Quand la République reconnaîtra-t-elle qu’elle a “récupéré” des collabos au lendemain de la Libération?

A l’occasion d’une publication sur Facebook intitulée “Les communards réhabilités malgré l’assaut de la droite” j’avais écrit le commentaire suivant:

“A quand l’acte national de contrition pour les poilus fusillés sous les ordres de Pétain durant la Grande Guerre? A quand l’acte national de contrition pour le recyclage des pétainistes au sein des gouvernements de l’après-guerre? Car Papon n’était pas le seul fasciste “amnistié”, loin s’en faut. N’oublions pas les jeunes dévoyés des milices vichystes, les mouchards, les “mercantis” du marché noir et tous les autres traficoteurs qui non seulement se sont très bien adaptés à la défaite française,  mais ont de surcroît réussi l’exploit de survivre à celle des nazis.”

Nous faudra-t-il attendre un siècle ou deux pour que la République reconnaisse qu’elle n’a pas châtié les traîtres les plus notables, mais les a récompensés? Quant aux maquisards qui, au mépris de leur vie, ont choisi la liberté et non la servitude, devons-nous attendre que ces héros – je veux parler de ceux et de celles qui ont échappé aux griffes des SS, de ceux et de celles qui ont survécu aux camps d’extermination ­– soient tous morts et enterrés pour reconnaître qu’ayant librement décidé d’assumer leur responsabilité citoyenne, ces femmes et ces hommes étaient des êtres exceptionnels?

Nous savons que des hommages ont été rendus à Paris, dans le Vercors, en Bourgogne et ailleurs. Nous savons aussi que le dernier dimanche du mois d’avril est chaque année dédié à la mémoire des déportés. Mais aussi beaux qu’ils soient, ces discours et ces gestes ne sont que demi-mesure, voire une insulte à ceux que l’on prétend honorer, tant que ces honneurs ne seront pas précédés d’un acte national de contrition qui reconnaisse qu’en ces sombres heures de notre histoire, d’autres Français se sont parfaitement accommodés du nazisme et beaucoup en ont profité. Je ne parle pas seulement des Papons, mais de ceux qui dans l’incognito gravitaient autour des Louis Renault, des Louis Vuitton, des Jean Panzani (celui des pâtes alimentaires), des Liliane Bettencourt (l’Oréal), etc; je parle aussi de toute la clique des ministres, préfets et sous-préfets, de la mafia des chefs de milices et des flics qui ont servi avec zèle le régime de Vichy; je parle encore des journalistes et des écrivains – souvent de renom – qui ont mis leur plume au service de la haine et de l’inhumanité. Tant que la République française n’aura pas fait son mea culpa, les hommages rendus aux victimes du fascisme n’auront jamais toute leur valeur.

Note:

– Sur les écrivains qui ont collaboré, voir “Les écrivains sous Vichy

A propos des déportés et d’une France indifférente ou zombifiée, je vous propose, comme j’ai habitude de le faire, quelques pages d’un ouvrage littéraire, Le Grand voyage de Jorge Semprun, lui-même maquisard et déporté à Buchenwald. Dans un style précis, méticuleux, visuel et cinématographique, Jorge Semprun nous fait revivre dans toute son intensité un des moment les plus tragiques de notre histoire, et la force de ses mots simples et ordinaires nous va droit au cœur. C’est le pouvoir que possède la littérature. Elle remet l’Histoire dans le champ de nos émotions, la concrétise et l’éclaire. La scène à lieu à Compiègne. Les maquisards enchaînés deux à deux et marchant par rangs de six se dirigent vers la gare où les attendent les trains de la SNCF en partance pour l’Allemagne.

Note:

– Nous savons que l’administration de la SNCF a participé au transport des déportés. Ce que nous savons moins c’est la conduite héroïque des cheminots: “800 employés de la SNCF ont été exécutés par les nazis pour avoir résisté aux ordres, presque 1 200 autres ont été déportés vers des camps de la mort pour sabotage ou autres actes de désobéissance, et 2 361 sont morts tués par balles, mines ou lors de bombardements.” (Histoire de la SNCF, Wikipédia)

* * *

Au fur et à mesure que leur colonne s’enfonçait dans la ville, en rang par six, enchaînés deux par deux, un silence pesant s’étalait. On n’entendait plus que le bruit de leurs pas, le bruit de leur mort en marche. Les gens restaient sur place, pétrifiés, sur le bord des trottoir. Certains détournaient la tête, d’autres disparaissaient dans les rues adjacentes. Ce regard vide sur eux, pensait Gérard, s’en souvenant, c’est le regard qui contemple le déferlement des armées battues, refluant en désordre. Il marchait sur la rangée extérieure de la colonne, à droite, le long du trottoir, donc, il essayait, mais vainement de fixer un regard.

