit à la dignité humaine sont des visionnaires.

 

Aux cyniques qui me répondront « Dites plutôt des rêveurs ! » je me ferai un plaisir de les prendre au mot en leur précisant qu’à l’instar des savants et des poètes, les visionnaires sont non seulement capables d’anticiper et de pré-voir l’avenir, mais encore et surtout des gens conscients de leur « savoir être » – selon la belle expression d’Albert Jacquard – c’est-à-dire conscients de leurs responsabilités morales, sociales et citoyennes, conscients de la perfectibilité de l’humanité parce qu’ils l’ont précisément rêvée et que l’Histoire l’a confirmée.

 

Alors amis, compagnons et camarades rêvons et rêvons jusqu’au bout, car notre rêve n’est ni mirage ni chimère, mais au contraire l’expression même de ce qui fait de nous des humains !

 

Note :
– A propos de la clairvoyance des savants et des poètes citons ces mots d’Edgar Allan Poe : « Celui qui rêve éveillé est conscient de beaucoup de choses qui échappent à ceux qui ne rêvent que dans le sommeil. » Selon Poe, le poète – comme l’enfant – imagine et voit le monde comme un ensemble en transformation permanente. Prisme optique de la perception, le rêve lui fait voir un univers où tout se réfracte à l’infini.

 

* * *

 

Il n’est donc pas étonnant que le rêve ait une place privilégié dans la vie spirituelle des Amérindiens pour qui il est la seule voie de communication avec le Grand Esprit et le seul moyen de mettre en équilibre les besoins de l’âme et du corps. Aussi, c’est par le rêve et les visions que Maria Dolores – la figure centrale de mon dernier roman – recevra de ses ancêtres le pouvoir de conduire son peuple jusqu’au neuvième palier de la Pyramide.

Je vous propose aujourd’hui un extrait de La Abuelita, une fiction romanesque dans laquelle je me suis détaché du roman historique pour imprégner mon récit du merveilleux de la nature : la luxuriance de la jungle tropicale, la magnificence des monuments mayas et la nudité saisissante des déserts. C’est donc par le biais du réalisme magique que j’ai rendu hommage à la Révolution mexicaine et conté l’aventure extraordinaire d’une grand-mère amérindienne, symbole de toutes les soldaderas de l’épopée visionnaire des Chiapas.

 

Note:
– Pour une définition simple du réalisme magique disons que la nature est perçue à travers le prisme d’une vision surnaturelle pareille à celle d’un peintre illuminé. C’est ainsi que le réalisme de la nature se sublime en réalisme magique. Notons qu’à l’encontre du merveilleux chrétien qui nécessite une intervention divine, celui dont nous parlons ici émane du seul pouvoir de l’artiste.

 

* * *

 

Au milieu d’un jardin public, une vieille dame rêvait. Autour d’elle des enfants jouaient dans un joyeux ramage de cris et de rires. Des mères, des couples, des promeneurs s’inclinaient avec respect. Elle souriait, hochait la tête, puis reprenait le fil de sa contemplation. 

 Tout le monde la vénérait. Le soir à la chandelle, dévidant et filant, les mamans contaient son histoire. Assiégées de questions, elles répondaient « Oui, c’est vrai ! » sans trop se formaliser tant Maria Dolores en avait accompli. Par piété on l’appelait

 

la Abuelita,

la Mémé.

 

Tout peuple a besoin de mythes et de légendes, le sien surtout que l’on avait dépossédé. Pourtant les honneurs la gênaient. Humble fille de la terre, elle n’avait fait que son devoir. Et Amanda ? Et les milliers de soldaderas tombées aux côtés de leurs frères ? « Ah, malédiction ! » soupirait-elle certains soirs quand, désespérée, elle enviait le détachement sublime des ermites. « M’en aller loin des misères de ce monde, oublier ! » 

Mais elle aimait trop son peuple, toutes ces générations de campesinos aguerris par la peine et la misère, ces hommes et ces femmes que rien ne plie, qui toujours se relèvent, se remettent debout la tête haute et le poing levé ! Non, elle ne pouvait vivre à l’écart de ces braves gens ni surtout de leurs enfants dont le rire cristallin porte les promesses de demain !

Là, sur son banc, au milieu de la foule, elle aimait s’abîmer dans ses pensées. Et selon les jours ou les heures, les pages grises et roses de sa vie revenaient miroiter dans l’eau de sa mémoire.

 

Hier porte en lui

les promesses de demain.

Il te faudra vivre,

endurer et persévérer.

Alors la clarté du ciel sur toi descendra,

éclairant tes pas, transformant ta vie en destin.

Ne l’oublie pas !

Le passé est exigeant.

Il est l’école des larmes et des rires,

des douleurs et des joies.

Il faut apprendre à voir avec le regard des étoiles.

