Réflexions autour de la mort d’un lion et l’extinction des espèces.

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Enfants Selknams, crédit Wikipedia

Je remercie toutes les lectrices et lecteurs qui ont apprécié et partagé ma remarque intitulée « Sur la mort d’un lion ». A ce propos, permettez-moi de vous rappeler mon argument de base : en tant qu’humanistes nous nous indignons aussi bien de la mort d’un enfant palestinien victime d’un incendie criminel que devant un acte de cruauté envers les animaux. Nous croyons fermement que l’un n’exclut pas l’autre. Pourtant, la plupart des gens – et parmi eux les plus vertueux, détourneront les yeux dans le premier cas. En effet, aussi horrifiés qu’ils puissent être devant cet acte digne du Klu-Klux-Klan, ils refuseront de prendre parti, car condamner impliquerait qu’ils s’opposent à l’occupation de la bande de Gaza et réprouvent la politique coloniale d’Israël, décision pleine de conséquences qu’ils se refusent à prendre.

Par contre, condamner l’acte pervers d’un chasseur de trophées n’implique pas ce cas de conscience. C’est une décision humaine et légitime, un acte conforme à la morale et à l’équité, un beau geste qui sera applaudi sans réserve et à l’unanimité. Cette prise de position est donc une décision facile et qui ne compromet pas. A cet avantage j’ajouterai un autre: après s’être donné bonne conscience ces bonnes gens pourront se rendormir du sommeil du Juste.

 On laisse couler du sang, On laisse couler des larmes, On laisse passer le temps, Sans ce soucier des drames, Et puis on s’en fout pas mal…

Ceci dit, ne pensez pas que je prenne à la légère la mort de Cecil. Je suis conscient du danger de l’extinction des lions. On estime que leur nombre est passé de 75 000 en 1980 à 32 000 aujourd’hui selon les chiffres les plus optimistes, soit une baisse de 59% en Afrique Orientale et de 66% en Afrique Occidentale. Grâce à sa politique de protection seule le Sud de l’Afrique a été épargné, et c’est là, au Zimbabwe, que Cecil fut abattu. Comme les lions, d’autres animaux sont en voie d’extinction : les tigres de Sumatra, les singes Bonobo, les gorilles, les jaguars, etc. Je voudrais aujourd’hui ajouter à cette liste l’extinction de quatre autres espèces ignorées du grand public : celles des Selkman, des Yámanas, des Alakalufs et des Haush de la Terre de Feu.

L’usage des majuscules vous a certainement permis de deviner que ces noms ne désignent pas des espèces animales mais humaines. Il s’agit en effet de quatre peuples qui ont récemment eu le malheur de venir s’ajouter à la longue liste des ethnies balayées par les conquêtes européennes du continent américain. Comme les Amérindiens des Antilles, de l’Amérique du Nord et de l’Amérique latine, leur disparition s’inscrit dans une autre longue histoire – celle des génocides et ethnocides – qui commença au XVème siècle avec l’arrivée des Conquistadors, s’amplifia avec l’appropriation de nouvelles terres pour culminer par une exploitation de plus en plus forcenée de leur habitat riche en ressources naturelles. Bien que nous ne puissions plus rien pour elles, je voudrais par devoir de mémoire vous présenter ces quatre ethnies et vous inviter à une réflexion sur la capacité génocidaire de l’impérialisme triomphant.

La Terre de Feu, située à l’extrême pointe de l’Amérique du Sud est un territoire que se partagent le Chili et l’Argentine. Reconnue par Magellan en 1520, elle ne fut exploitée qu’à la fin du XIXème siècle. Comme les autres nations premières des Amériques, les indigènes de cette région furent victimes d’expropriation et de persécutions auxquelles s’ajoutèrent des maladies nouvelles telles que la variole et la tuberculose qui aboutirent à leur extinction quasi totale : en quelques décennies leur nombre passa de 10 000 à 250 dans les années 1920. A la fin du siècle dernier il ne restait plus qu’une quinzaine d’Alakalufs au Chili.

C’est grâce aux travaux de Martin Gunsinde, missionnaire et anthropologue allemand qui, de 1918 à 1924, effectua quatre voyages d’études en Terre de feu que nous avons un petit aperçu de ces populations aujourd’hui disparues. Je vous invite à regarder la vidéo ci-dessous dans laquelle Xavier Barral rend hommage à la mémoire des indigènes de la Terre de Feu et à celle de Martin Gunsinde dont les vieilles photos sont tout ce qui reste de ces ethnies.

Note : « On laisse couler du sang… » est extrait de « La bonne conscience » de Guillaume Grand.
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