Sexualité, sociologie et psychologie coloniales ou la prise de conscience raciale d’un jeune métis franco-indochinois

Jeunes Eurasiens

Jeunes Eurasiens

Alexis Sorel, fonctionnaire français, débarque à Haïphong en 1884 (Tonkin), deux ans après la prise d’Hanoï qui étendit la présence française dans le Nord de la péninsule indochinoise. Défiant les usages coloniaux il épouse une Annamite, reconnaît et légitime son fils Pierre, faisant de celui-ci un citoyen français. Dix ans plus tard, en 1900, dégoûté de la réalité coloniale et meurtri par le décès de son épouse, Alexis rentre en France ramenant avec lui son enfant. Quoique bien intégré dans la société française, six ans plus tard à la mort de son père, le fils décide de quitter Clermont-Ferrand et s’embarque pour Haïphong. C’était en 1906. Il avait à peine 16 ans.

 

Teneur de livres à la Messagerie Castel, Pierre est bien vu de son patron qui le prend sous son aile. Sachant que le jeune homme est sans famille M. Castel l’invite à réveillonner chez lui avec quelques collègues français. Les pages qui suivent appartiennent au journal de Pierre Sorel, l’un des protagonists de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, le premier volume de ma trilogie sur l’Indochine coloniale.

 

* * *

Le 31 décembre 1906

 

Le patron a invité ses employés et leur épouse, du moins ceux du personnel métropolitain. Venant de France j’ai droit à ce grand privilège. A tout seigneur tout honneur. Alors j’ai endossé le beau costume de tussor que je m’étais acheté pour l’occasion. Cô Anh a failli tomber à la renverse. Pourvu que les petites marchandes annamites ne me voient pas !

 

Deux boys ont desservi. C’est l’heure du cognac et des cigares. Les hommes s’étant affalés dans les fauteuils du salon, les dames ont profité pour aller se refaire une beauté. Du salon, les accords d’un piano, Elise. Deux notes aigrelettes reviennent. Elles me dérangent. « Je sais. Il a besoin d’être accordé! reconnaît le patron. Mais allez donc trouver quelqu’un dans ce fichu pays ! » Le chef de service et le comptable s’en fichent. Ils pensent à autre chose.

– Alors ce projet de tuiles bordelaises ?

– Ah, ça vient doucement ! Il faut encore que je calcule prix de revient, frêt, dédouanement, taxes, etc. Mon frère a une fabrique à Talence dans la banlieue de Bordeaux, ajoute M. Castel à mon intention. J’ai pensé qu’il serait intéressant de les importer. Avec toutes les villas qui se construisent ! Il y a une fortune à réaliser !

– Sans parler de tous les immeubles administratifs !

– Ne reviendraient-elles pas moins chères si elles étaient de fabrication locale ? ai-je alors demandé.

Le patron me regarde de travers. Aurais-je gaffé ?

–Je voulais dire que vous, Monsieur Castel, pourriez monter une usine ici.

– Ambitieux, Sorel ! J’y avais pensé, mais à cause de mon frère…

Je soupire d’aise. Le patron, le chef de service et le comptable se consultent.

– Puisque notre jeune collègue a remis la question sur le tapis, pourquoi ne pas en discuter ? Qu’en pensez-vous messieurs ?

– L’amortissement des capitaux pourrait prendre des années ! Cinq ans, dix ans, qui sait !

– Mais les bénéfices seraient considérables ! La main-d’œuvre est donnée ! On pourrait aussi diversifier la production et avoir le monopole du béton, des briques, des dalles, etc.

– D’accord, mais il y a quand même des risques. Par contre l’importation n’en comporte pas, et les bénéfices sont immédiats ! Par ailleurs cela ferait marcher l’industrie française !

– L’industrie française, vous savez…


– Avant de décider quoi que ce soit, voyons si…

Notes:
– Cô Hanh est la fille du magasinier vietnamien chez qui loge Pierre.
– Les Anglais appelaient “boy” leurs domestiques, usage qu’adoptèrent les colons français qui lui donnèrent un féminin, “boyesse”.
La plupart des tuiles utilisées en Indochine sont en effet d’origine bordelaise. Il est évident que l’industrie de la métropole a prévalu dans ce débat.
 