Les hommes baissaient la tête, ou bien se détournaient. Les femmes, parfois tenant des gosses par la main, c’était l’heure, croyait-il se souvenir, de la sortie des écoles, elles ne détournaient pas la tête, mais leur regard devenait une eau fuyante, une transparence opaque et dilatée.

La traversée de la ville avait duré assez longtemps, Gérard s’est appliqué à vérifier statistiquement cette première impression. Il n’y avait pas de doute, la majorité des hommes détournaient la tête, la majorité des femmes laissaient flotter sur eux ce regard dénué d’expression.

Il se souvient de deux exceptions pourtant.

Au bruit de leur passage, l’homme avait dû quitter son atelier, peut-être un garage, ou toute autre entreprise mécanique, car il arrivait en s’essuyant des mains grasses et noires sur un chiffon également gras et noir. Il portait un gros chandail à col roulé sous son bleu de travail. Il est venu sur le bord du trottoir en s’essuyant les mains, et il n’a pas détourné la tête, quand il a vu de quoi il s’agissait. Tout au contraire, il a laissé son regard attentif se remplir de tous les détails de cette scène. Sûrement, il a dû calculer, en gros, de combien d’hommes elle se composait, cette colonne de détenus. Il a dû essayer de deviner de quelles régions de son pays ils arrivaient, si c’étaient des gens de la ville, ou bien de la campagne. Il a dû fixer son attention sur la proportion de jeunes composant la colonne. Son regard attentif soupesait tous les détails, pendant qu’il se tenait sur le bord du trottoir, à s’essuyer les mains, d’un geste lent et infiniment recommencé. Comme s’il avait besoin de faire et de refaire ce geste, de s’occuper les mains, pour pouvoir réfléchir plus librement à tous les aspects de cette scène. Comme s’il voulait tout d’abord, bien la fixer dans sa mémoire, pour analyser ensuite tous les enseignements qu’il y aurait à en tirer. Chacun de ceux qui passaient, en fait, d’après son allure, son âge, son habillement, lui apportait un message de la réalité profonde de son pays, une indication sur les luttes en cours, même lointaines.

Bien entendu, lorsque Gérard a pensé à tout cela, lorsqu’il s’est dit que l’attitude de cet homme, son air attentif, passionnément, pouvaient dire tout cela, l’homme était resté déjà loin en arrière, il avait disparu à tout jamais. Mais Gérard a continué d’observer leur colonne en marche à travers le regard attentif, tendu, brûlant, de cet homme resté en arrière, disparu, sûrement déjà revenu à son travail sur une machine précise et luisante, et réfléchissant à tout ce qu’il venait de voir, tandis que ses mains faisaient marcher, machinalement, la machine luisante et métiuleuse.

Gérard a observé, à travers le regard que lui avait prêté cet inconnu, que leur colonne en marche était composée, dans son immense majorité, de jeunes, et que ces jeunes, ça se voyait à leurs grosses chaussures, à leur blouson de cuir ou leurs canadiennes doublées, à leurs pantalons déchirés par les ronces, étaient des maquisards.

Ce n’étaient pas des êtres gris, raflés au hasard dans quelque ville, mais des combattants. Leur colonne, c’est-à-dire, dégageait une impression de force, elle permettait d’y lire à livre ouvert une vérité dense et complexe de destinées engagées dans une lutte librement acceptée, bien qu’inégale. Pour cette raison, le regard qu’il fallait poser sur eux n’était pas cette lumière vague et fuyante des yeux terrorisés, mais un regard calme, comme celui de cet homme, un ragard d’égal à égaux. Et le regard de cet homme, brusquement, Gérard en avait eu l’impression, faisait de leur marche non pas celle d’une armée en déroute, mais plutôt une marche conquérante. Et il était indifférent de penser, de supposer, que la plupart d’entre eux marchaient de cette allure conquérante vers une destinée qui ne pouvait être autre que la mort. Leur future mort en marche s’avançait dans les rues de Compiègne, d’un pas ferme, comme un flot vivant…

