Soirée jazz quai des Chartrons

bordeaux-quai-place-baladeOu comment à partir de l’évocation d’une anecdote, une soirée musicale dans les salons de l’Aristocratie du Bouchon de Bordeaux a dégénéré en débat pour nous révéler l’ignorance, la mauvaise foi et l’arrogance d’une jeunesse dorée « dont on devine que le papa a eu de la chance. » (Les pommés du petit matin, Jacques Brel)

 

 

Lors d’une pause de l’orchestre nous sommes allés au bar retrouver nos hôtes qui avaient eu l’amabilité de nous inviter à leur table, et je ne sais plus quel hasard m’avait amené à parler des tribulations de Miles Davis qui fut matraqué par un agent de police pour avoir refusé de passer son chemin alors qu’il prenait l’air à la porte du « Birdland » où il se produisait. C’était à New York en 1959.

 

« Miles Davis matraqué par un flic alors qu’ici il faudrait un cordon de police pour le protéger de ses admirateurs et admiratrices ! » Tout le monde était indigné. Et quand je leur appris que le même Miles Davis fut rudement éconduit par le personnel du Waldorf-Astoria où Juliette Greco de passage à New York lui avait donné rendez-vous, ce fut le comble. La jeunesse dorée du quai des Chartrons était furieuse…

 

– Selon moi, intervint mon collègue Roger – trompettiste, étudiant en sciences humaines et fervent lecteur du Monde Libertaire – pour comprendre le racisme tel qu’il se manifeste aujourd’hui aux Etats-Unis, il faut savoir qu’il n’est pas l’acte isolé d’un dévoyé ou d’un malade mental, mais la manifestation d’un mal profond ancré depuis longtemps dans les institutions et les mentalités. Ce mal, c’est trois siècles d’esclavage avec ses lois et ses coutumes, en un mot une culture nord-américaine que l’abolition n’a pas changée. Ainsi, compte tenu de son origine historique, le racisme dont nous parlons résulte d’une situation singulière parce que coloniale. Je m’explique. L’esclavage avait créé des enclaves – les plantations du Sud – où la population noire était majoritaire. Ces colonies internes étaient dans une situation comparable aux possessions européennes en Afrique. Comme elles, cette disproportion démographique exigeait des mesures d’exception, c’est-à-dire un était policier assez brutal pour tenir en respect la masse des « indigènes ». Nous sommes donc dans une situation coloniale greffée sur le territoire national.

         « Quand le Nord gagna la Guerre de Sécession et abolit l’esclavage en 1865, les Blancs du Sud manœuvrèrent pour maintenir une législation favorable à leurs intérêts, et y réussirent. Le « Compromis de 1876 », autre sombre chapitre de l’histoire des Etats-Unis sur lequel je ne m’étendrai pas, permit aux Etats esclavagistes d’échapper au contrôle de Washington. Ayant regagné leur autonomie, ceux-ci restaurèrent l’esclavage en promulguant le Black Code qui légalise encore aujourd’hui les inégalités et la ségrégation dans le Sud profond.

         « Bref, phénomène colonial né et entretenu sur le territoire national, les préjugés raciaux que nous rencontrons aujourd’hui ne sont pas les séquelles d’une ancienne pratique, mais la manifestation d’une même politique raciste qui a survécu en s’adaptant aux conditions du jour. D’où le maintien de la ségrégation raciale dans les bases américaines que nous avons ici en Gironde. Vous ne le saviez pas ? Eh bien, je vous l’apprends ! »

 

Notes :

– Miles Davis (1926-1991), trompettiste, compositeur et chef d’orchestre, est l’un des stylistes les plus influent du jazz contemporain.

– Le « Birdland » fondé en 1949 est encore aujourd’hui l’un des hauts lieux du jazz new yorkais. Son nom rend hommage à Charlie « Bird » Parker.

– Le Black Code ou « lois Jim Crow » fut en vigueur de 1876 à 1965. Plus qu’un ensemble de lois, il représente une idéologie, une mentalité, un mode de vie, une étiquette, bref une culture qui survécut à l’abolition de l’esclavage.