Les dames sont revenues au salon. « Messieurs, êtes-vous prêts pour le dessert ? » Satisfaite, Mme Castel est repartie. Je l’entends donner des ordres en français.“Attention quand tu démoules. Pas de cuillers, voyons ! Les petites fourchettes ! Et le café, bien serré cette fois ! C’est bien compris ?”

 

Françoise a refermé le piano pour se joindre à nous. Elle doit avoir mon âge. « Je prépare le Brevet chez les Sœurs. Le piano, c’est une idée à ma mère, dit-elle comme pour s’excuser. J’aurais préféré un phonographe… Certains rouleaux grésillent, mais d’autres pas. » Quelle idiote ! D’abord on ne dit pas «une idée à ma mère», ensuite comparer un instrument comme le piano au phonographe ! Il y en avait un au Café du Commerce à Clermont. Quelle déception ! Je préfère encore les flonflons des bals musette ! C’est prolo, mais au moins ça ne grésille pas ! Que ce soit une java ou une sonate, le timbre des instruments et des voix doit rester pur. La musique n’est-elle pas avant tout l’harmonie des sons ? Distraite, elle ne m’écoute pas. De quoi pourrais-je lui parler ?

– Vous êtes de Clermont-Ferrand ? me demande-t-elle brusquement.

Quelque chose dans le ton de sa voix m’invite à jouer les ténébreux. J’en viens en effet, d’où l’ambiguïté. J’aurais pu acquiescer ou lui dire n’importe quoi. Je souris alors qu’elle m’observe. J’ai envie de lui apprendre qu’avant d’arriver aux portes de Paris, les hordes d’Attila passèrent par le Massif Central où ils firent une tapée de petits, et que c’est ainsi que le sang mongol coule à flots dans l’Ardèche, le Puy-de-Dôme et même le Limousin. Mais ce serait méchant. Alors je lui dis la vérité.

– Votre maman est Annamite !

Elle s’étonne de ma grande taille, mon teint clair, mon nez droit. Elle se ressaisit pourtant.

– Maintenant que vous me l’avez dit, je peux voir du chinois dans vos yeux et vos pommettes.

Intéressant. Troublant. Elle ne dit plus rien. Echouée dans les sables mouvants d’un étrange rivage, Mlle Castel ne sait plus sur quel pied danser. Je n’ai rien fait pour relancer la conversation.

– Pourrais-tu m’aider, Françoise ?

Ce fut maman qui la sauva.

Madame Morelli est venue m’apporter une tranche de gâteau. Plantureuse à souhait, son charme femelle exhude de toute la blondeur de sa chair. Un parfum musqué monte de sa robe généreusement décolletée. Elle a une sensualité animale, le sait et n’en veut rien cacher. Ondoyante comme une chatte, elle s’est tassée tout contre moi. «Françoise m’a appris que votre maman était Annamite, d’où le charme exotique qui m’avait frappée… » ronronne-t-elle à mon oreille. Je jette un coup d’œil sur le mari. Occupé à discuter, le comptable n’a rien vu du manège. « J’aimerais que vous me parliez du Tonkin. Dimanche prochain peut- être ? C’est la saison du canard, vous savez… » En s’en allant, elle me frôla la nuque de ses ongles vernis…

Minuit, l’heure des poignées de main et des embrassades. Mme Castel, l’épouse du chef de service et l’oiselle m’ont tendu la joue. Plaquée contre moi, Mme Morelli me révéla la rondeur de sa poitrine, et son bisou de nouvel an n’en fut pas un. Après un clin d’œil coquin, elle s’en fut comme si de rien n’était. L’effrontée ! Alors que son mari était à deux pas ! Que d’émotions !

Une demi- heure plus tard, je remerciai la maîtresse de maison et serrai la main des chevaliers d’industrie. En passant devant la pucelle et la putain, je me suis incliné bien bas, à l’annamite.

