Roms, Tziganes, Manouches et autres indésirables…


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L’expulsion des Roms et autres migrants est devenue une politique d’Etat. Avec la collaboration des municipalités, le gouvernement a tout fait pour que la présence des demandeurs d’asile devienne une véritable nuisance, voire un danger public – pollution, insalubrité, mendicité, criminalité, etc. En effet, c’est en s’abstenant de pourvoir les camps de tout service de voirie, par exemple, que les responsables locaux ont créé une situation qui n’a pas manqué de provoquer le dégoût et la révolte des riverains. C’est donc avec l’appui des médias et de l’opinion publique que se poursuit aujourd’hui la chasse aux indésirables.

La persécution des « Romanichels » a une longue histoire, et il est navrant de voir que notre humanité est restée résolument clanique par son refus d’accepter tout groupe humain dont la culture diffère de la norme occidentale héritée de la Grèce antique. On me dira : « Ils sont de nature mafieuse. Ils chapardent, volent, traficotent. Comment leur faire confiance?! » Ce à quoi je répondrais « est-ce leur véritable nature ou sont-ils plutôt victimes de l’exclusion dans laquelle on les a maintenus depuis des siècles et des siècles ? »

Au lieu de me perdre en discussions sur ce sujet, je voudrais citer deux pages tirées de « Don Pablo de Navarre et son valet », un petit roman qui m’a permis d’incorporer des thèmes profondément humains dans un texte qui demeure une fantaisie donjuanesque et libertaire. La scène a lieu au XVIIème siècle espagnol.

– Ah, le fumet des grillades ! s’écria Don Pablo le nez en l’air. Camarero ! Un plateau de tapas et une bouteille de Jerez !

         Autour d’eux la pergola commençait à s’emplir. Il consulta sa montre. A peine huit heures du soir. Pourquoi tout ce monde et si tôt ? Il avisa un garçon qui allumait des quinquets.

– Est-ce la coutume dans ce pays de souper de si bonne heure ?

– Non, Monsieur. Ces gens sont venus tôt pour être sûrs d’avoir une table aux abords de la piste que vous voyez là.

– Y aura-t-il un spectacle ?

– Oui, Monsieur, nous présentons tous les samedis une attraction, et ce soir vous aurez le plaisir de voir danser la belle « Esméralda y los Gitanos », un groupe flamenco qui nous vient d’Andalousie. J’espère que vous ne verrez aucun inconvénient à ce que le service ne commence qu’après le spectacle.

– Pas du tout ! Et si la belle Esméralda est aussi éblouissante que l’éclat de vos yeux laisse à supposer, je patienterai jusqu’à minuit !

– Vous n’aurez aucun regret, Monsieur, soyez-en assuré ! dit le jeune homme en s’en allant.

          … Le patio était bondé. Des garçons s’affairaient, installant des chaises pliantes un peu partout. Heureux étaient ceux qui avaient pu se les procurer moyennant le prix d’une bouteille de vin. Dans la rue des badauds s’étaient attroupés devant le portail, d’autres s’étaient juchés sur les murettes, et dans un brouhaha qui enflait de minute en minute la foule impatiente attendait.

– Je crois qu’Esméralda et ses Gitans seront chaudement applaudis, dit Don Pablo. Pour une fois, on ne les jettera pas à la rue !

– C’est qu’ils sont musiciens ! dit Sancho.

– Et de sacrés musiciens ! ajouta quelqu’un à la table voisine. Leur musique et leur danse sont sans pareil ! Un plaisir de les voir jouer de façon si spontanée et si naturelle ! C’est qu’ils ont ça dans le sang ! Des amuseurs-nés, je vous dis ! Mais enlevez-leur ce talent, ils ne sont que des vauriens !

– Tous des vauriens ? Comme vous y allez ! Laissez-moi vous rappeler que ce fut notre bon roi Juan II d’Aragon qui au début du XVème siècle  reçut à bras ouverts les premiers Gitans chassés de la Petite Egypte. Industrieux et catholiques, ne l’oublions pas, n’ont-ils pas contribué à l’enrichissement de notre culture ?

