Qui peut encore croire en cette image d’Epinal? François Fillon.

images-2Dans un discours donné à Sablé-sur-Sarthe dimanche 28 août, François Fillon a fustigé les enseignements scolaires qui apprennent à avoir “honte” de son pays. “Non, La France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord,” a déclaré le candidat à la primaire à droite François Fillon. Dressant le réquisitoire des programmes scolaires qui, selon lui, apprennent aux élèves français à avoir “honte” de leur pays, il estime nécessaire qu’ils soient réécrits afin de donner une image plus favorable de l’histoire de France.

 

Il est aberrant qu’un homme d’Etat puisse aujourd’hui – en 2016 – émettre une telle opinion. Qu’un ancien Premier Ministre puisse revenir à des mensonge aussi grossiers. Qu’un candidat à la primaire puisse croire que de tels propos seraient partagés et applaudis.

Devant l’énormité de cette farce j’en suis arrivé à me demander si c’est moi qui, dans ma naïveté, assume encore que mes concitoyens ont su préserver une certaine culture politique, ou si c’est lui, François Fillon, qui a bien vu que déboussolé par la désinformation l’esprit critique des Français a régressé à tel point qu’il peut – à la manière d’un Donald Trump – proférer en toute immunité des balourdises les plus choquantes. Quoiqu’il en soit, malheur à nous, car s’il a raison, et à sept mois du premier tour des présidentielles, nous avons de sérieuses raisons de nous inquiéter!

 

Je laisserai aux africanistes le soin de faire le procès du colonialisme français en Afrique. Je me contenterai de rester dans mon domaine et de reproduire deux pages extraites de La Mémé, le troisième volume de ma trilogie sur l’Indochine coloniale, qui vous diront l’essentiel en quelques mots:

 

Le véritable forfait commis par la colonisation, celui qui correspond au concept de crime contre l’humanité, fut la paupérisation systématique des campagnes par une politique fiscale et un système de taxation délibérément meurtriers auxquels il convient d’ajouter la complicité tacite des autorités coloniales qui ne firent rien pour limiter les taux de fermage imposés par les propriétaires terriens ni réglementer les prêts que pratiquaient les usuriers chinois et indiens.

 

Pour comprendre pourquoi la misère rurale était une composante de l’équation coloniale, il faut savoir que lexploitation de l‘Indochine, cest-à-dire de ses richesses minières (anthracite, zinc et étain) et agricoles (riz, hevéa, thé et café) ainsi que la construction de l’infrastructure nécessaire à l’exportation de ces produits (routes, ponts, voies ferrées et installations portuaires) reposaient essentiellement sur le travail humain, la mécanisation n’ayant jamais été envisagée.

 

D’où venait cette main-d’œuvre abondante et bon marché? Des campagnes. Sur requisition de l’administration coloniale, les chefs de canton et de village envoyaient leurs sbires recruter de force les paysans endettés. Cette pratique bouleversa la structure traditionnelle des communautés, truisant la petite propriété, exacerbant la misère rurale et faisant de celle-ci un phénomène endémique. Etablis dès 1897 par le gouverneur Paul Doumer, les impôts et les taxes ruinèrent des générations de paysans. Grevés de dettes, métayers et petits fermiers finissaient par abandonner leur terre aux spéculateurs et aux autorités locales. Ceux-ci devinrent le noyau d’une bourgeoisie terrienne gagnée aux intérêts de l’administration coloniale.

 

Cette politique eut pour resultat le dépeuplement systématique du delta tonkinois et la formation d’une sous-classe de personnes déplacées, serfs taillables et corvéables à merci, réservoir inépuisable de coolies qui alimentaient les exploitations minières du Tonkin, les plantations de Cochinchine et du Cambodge, celles encore de Tahiti ainsi que les mines de nickel de Nouvelle-Calédonie.

Cest ainsi que pendant tout un siècle lIndochine fit la fortune des négociants de Marseille, de Bordeaux et de Lyon qui, avec la Banque d‘Indochine, furent les principaux bénéficiaires de la colonisation. 