 

* * *

 

Le 1er janvier 1907

 

Les filles de Clermont se fichent de ma généalogie comme de leur première culotte ! La preuve ? Aucune ne m’a jamais rien demandé. Alors pourquoi cette petite niaise en est étonnée, déconcertée, gênée ? Est- ce moi qui exagère son émoi ? Est-ce plutôt mon propre embarras reflété sur son visage? Aurais-je honte d’avoir pour maman une Annamite? Bon dieu, pourquoi ces questions ridicules ? C’est peut-être la colonie qui veut ça ! Et la femme fatale ? C’est l’exotisme qui manquait à son palmarès ? Mais pourquoi est-ce que je me pose toutes ces questions ? C’est certainement la colonie qui veut ça.

Je voudrais ne plus y penser, mais c’est plus fort que moi. Cô Hanh, les marchandes ambulantes, la petite mijaurée et la courtisane venaient de soulever des questions auxquelles je n’avais jamais pensé. Les affres de la puberté ? Fi donc !

 

Charme exotique… Est-ce une fantaisie née des grands voyages ? Un orientalisme de pacotille colporté par les marins en goguette et les plumitifs en mal de nouveautés ? Il faut croire que Giacomo Puccini et Pierre Loti furent eux-mêmes sensibles à l’engouement de leur siècle. Emboîtant le pas à la mode du jour, ils glorifièrent l’Orient en lui donnant ses lettres de noblesse. Ainsi naquirent “Madame Butterfly”, expression orchestrale, et “Madame Chrysanthème”, expression littéraire de la nymphe orientale !

Nymphe orientale ! Une parenthèse s’impose ici. Les geishas qui envoûtent l’homme blanc sont celles dont les traits dits fins se rapprochent des normes européennes de la beauté. Les autres, ces malheureuses au nez plat, aux yeux bridés, au visage lunaire, appartiennent à la race mongole, dont le nom – on le sait – désigne un syndrome bien connu. Le très savant John Down, n’a-t-il pas affirmé que le « mongolisme » résultait du passage des hordes de Genghis Khan en Europe ? C’est sans doute cela qui terrifia la pauvre demoiselle Castel !

Charme exotique… Il me vient une autre idée, troublante celle-ci. Le désir de posséder la femme orientale – femme enfant au charme innocent, on le sait – serait-il aussi la manifestation d’une pédophilie mâtinée de misogynie ? D’abord la pédophilie : considérez ces poupées de soie juvéniles et fragiles, un mètre cinquante, quarante cinq kilos. Comparez-les à la très imposante Vénus de Milo. Voyez-vous le contraste ? Et maintenant la misogynie : traîtresse, celle-ci pare l’Orientale d’attributs charmants. Elle est femme-fleur, femme-fruit, femme-jardin… Comme c’est joli ! Oui, mais à quel prix! Au prix de son humanité! Et quelle présomption de la part de l’Européen qui, son jugement prononcé, se couronne le front des lauriers du poète !

Par ailleurs, il faut croire que cet hommage concédé à l’Orient n’est rendu qu’à la gent féminine. Et les hommes ? Que dire de Messieurs Butterfly et Chrysanthème ? Où sont-ils? Que font-ils ? Ils tiennent la chandelle, pardi !

En effet, il est évident que dans le meilleur des cas, les hommes d’Asie ne suscitent qu’une curiosité amusée alors que leurs femmes ont sur les Blancs le pouvoir que l’on sait. Quelle est la raison de cette iniquité ? Mais voyons, le fameux canon grec ! Emasculé par sa petite taille et sa frêle constitution, l’Asiatique – même bien proportionné – ne sera jamais un Apollon ! Par contre cette particularité morphologique chez l’orientale…

Que de paradoxes !
Les Européennes aiment les beaux athlètes, les Européens les nymphettes !