– Oui, je veux bien, mais sans être expert en la matière comme vous, je crois fermement que ce fut une erreur de les accueillir. La preuve en est que la très catholique Isabelle de Castille eut la sagesse, Dieu merci, de les remettre à leur place !

– Une reine dévote faisant la chasse à des catholiques dont le seul péché est d’être Gitans ? Attitude pas très catholique, vous ne trouvez pas ? Surtout quand la Bible nous apprend que nous sommes tous de création divine et nous commande d’aimer notre prochain ! Et aujourd’hui, vous-même bon catholique, du moins je l’assume, vous voulez persécuter des gens qui après deux cents ans parmi nous sont de souche aussi espagnole que vous et moi ? Est-ce leur peau un peu moins blanche que la vôtre qui vous dégoûte ? Auquel cas, expliquez-moi comment vous pouvez aimer leur musique, leur danse et – j’en suis sûr, leurs femmes, quand vous ne pouvez souffrir leur voisinage !

– De grâce, Maître, ce n’est ni le lieu ni le moment de tirer votre épée ! murmura nerveusement Sancho derrière sa main.

– Ma seule intention est de montrer à ce rustre très chrétien que sa religion, comme celle d’Isabelle de Castille, n’est qu’un ramassis de contradictions et d’hypocrisie ! N’aie crainte. Cet enfoiré ne mérite pas de voir la lame nue de mon épée !

Notes :
– « Enfoiré » n’est pas un anachronisme. Ce mot vient du verbe « enfoirer », synonyme de « emmerder », qui remonte au XVIème siècle.
– « la lame nue de mon épée » : Don Pablo fait allusion au cérémonial par lequel le Connétable (chef suprême de l’armée) recevait son investiture en prenant dans ses mains l’épée toute nue que le Roi lui remettait.
– La Petite Egypte était le nom du Péloponnèse, péninsule grecque envahie par les Turcs.
– Jean II d’Aragon accueillit les Gitans en 1425.
– A partir de 1499, suite à la Reconquête et à la politique intransigeante d’Isabelle de Castille, les Gitans ainsi que les Juifs connurent une période de persécution qui dura près de trois siècles. Ce n’est qu’en 1783, sous le règne de Charles III, qu’ils recouvrirent une certaine liberté.
– Sur la norme occidentale héritée de la Grèce antique, voir mon article de blog « C’est la faute aux grecs que… » http://guylevilain.com/cest-la-faute-aux-grecs-que-nous-sommes-dans-la-gadoue/

… L’homme qui de toute évidence avait entendu les mots de Don Pablo crut bon de battre en retraite. Il se détourna et reprit sa conversation avec ses compagnons. Enhardi, Sancho en profita pour revenir à la question des Gitans. Don Pablo sourit. Il savait qu’à l’occasion son valet aimait à jouer les matamores, mais toujours avec discernement.

– Imaginez, Maître, que je sois né Gitan, que dès ma naissance les gens ne se fussent pas extasiés sur mes joues de chérubin parce qu’elles ne sont pas roses ni sur le bleu de mes yeux parce qu’ils ne le sont pas, et que toute ma vie l’on me traite de voleur et de bon à rien. Quelles seraient mes chances de survie quand tout le monde me soupçonne d’être sur un mauvais coup ?

         Jouant le jeu, Don Pablo déclara à haute voix.

– Aucune, Sancho. Le regard des autres aura fait de toi un Gitan. Il t’aura à jamais défini comme tel, et tu seras réduit à intérioriser l’image qu’ils se sont fait de toi. Ajoute à cela les obstacles dont ta vie sera semée. Pris dans ce filet, tu auras beau te démener, tu n’en sortiras pas. Découragé tu abandonneras le combat. « Qu’est-ce que je vous disais ! » s’écriera le plus sot des sots, heureux d’avoir trouvé quelqu’un sur qui cracher son mépris ! C’est exactement ce qu’a fait ce pourceau !  

– Autrement dit, on a toujours besoin d’un plus petit que soi !

Image:  Yann, Wikimedia Commons
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