– Le terme « Jim Crow » a pour origine une chanson et une danse, « Jump Jim Crow », qui caricaturait en 1838 les Noirs. Le verbe « jump » a un double sens : sauter mais aussi agresser.

– Le Compromis de 1876 est un accord qui régla un contentieux électoral à l’occasion des présidentielles de 1876. En résumé : Samuel J. Tilden, candidat malheureux soutenu par le sud esclavagiste, exigea qu’il ne reconnaîtrait sa défaite qu’à condition que le gouvernement fédéral retire ses troupes des Etats du Sud, redonnant à ceux-ci leur autonomie. Sa demande fut agréée, la ségrégation fut remise en place et s’est maintenue jusqu’en 1965. Ce Compromis de 1876 prouve bien – s’il en est besoin – que l’abolition de l’esclavage n’était pas le seul enjeu de la Guerre de Sécession.

 

         Tout le monde fut ravi de cette leçon d’histoire et en profita pour crier haro sur la blanche Amérique. Nous parlâmes alors des Noirs qui s’étaient expatriés, James Baldwin et Richard Wright, Sydney Bechet et Bill Coleman, écrivains et musiciens ignorés dans leur pays mais célébrés en France.

– La vieille France est certainement plus humaine que l’Amérique, « land of liberty » ! s’écria quelqu’un.

– Et chez nous un Guyanais, Féliz Eboué, repose au Panthéon ! Un Sénégalais, Léopold Senghor, est membre de l’Académie Française ! Un second Guyanais, Gaston Monnerville, est Président du Sénat ! Un Martiniquais, Aimé Césaire, poète et député, siège au Palais-Bourbon en compagnie des nombreux représentants de nos DOM et TOM ! renchérit quelqu’un d’autre.

– Tom-tom-tom ! Dom-Dom-Dom ! Ba-doum-Ba-doum-Ba-doum ! Y’a bon banania ! conclut un farceur.

         Cette plaisanterie de fort mauvais goût eut l’avantage de calmer l’ardeur des défenseurs des Droits de l’Homme. Tout le monde rit, sauf bien sûr les musiciens toujours imbus de l’esprit de sérieux et dénués de tout humour. L’atmosphère s’était détendue. Comment se fait-il que ces gens-là voient si clairement la paille dans l’œil du voisin ? La question est troublante. La leçon d’histoire commencée par mon collègue trompettiste méritait une suite.

– Vous avez été scandalisés d’apprendre que les G.I. blancs et noirs servent encore aujourd’hui dans des unités différentes, dis-je. Le seriez-vous autant si je vous apprenais que le général De Gaulle, notre Président, avait exigé en 1944 que la IIème D.B. qui devait libérer Paris fût uniquement composée de Français de souche, c’est-à-dire de race blanche ?

– C’est exact, ajouta Roger. Le général Eisenhower et tout l’état major allié avaient chaudement félicité le Grand Charles de sa décision très conforme aux normes anglo-saxonnes ! Pardi, la libération de Paris devait être l’œuvre de vrais Français !

 

Note :

Consulter « La libération de Paris : discrimination raciale dans l’armée française, http://miltondassier.over-blog.com/article-30388936.html L’auteur nous révèle une méprise pleine d’ironie : les soldats syriens et libanais appartenant à la IIème D.B. échappèrent à la purge.

 

         Silence gêné.

– Alors voyez-vous, continuai-je, il est temps d’admettre que nous sommes également coupables, ce qui bien entendu ne diminue en rien la culpabilité des USA, mais nous oblige à faire notre propre examen de conscience. Nous sommes coupables parce que pendant des siècles, en compagnie du Portugal et de l’Espagne, de la Hollande et de l’Angleterre – pour ne citer que les principaux acteurs – la France a pratiqué les traite des esclaves. Elle avait des plantations à Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti), à la Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, etc. Et comme les autres nations esclavagistes devenues plus tard colonialistes, elle a continué la vieille logique de nos aïeux. Pour le moment nous ne sommes pas aussi intolérants que les Américains, mais le jour où la population maghrébine atteindra 10% de la population totale – la proportion des Noirs aux Etats-Unis – je vous assure que la situation changera, et l’on verra si nous sommes encore les champions de la tolérance !