Métis, j’ai hérité du physique athlétique de mon père auquel s’est ajouté le « charme oriental » de ma mère. Coup double pour Mme Morelli ! Dois-je m’en enorgueillir ? Non. Je suis plutôt confondu et déçu. La race est-elle un critère si important? Assez dominant pour annuler la personnalité, le caractère, les qualités d’un individu ?

* * *

 

Le 5 janvier 1907

 

Qui va à la chasse perd sa place ? Pas forcément. J’ai choisi d’aller tirer le canard avec Morelli.

 

* * *

Le 12 février 1907

 

Les petites dévergondées ont entonné un refrain dès qu’elles m’ont vu arriver, puis se sont tues. « Tiens, me suis-je écrié, vous chantiez ? Alors dansez maintenant ! » Elles se sont consultées. « On recommence ? » dit l’une d’elles. Des passants nous regardaient, se demandant ce qu’un grand garçon habillé à l’européenne faisait au milieu de trois marchandes ambulantes. Battant des mains, elles se mirent à chanter :

La fille du logeur
 a bien de la chance

Parlez donc, parlez donc !

Un jeune homme à domicile chez elle, tout pour elle !

Et pas n’importe qui, pas du tout, surtout pas !

Un beau tay laï très comme il faut

Tay laï, sang de France, Tay laï, sang d’Annam !

Laï-laï ! Laï-laï-laï !

La fille du logeur a bien de la chance

Bien de la chance !

Scandant ces dernières paroles elles se sont mises à danser. J’ai essayé de dire quelque chose. N’ayant pu placer un seul mot, je me suis éloigné.

 

Note:
– Tay laï: métis. Ce terme devenu insultant a été remplacé par Eurasien dans les textes officiels des années 30.

 

* * *

Le 15 février 1907

 

Je me suis regardé dans un miroir. C’est de mon âge. Tous les jeunes font ça. Détrompez-vous pourtant. Je ne suis pas un coq de village amoureux de son image. Je voulais m’examiner. Y a-t-il « du chinois » comme l’avait remarqué Mlle Castel sur un ton qui hésitait entre la surprise et je ne sais plus quoi? Une couleur locale assez exotique pour capter l’intérêt d’une aventurière ? Un air au contraire familier, reflet de soi, de ceux qu’on aime, accroche-cœur pour jeunes Annamites ? Oui, j’ai définitivement un «signe particulier» comme on en trouve sur les fiches anthropométriques, mais pas au même titre qu’une verrue ou une balafre ! Satisfait de mon inspection, je me suis détourné.

« On ne peut pas plaire à toutes les dames ! » me suis-je dit. Pour les demoiselles Castel, il suffit de leur chanter sur l’air des lampions : « Si tu ne veux pas de ma p’tite tête, je la remets sous ma casquette ! » Quant aux demi-mondaines à qui je plais, mais qui ne m’intéressent pas, il suffit de les ignorer. Ça, c’est facile.

 

Ce sont les Annamites qui me troublent.

Je ne sais pas comment les approcher.

 

* * *

Le 10 mars 1907

 

René Brice travaille à la manutention. Du matin au soir il actionne les leviers d’un énorme engin qui domine les quais. O-hé ! Un cri monte de la soute du navire. Enclenchement brutal du treuil. Les cables se tendent, la grue trépigne et dans un vacarme de grincement métallique, des tonnes de caisses apparaissent, s’élèvent haut dans le ciel, s’immobilisent un instant, puis après une lente giration descendent se poser doucement sur le sol. Jet de vapeur sous pression. L’opérateur et la machine ont tout juste le temps de souffler alors qu’une nuée de coolies s’emparent de la cargaison. Bravo ! Du travail d’artiste ! Il a placé deux doigts sur la visière de sa casquette. « Je finis dans un quart d’heure ! Attends-moi, on va aller boire un coup ! » Et le voilà qui promène son filet dans l’air avant de le replonger dans le ventre du cargo.