 

Notes :
– Réélu sept fois, Porfirio Diaz (1830-1915) instaura une dictature qui s’étendit sur près de trois décennies. Aux dernières élections de son règne (1910), sentant le pouvoir lui échapper, il fit arrêter son rival Francisco Moreno pour s’assurer la présidence. Cet acte de piraterie déclencha la Révolution. Défait, le dictateur s’exila à Paris. Il est enterré au cimetière Montparnasse.
– La Révolution de 1910 fut suivie d’une longue guerre civile. Celle-ci ne prit fin qu’avec la fondation du Parti Révolutionnaire Constitutionnel en 1929. On estime les pertes humaines à près d’un million de victimes sur une population de seize millions.

 

      Ainsi parlait sa grand’mère chiapas retournée là-bas mourir au pays des Mayas… Maria Dolores se rappelle les paroles de l’aïeule, sa voix envoûtante, ses prédictions fantastiques, la fumée grisante de sa pipe ! Elle revoit la splendeur verticale d’une pyramide dans un trou de lumière ! Elle se voit escalader les marches gigantesques, grimper plus haut, plus haut que la forêt ! Haletante elle s’est arrêtée au septième palier. Il y en a encore deux et une multitude de degrés perdus dans les nuages. Au-dessus d’elle, autour d’elle, à ses pieds, le vide. Elle tremble.

 

Ma petite-fille,

le neuf est un chiffre cosmique.

Il est continuité et plénitude !

N’aie pas peur !

Tu es arrivée au septième palier.

Il t’en reste encore deux.

 

Courage !

 

Grimpe, monte encore plus haut,

plus haut que la forêt !

Ne t’arrête surtout pas!

Ne sois pas comme l’arbre tendu vers le ciel,

mais incapable de s’arracher de la terre !

 

Détache-toi du sol 

et tel le condor tu t’élèveras dans les airs !

Sur le neuvième palier les ailes des anges te porteront.

Alors le cosmos sera avec toi !

 

C’est alors qu’elle comprit les paroles de l’ancêtre maya. Il lui faudra encore s’armer de courage et continuer son ascension. Au sommet elle aura enfin le regard des étoiles ! Tout s’éclairera, hier, aujourd’hui, demain. En filigrane se dessinera son destin.

 

Oui, demain.

Il me reste encore demain !

 

Au milieu d’un jardin public une vieille dame rêvait. Autour d’elles des enfants jouaient dans un joyeux ramage de cris et de rires. Des mères, des couples, des promeneurs s’inclinaient avec respect. Elle hochait la tête, souriait puis reprenait le fil de sa méditation. 

Elle venait de comprendre que son voyage allait continuer, qu’un nouveau cycle de sa vie commençait, et que la lutte finale ne sera plus à l’échelle des humains mais à celle de l’univers. Elle eut surtout la conviction qu’inscrite dans la trame infinie du temps, universelle et cosmique, cette ultime épreuve devra tirer sa force de la grandeur de ses ancêtres, et sa sagesse de l’examen de leurs faiblesses. Car ce n’est qu’en tirant une leçon du passé que l’avenir de l’humanité se fera.

 

« Descente profonde dans la nuit des temps ! Y arriverai-je ? soupira-t-elle. Pourtant il le faut ! Ô mes aïeux, je dois invoquer votre mémoire ! Aidez-moi, parlez-moi, je vous en conjure, et par la voie des rêves et des visions dites-moi la longue histoire des Mayas ! Qu’elle éclaire mes pas ici-bas ! »

 

Notes :
– Les temples mayas ont neuf paliers. Ceux-ci symbolisent les neuf degrés de l’inframonde qu’il faut franchir pour renaître. La pyramide de Chichen Itzà (Xème siècle) est un bel exemple de cette architecture : elle mesure 55m de large sur 55m de long et 30m de haut. Il y a 9 terrasses superposées, la dernière surmontées d’un petit temple. Sur les côtés, quatre escaliers de 91 marches chacun, soit 364 marches, plus une dernière menant au temple, en tout 365 marches qui représentent les jours de l’année.

 

 

Partir !

 

 

Partir comme ma grand-mère chiapas retournée là-bas mourir au pays des Mayas ! Mon heure a sonné. Montagnes et forêts, temples et monuments m’attendent. Quand la terre des ancêtres appelle, il faut répondre : Présente !
 

Au milieu d’un jardin public, une vieille dame se recueillait. Autour d’elle les enfants qui jouaient dans un joyeux ramage de cris et de rires s’étaient tus. Les mères, les couples et les promeneurs s’étaient figés.

 

     La Abuelita avait fermé les yeux. Silence et vacuité d’un instant suspendu hors du temps. C’est alors qu’elle entendit dans un murmure le souffle de son aïeule: « Mon enfant, je reviens du pays des Mayas où reposent nos ancêtres. La clarté de leur regard a guidé mes pas tout au long de mon voyage dans l’au-delà. J’ai franchi les neufs degrés de l’inframonde. Illuminée, je suis revenue vers toi. Je te conduirai. Ne crains rien. Donne-moi ta main ! »

 

     Redevenue la petite fille qu’elle était, la Abuelita se retrouva dans la verte luxuriance d’une jungle précolombienne. Sortis de son livre d’images, fougères arborescentes et itahubas, philodendrons et tajibos poussaient, croissaient, s’élançaient, explosion végétale à l’assaut de la lumière, et au milieu de cette splendeur tropicale, toucans, perroquets et calaos rutilants de couleurs dans un concert assourdissant d’oiseaux. Elle se fraie un passage, avance sous la voûte de la forêt. Soudain, dans un trou de lumière, l’élan vertical d’une pyramide !