         Mouvements divers dans le groupe. On objecta que dans le cas de la France la traite fut le fait de trafiquants au service des planteurs et non une pratique institutionnalisée.

– En vérité nous avions notre propre Code Noir. Et savez-vous qui l’a promulgué ? Louis XIV en 1685 !

         Silence consterné. L’ami trompettiste venait de damer le pion aux négateurs. Pas pour longtemps.

– C’était au XVIIème siècle ! dit quelqu’un. Les temps ont changé ! N’oubliez !pas que la France a décerné la Croix de Guerre à Joséphine Baker pour son rôle dans la Résistance ! Et qu’aujourd’hui John Williams, Henri Salvador et Mouloudji sont les chouchous du public français. Alors, où est le racisme ?

         Nous nous sommes regardés Roger et moi. Comment pouvait-on dire de telles insanités quand nous venions de leur démontrer que le racisme qui remonte à Louis XIV a continué bon train sous la IIIème République colonialiste pour réapparaître intact en 1944 – il n’y a pas si longtemps – avec De Gaulle, notre Président actuel ! Naïveté ou imbécillité ?

         Bien sûr que John William, Henri Salvador et Mouloudji sont appréciés tout comme Louis Armstrong, Nat King Cole et Ella Fitzgerald le sont outre-Atlantique, mais voilà, à condition d’amuser le public et de rester à leur place ! Comment leur expliquer cela ? Et surtout comment les convaincre quand nous n’avions aucune crédibilité auprès de ces bons Bordelais ?

         Le trompettiste était de Poitiers – un « outsider », et moi, avec ma tronche de Mongol, imaginez l’effet que je leur faisais… Nos autres collègues ne valaient guère mieux. Nous n’avions aucun pedigree, et Dieu sait de quels milieux nous sortions ! N’étant pas de bonne souche bordelaise nous n’avions réussi à entrer dans leur beaux salons qu’en empruntant la porte de service. Musiciens de jazz, ils nous invitaient parce que ça faisait très chic d’avoir des « soirées jazz ». Etudiants bohêmes, ils nous toléraient pour se prouver qu’ils n’étaient pas trop coincés. Mais comme les amuseurs et les domestiques, il fallait se tenir, et nous venions de commettre un impair irréparable. Tant pis, allons-y. Quand le vin est tiré il faut le boire !

 

– Commençons par le commerce triangulaire, voulez-vous ? reprit le trompettiste d’un ton doctoral qui en imposa. Triangulaire parce qu’il partait d’Europe, passait par la côte Ouest de l’Afrique, allait ensuite vers le Nouveau-Monde avant de retraverser l’Atlantique.

         Alors tour à tour nous avons pris la parole et expliqué que d’Europe partaient des navires chargés de produits manufacturés – de la pacotille généralement – qui servaient au troc et à l’achat des esclaves. Ceux-ci étaient transportés aux Antilles et sur le continent américain où ils étaient vendus aux enchères, et les navires repartaient vers l’Europe chargés d’indigo, de sucre, de coton, et évidemment des gros profits de la traite. Ce cycle qui dura plus de trois cents ans fit la fortune des ports d’Amérique du Sud et du Nord, du Portugal et de l’Angleterre, de la Hollande et de la France. De quelles villes portuaires parlons-nous ? De Rio de Janeiro, de Boston et de New York, de Lisbonne et de Londres, de Southampton et de Liverpool, de La Haye et d’Amsterdam, de Nantes et de Bordeaux.

– Bordeaux ! Ce n’est pas possible ! Alors là, non ! rugit quelqu’un. J’ignore ce qui fit la fortune de Nantes, mais je sais que la richesse de notre région repose sur nos vignobles !

         Cette intervention fut saluée de bravo.