« Alors frérot ? Toujours chez Castel ? La planque, quoi ! » Il a lui aussi le signe particulier des métis d’Indochine. Mais chez lui, non seulement ça se voit, ça s’entend. Son français chantonne. «Dame, j’ai passé toute ma vie à parler et à entendre parler annamite, alors forcément, je parle comme le laï que je suis ! Toi, tu parles comme un vrai métro ! C’est que monsieur arrive de France ! Mais attends, tu vas voir. Dans un an ou deux, annamisé comme mézigue et tous les zigues de notre race ! »

Elevé par sa mère, il n’a jamais connu le beau conquérant qui s’était fait la malle. Un fonctionnaire eut pitié de lui, l’adopta et lui donna la nationalité française. « Il m’a sauvé, quoi ! Sinon, abandonné…» Depuis, il n’aime pas trop les légionnaires. « Touche mon pif, vas-y ! » Il a un nez de boxeur, court, un peu écrasé, mais qui n’enlève rien au charme viril de son visage. « Appuie ! Plus fort, tu peux y aller ! » La castagne, il aime ça. Ça lui arrive encore dans les bouges du port, pour un regard ou un mot de travers. « J’ai commencé très jeune. C’est pas facile d’être “tay cà lo”, autrement dit ersatz de Français. Les mômes, c’est méchant comme partout tu me diras, mais ici c’est le mépris, la jalousie, les deux, alors ça finit toujours en batailles rangées. Plus tard, ça se complique encore plus à cause des gonzesses ! Les paternels, les oncles et les frangins qui me tombaient dessus ! Parce que tu vois, les filles ont toutes le béguin pour nous ! T’as pas remarqué ? Pardi, on est du même pays, on parle la même langue, et en plus on est Français. C’est un sacré privilège ça, d’être Français ! Ah, je ne me suis pas fait prier ! Mais un jour, bon dieu, j’ai réalisé ! Tu fais comme ton père, mon salaud ! Du coup j’ai arrêté. »

Nom de dieu ! Tout s’éclaire ! Je savais qu’au fond de moi quelque chose que je ne comprenais pas me retenait, un interdit aussi fort qu’un tabou. Ce privilège du sang que j’ai en moi, je le vois maintenant, réel et palpable, dans les yeux des petites Annamites. Cette supériorité, c’est ma gueule de métis français, mon droit de cuissage ! Et dire que j’aurais pu en profiter ! J’en frémis. Ces jeunes filles ont le doux regard de ma mère !

« Plus d’histoire, mon vieux ! Conclut l’ami René. Je vais au claque ! Les boxons, c’est pas fait pour les chiens ! Et on y rencontre des légionnaires ! »

 

Notes:
– Coolie: mot hindi qui signifie manœuvre.
– Comme les Pieds Noirs, les métis franco-indochinois ont un accent influencé par le parler indigène.
– Le premier orphelinat pour enfants métis de père inconnu fut créé à Saïgon en 1874, quinze ans après le début de la conquête de la Cochinchine, partie Sud de l’Indochine. Selon les statistiques disponibles, le nombre d’orphelins métis qui était de 18 000 en 1906 avait atteint 300 000 en 1952, deux ans avant la fin de la guerre d’Indochine et le départ définitif des troupes françaises. Consulter Emmanuelle Saada, “Les enfants de la colonie”, Editions La découverte, Paris 2007.
– Considérons “Ma Tonki-ki, ma Tonkinoise”, chanson mise à la mode par Polin en 1906 puis reprise par Maurice Chevalier. Naïves et charmantes d’apparence, les paroles évoquent avec un joyeux comique troupier une réalité sur laquelle les historiens ont fermé les yeux: l’Indochinoise était la créature de réconfort du soldat français durant son séjour à la colonie. Ne nous étonnons pas du nombre de métis de père inconnu (300 000 en 1952) deux ans avant la fin de la présence française.

 

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Le 5 septembre 1907

 

Bilan d’une année

C’est le premier anniversaire de mon retour. Un an déjà à l’école de la vie ! Je suis heureux à Haïphong, et si au hasard de mes promenades, certains souvenirs m’embuent les yeux, il y en a toujours d’autres pour ramener le sourire.