 

« Tu es arrivée, mon enfant. Va ! »

 

Eblouie, levant le poing, l’enfant s’écrie:

La force de l’aïeule est en moi !

Je n’ai plus le vertige !

 

Voyez !

 

La sagesse des ancêtres me guide,

l’âme des sacrifiés m’anime !

Soutenue par la volonté de mon peuple,

auréolée de sa gloire,

j’atteindrai le sommet !

Et là-haut

sur les ailes des anges

l’éclat cosmique dans les yeux

je saurai guider les générations de demain !

Viens, mon beau Serge !

Venez mes enfants, Azuma, Emiliano !

Vous aussi Los cinco, Los Dorados,

 

Venez !

 

Et vous qui jadis avez combattu les barbares assoiffés d’or,

les enfants des conquistadors

et les yankees venus du Nord,

 

venez tous !

 

     Et alors que la petite fille gravissait les premières marches de la pyramide, elle vit de tous côtés le sol se craqueler, se fendre et s’ouvrir ! Du flanc des montagnes et du fond des vallées, de l’ocre des Sierras et de la nudité des déserts, en une immense clameur végétale, en un débordement de sève,

 

la Terre enfantait !

     

     De toutes parts, en un déferlement torrentiel surgirent en rangs serrés les antiques Aztèques, les Nahuas et les Mayas, les Hustercos, Yaquis et Zapotecos ! Plus de soixante tribus indiennes s’étaient levées ! Ô mes aïeux ! Et de tous les dialectes, de toutes les bouches jaillit un seul cri !

 

Tierra y libertad !

 

     Serge, Azuma, Emiliano ! Nous ne sommes plus seuls ! Manolo et Chino, Amanda et José, regardez ! Ô mon peuple uni et souverain ! Nous ne connaîtrons plus la misère ni la faim ! Et debout par millions sur le neuvième palier, dominant montagnes et forêts, mers et océans, pays et continents, nous embrasserons d’un immense regard notre Mère,

 

la Terre !

 

Que de beauté et de grandeur dans nos mains !

Que d’abondance et de richesse en partage

quand ce monde ne sera ni le mien ni le tien,

 

mais le nôtre !

 

Quand au nom de l’amour la fraternité sera loi,

l’humanité sera foi !

Alors sous le ciel embrasé d’or et de lumière

apparaîtra

 

la terre des hommes!

 

     Au milieu d’un jardin public, une vieille dame souriait. Autour d’elle les enfants qui s’étaient tus avaient repris leur joyeux ramage de cris et de rires. Les mères, les couples et les promeneurs qui s’étaient figés avaient retrouvé le geste et la parole. Ils la virent se lever, hocher la tête et saluer de la main. Une voiture l’attendait. Un jeune cocher descendit de son siège, souleva son chapeau, lui donna le bras.

 

– Comment t’appelles-tu, mon enfant?

– Emiliano, pour vous servir, Abuelita!

– Alors mon garçon, allons-y !

 

* * *

 

Soixante-quinze ans plus tard.

 

1er janvier 1994

AFP

Cristobal de las Casas, province de Chiapas

 

     Descendus des montagnes, des guérilleros ont occupé plusieurs villes dont Cristobal de las Casas, la capitale provinciale. « Terre et liberté » résument les revendications des rebelles. Leur porte-parole, le Commandante X, a déclaré que le Front de Libération Zapatista ne négociera pas tant que le gouvernement fédéral n’aura pas reconnu le principe de souveraineté des Chiapas dont les terres furent saisies au siècle dernier. Les combats auraient fait une centaine de morts.

 

Notes:
– Cette dépêche de l’AFP est authentique quant à sa date et sa teneur.
– La guerre américano-mexicaine permit aux Etats-Unis d’annexer le Texas, le Nouveau-Mexique et une partie de la Californie en 1848.
– Chiapas : L’Etat libre de Chiapas (population ; 5 millions) fait partie de la République du Mexique depuis 1824. Pourtant ni la liberté ni la souveraineté des indigènes ne furent respectées par le gouvernement fédéral. La dernière insurrection (1er janvier 1994) culmina avec la prise de Cristobal de las Casas. Cette demonstration de force amena le gouvernement à négocier. Des négociations s’engagèrent et aboutirent aux accords de San Andrès en 1996. Cependant, malgré ces accords et le retrait officiel de l’armée en 1996, les exactions des milices liées aux partis conservateurs ou à la solde des grands propriétaires, n’ont pas cessé. La lutte continue. 

 

* * *

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