– Moi, je sais ce qui a fait la fortune de Nantes ! Les biscuits Lefèvre-Utile ! dit le farceur qui avait crié « Y’a bon banania ! »

         Mais cette fois personne ne rit. Plus rien ne pouvait tempérer leur colère. Tous ces fils de riches étaient outrés d’apprendre que les profits fabuleux de la traite furent à l’origine de l’essor de Bordeaux, de Nantes et de Saint-Nazaire, des grands travaux et des activités portuaires, des chantiers navals et des messageries, bref de toutes les activités économiques directement ou indirectement liées au trafic humain. Qu’ainsi, des villes non portuaires telles que Birmingham et Manchester, Saint-Etienne et Le Creusot profitèrent des effets de débordement et prospérèrent sans avoir directement participé à l’esclavage.

         Ces ignares ignoraient que ce n’est pas par hasard que la rhumerie Negrita est située sur les quais de la Garonne ! Que ce n’est pas un autre hasard qui orienta la Faculté de médecine de Bordeaux vers la recherche sur les maladies tropicales ! Voyons, bougres d’idiots, pas besoin d’être géographe pour voir que Nantes et Bordeaux sont des portes ouvertes sur l’Ouest africain et les Amériques, alors que Marseille est orientée vers l’Afrique du Nord et l’Orient ! Théorie élémentaire de la localisation optimale des entreprises ! Et si Nantes et Bordeaux sommeillent aujourd’hui alors que la cité phocéenne est encore trépidante, tournez vos regards sur le Maghreb et l’Extrême-Orient !

        

         Le charme était rompu. Ceux qui avaient attaqué avec enthousiasme la perfide Amérique n’étaient guère préparés à accepter les crimes de leurs aînés. Le message était dur à avaler, et ils jetèrent leur ressentiments sur les messagers. Ils se passèrent le mot et nous fûmes bannis des grands salons de Bordeaux. De toute façon notre Jazz Group fut dissous à la fin de l’année scolaire. Le trompettiste retourna à Poitiers, le batteur fut mobilisé, le pianiste décida de se consacrer à ses études de médecine, le contrebassiste préféra continuer sa vie de bohême à Toulouse, et moi qui venais de terminer mes études mais n’avais encore aucun projet définitif, j’acceptai un engagement avec l’orchestre du Hot Club de Limoges qui tournait alors avec Bill Coleman, Albert Nicholas et Herbert « Peanut » Holland. Chacun à sa manière, mes copains et moi venions de faire nos adieux aux vineux de Bordeaux.

 

C’était en 1960. La question des émigrés n’avait pas encore atteint son point critique. Mais depuis la situation a changé. Elle a empiré. Comme les Etats-Unis nous avons nos « ghettos » – les ZUS – véritables colonies internes, foyers de pauvreté, de colère et de radicalisation. Malheureusement, au lieu de promouvoir une politique économique qui conduirait à l’inclusion de ceux que nous avons depuis trop longtemps marginalisés, nos dirigeants ne voient que l’état d’urgence…

 

Notes :

– L’indigo est la matière colorante bleue violacée, extraite des feuilles et des tiges de l’indigotier. Ce produit – seul colorant disponible en Europe – était importé des colonies du Nouveau Monde et de l’Inde. Ce n’est qu’en1882 qu’apparut un produit de synthèse, la synthèse Baeyer-Drewsen de l’indigo.

– Les écrivains James Baldwin (1924-1987) et Richard Wright (1908-1960) s’expatrièrent en France. Le premier mourut à Saint-Paul-de-Vence, le second à Paris.

– Sydney Bechet, saxophoniste soprano, (1897-1959), Bill Coleman, trompettiste, (1904-1981), Albert Nicholas, clarinettiste, (1900-1973) et Herbert Lee « Peanut » Holland, trompetteiste (1910-1979) furent les dernières grands figures du jazz traditionnel. Le premier mourut à Garches, le second à Toulouse, le troisième à Basel et le dernier à Stockholm.

Le texte ci-dessus est extrait de La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, le troisième ouvrage de ma trilogie consacrée à l’Indochine coloniale.

 

* * *

 

Rappel : dues à des circonstances indépendantes de sa volonté, la suite et fin de l’article de Zohra Credy intitulé « Histoire de la Palestine » a été reportée et sera publiée mardi le 10 mai 2016.

 

 

* * *

 

 

Merci pour le partage