… L’homme de Compiègne, s’essuyant ses mains grasses, interminablement, sur le bord du trottoir, quand Gérad était arrivé à sa hauteur, quand il est passé à moins d’un mètre de lui, avait souri. Quelques brèves secondes, leurs regards s’étaient croisés, et ils se sont souri…

(La seconde exception)

… La femme avait failli recevoir un coup de crosse en plein visage. Elle non plus n’avait pas détourné la tête. Elle non plus n’avait pas laissé son regard devenir opaque, comme une eau morte. Elle s’est mise à marcher à côté d’eux, sur le trottoir, au même pas qu’eux, comme si elle voulait prendre sur elle une part, la plus grande part possible, du poids de leur marche. Elle avait une démarche altière, malgré ses souliers à semelles de bois. A un moment donné, elle a crié quelque chose vers eux, mais Gérard n’a pas pu entendre. Quelque chose de bref, peut-être même un seul mot, et ceux qui marchaient à sa hauteur se sont tournés veres elle et lui ont fait un signe de tête. Mais ce cri, cet encouragement, ou ce mot, quel qu’il fût, pour briser le silence, pour rompre la solitude, la sienne propre, et celle de ces hommes enchaînés deux par deux, serrés les uns contre les autres, mais solidaires, car ne pouvant exprimer ce qu’il y avait entre eux de commun, ce cri a attiré l’attention d’un soldat allemand qui marchait sur le trottoir, à quelques pas devant elle. Il s’est retourné et a vu la femme. La femme marchait vers lui, de son pas ferme, et elle ne détournait sûrement pas les yeux. Elle marchait sur le soldat allemand, la tête haute, et le soldat allemand lui a hurlé une chose, un ordre ou une injure, une menace, avec un visage tordu par la panique.

Cette expression de peur a surpris Gérard, au premier abord, mais elle était bien explicable. Tout événement qui ne colle pas avec la vision simpliste des choses que se font les soldats allemands, tout geste imprévu de révolte ou de fermeté, doit en effet les terroriser. Car il évoque instantanément la profondeur d’un univers hostile qui les encercle, même si la surface baigne dans un calme relatif, même si en surface les rapports des soldats d’occupation avec le monde qui les entoure se déroule sans heurts trop visibles.

D’un coup, cette femme marchant vers lui, tête haute, le long de cette colonne de prisonniers, évoque pour le soldat allemand mille réalités de coups de feu partant dans la nuit, des embuscades meurtrières, de partisans surgis de l’ombre.

Le soldat allemand hurle de terreur, malgré le doux soleil de l’hiver, malgré ses compagnons d’armes qui marchaient devant et derrière lui, malgré sa supériorité sur cette femme désarmée, sur ces hommes enchaînés, il hurle et lance la crosse de son fusil vers le visage de cette femme. Ils restent face à face quelques secondes, lui toujours hurlant, et puis le soldat allemand détale pour reprendre sa place le long de la colonne, non sans jeter un dernier regard de crainte haineuse vers la femme immobile.

(Le grand voyage, Jorge Semprun, Gallimard 1963, pages 269-272 et 273-274)

 

Note :

– A propos de la réaction du soldat allemand, on m’a rapporté qu’un officier des U.S. Marines, confiant en la puissance de feu des jets et des hélicoptères, croyait qu’après avoir subi une série de bombardements massifs, la position qu’il attaquait serait enlevée sans combat. « A walk in the park ! » avait-il dit en rigolant, une promenade dans le parc. Quelle ne fut sa surprise panique quand ses hommes furent accueillis par un feu nourri ! Les Viet-Cong, “nains jaune en sandales”, selon le mot du général Westmoreland, avaient eu l’audace de relever la tête. « Fuck ! They’re fighting back ! » fut sa réaction.

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Guy Levilain est l’auteur de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, Indochine mon amour et La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale ainsi que Don Pablo de Navarre (fantaisie donjuanesque) suivi de La Abuelita (fantaisie mexicaine)

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