En conclusion, aux apologistes de la colonisation qui allégueront que j’ai escamoté les sociétés philanthropiques, l’Institut Pasteur, les ordres religieux et les bons samaritains qui œuvrèrent à soulager les maux des indigènes, je citerai ces mots d’André Malraux: “Ceux qui prétendent fonder la colonisation en justice oublient que le missionnaire des léproseries n’est admirable que dans la mesure précise où il n’est pas la justification du trafiquant.” (André Malraux, préface à Indochine S.O.S., Andrée Viollis, Gallimard, 1935.)

 

Notes :

 

  • Les taux d’intérêt des prêts à usure variaient entre 300 et 400 %.
  • Les prêteurs chinois et indiens furent les parasites de l’Indochine coloniale. Ils continuèrent de jouer ce rôle pendant la phase étatsunienne de la guerre du Vietnam (1965-1975). (Consulter The Perfect War, James William Gibson, )
  • Hévéa : arbre originaire de la Guyane, l’hévéa contient le latex d’où est extrait le caoutchouc.
  • Paul Doumer (1857-1932), gouverneur général de l’Indochine, établit un système de taxation si lourd qu’il provoqua des émeutes. Outre les impôts fonciers et les taxes sur l’opium, l’alcool et le tabac, il en ajouta une autre sur le sel. Pourquoi le sel ? Produit de consommation courante nécessaire à la fabrication des saumures et des salaisons dont se nourrit le petit peuple, il représentait un revenu supplémentaire. Par ailleurs, signalons que les impôts et les taxes finançaient non seulement les travaux publics mais aussi les exploitations privées. Consulter Le temps du riz et du caoutchouc, Mémoires Vivantes Expositions.
  • La Régie de l’opium, fondée en 1881, avait le monopole de la production et de la vente de l’opium. Illégal en métropole, il contribua jusqu’a 25 % du budget de la colon
  • Pour plus de détail sur la misère rurale et l’accaparement des terres par les spéculateurs et les propriétaires fonciers, consulter Indochine, la colonisation ambiguë, Brocheux et D. Hemery, Editions La Découverte, 2001, p. 268.
  • L’exode rural fit la fortune des agences de recrutement qui fournissaient la main-d’œuvre nécessaire à l’exploitation coloniale. Pour plus de détails sur ce trafic humain, consulter Les jauniers, de Paul Monet, Gallimard, 1930.
  • La Banque d’Indochine, fondée en 1875, gérait l’exploitation coloniale en Asie, en Afrique et en Océanie. Elle joua également un rôle majeur dans le trafic des piastres (1948-1953).
  • A propos de l’Institut Pasteur et des campagnes de vaccination contre la variole et le choléra, citons ces mots du Dr. Vantalon qui, dès 1880, avait compris l’utilité d’un vaste réservoir de main-d’œuvre bon marché: “… il est de toute évidence que l’avenir et la prospérité de la colonie dépendent de l’accroissement de la population indigène. Or je ne crains pas d’affirmer que la diffusion du virus-vaccin est l’un des plus puissants moyens dont nous disposons pour amener ce résultat.” (Cité par P. Brocheux et H. Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë, Editions de la Découverte, 2001, p. 251)
  • Notons que ce sont les contribuables français et les conscrits qui ont fait les frais de la colonisation. Quant aux fonctionnaires et militaires, s’ils profitèrent de l’inflation systématique des salaires coloniaux leurs gains étaient sans rapport avec les superprofits des grandes sociétes commerciales et bancaires. (Le salaire des fonctionnaires métis représentait 58 % de celui de leurs homologues européens. Appartenant au personnel métropolitain, ces derniers touchaient le quadruple de celui des indigènes du même rang. (Emmanuelle Saada, Les enfants de la colonie, Editions La Decouverte, 2007.) A titre d’exemple, le salaire du concierge français (métropolitain) de l’université de Hanoï était supérieur à celui d’un agrégé vietnamien.

 

 

Guy Levilain est l’auteur d’une trilogie consacrée aux problèmes humains de l’Indochine coloniale vue à travers la saga de deux générations d’Eurasiens.

Il est également l’auteur de Don Pablo, fantaisie donjuanesque, suivie de La Abuelita, fantaisie mexicaine.

Pour lire un échantillon de ces romans, cliquez sur la page de couverture.

 

 

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