Je pense souvent à mes parents. J’essaie d’imaginer leur rencontre, leurs joies et leurs préoccupations, la façon dont ils vivaient, leur attachement à ce pays qui a tellement changé. Est-ce une tâche possible ? Je sais qu’il me suffirait de revenir une dizaine d’années en arrière pour retrouver mon enfance d’avant Clermont-Ferrand. Mais à mon âge, une décennie, c’est déjà la préhistoire ! Comment pourrai-je comprendre leur époque qui remonte à bien plus loin !

C’était au siècle dernier, en 1884. La citadelle d’Hanoï venait de tomber. Alexis débarquait. Il découvrait l’A-Nam. Thi  découvrait la France. Mon père aima ce pays à en mourir. Il le voulut ainsi. Mais moi, je n’ai pas choisi. Je n’ai pas eu à le faire. Comme ma mère, j’appartiens à cette terre où j’ai vu le jour. Mais je suis aussi autre chose, un métis français revenant de France, un adolescent formé à Clermont. Cest ça qui complique tout !

«Il est un temps pour vivre, un autre pour comprendre » m’avait écrit Mlle Dumont. Mais je n’ai pas la patience d’attendre ! « C’est le défaut des enfants et des magiciens ! Ils veulent tout, et tout de suite ! » avait-elle répondu. Mais je ne suis pas un enfant comme les autres ! Il faut d’abord que je comprenne avant de vivre ! Comme il serait simple de n’être que Français ou Annamite ! « Vous êtes qui vous êtes et n’y pouvez rien ! » Telle fut sa conclusion.

 

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Le 10 octobre 1907

 

Le patron invite régulièrement le personnel métropolitain. Tout le monde m’aime bien, sauf la rosière et la catin. Les Castel ont pour moi des attentions touchantes. Le roman d’Hector Malot a dû les faire pleurer. « Sans famille ! Ça doit être dur à votre âge ! » se lamente la maîtresse de maison. Pour peu, je me laisserais chouchouter. Mais je ne veux pas que son affection devienne trop possessive. Je tiens à ma liberté. En attendant, les plaisirs de sa table sont une contrepartie que j’accepte avec joie. Sevré de cuisine au beurre, je me rattrape certains dimanches.

Tout se passe bien chez Tâm. Chaque semaine je rapporte quelque chose du marché. L’habitude est prise. Je me sens intégré dans la famille. Cô Anh et le petit Mô sont heureux d’avoir un frère, et je me félicite d’avoir su préserver l’harmonie de nos relations. Certains soirs pourtant, assise sur son banc peignant d’un geste lent ses longs cheveux d’ébène, je dois me faire violence. C’est elle la séductrice dans toute son innocence !

A propos de séductrice, René Brice a failli perdre sa place! Après de grands coups de gueule qui menaçaient d’ébruiter l’affaire, les choses se sont calmées, et tout a fini par s’arranger. La discrétion est de rigueur à la colonie. Le directeur du port a été remarquable. «Brice est le meilleur opérateur de Haïphong, et vous voulez que je le congédie pour une histoire de fesses ! Il est métis ? Et après ! En plus, allez me trouver un mécano comme lui ! »

Madame Morelli prendra le prochain bateau.

 

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Avis à mes abonné/es

 

J’avais écrit la semaine dernière que le nombre de mes abonné/es était de 601. Il est aujourd’hui de 611. Six-cent-onze sobriquets et adresses-courriel fantaisistes protègent votre anonymat. Je m’en demande les raisons. Mais comme il est évident que vous vous intéressez à mes écrits, je me permettrai d’être très direct et de vous demander d’acheter mes romans. Ce geste à la fois anonyme, bénévole et franc mettra un terme à mes questions.

 

Guy Levilain est l’auteur d’une trilogie consacrée aux problèmes humains de l’Indochine coloniale vue à travers la saga de deux générations d’Eurasiens.

Il est également l’auteur de Don Pablo, fantaisie donjuanesque, suivie de La Abuelita, fantaisie mexicaine.

Pour lire un échantillon de ces romans, cliquez sur la page de couverture. 

 

 

Merci pour le partage