Parlez-moi d’amour…

Peut-on encore parler d’amour en ce XXIème siècle qui n’a multiplié les moyens de communication interpersonnelles que pour les déshumaniser et les réduire à des « textos, tweets et chats » de quelques mots tapés à la hâte ? Et peut-on encore parler d’amour quand les chansons, les pubs et le cinéma – en un mot la culture populaire – nous révèlent une fixation quasi-pathologique sur la libido et le « sexe », anglicisme commode pour désigner la baise, le baizouillage et autres « hook-up », c’est-à-dire en bon français la copulation pure et simple ?

Rassurez-vous, je ne suis ni prude, ni coincé – ayant vécu l’âge d’or de la liberté sexuelle d’avant le SIDA, ni culturellement réactionnaire non plus, car je crois à l’évolution des sociétés en général, et en particulier à la libéralisation des mœurs. Je me demande seulement comment les jeunes de 10 ou 12 ans concevront l’amour.

 

Comme point de comparaison je voudrais vous dire ce qu’une vieille bouddhiste tonkinoise née en 1890 pense de l’amour.

 

“Rachel et sa mère finissent la vaisselle. Elles tireront bientôt les chaises et continueront de bavarder devant un fond de café. J’ai fait un brin de toilette et me suis allongée. Mais je ne dormirai pas. Pas avant… je ne sais pas. Aucun carillon pour mesurer le temps. J’écoute les eaux de la nuit. Elles pénètrent la mienne et la remplissent. Sur mon nuage blanc je glisse.

Qu’il était beau mon grand métis ! Le premier de ma race ! disait-il, mi-sérieux, mi-badin. C’est vrai, son père ayant débarqué à Haiphong en 1884, deux ans après la prise d’Hanoï, Pierre fut à juste titre l’un des premiers métis du Tonkin. Lettré a sa manière, il avait un langage de mandarin. Je le revois feuilletant son gros dictionnaire sino-annamite, un crayon à la main. C’était au temps ou interprète et traducteur au Palais de justice il… Mais j’aimais surtout ses railleries acerbes, atavisme franco-indochinois, il faut le préciser, car sur ce point nous aimons autant que les Français débiner le voisin ! Les Blancs qui ne le connaissaient pas lui  trouvaient  une  personnalité  déroutante. Asiatique énigmatique, il en profitait.

‘Ma petite vanité de métis ! Issu de la culture la plus prestigieuse d’Europe et d’un peuple d’Asie aussi fin qu’étonnant, demandez-le aux Chinois ! nous sommes, nous franco-indochinois, les plus beaux fleurons de l’humanité !’ C’était ce qu’il disait tout haut aux « petits Blancs » qui avaient osé la ramener. Bravo Pierre, l’humour désarme le plus belliqueux des « khons ! » Moi, c’est sa personnalité française tempérée par le respect des bons usages annamites qui m’a séduite. Il m’a fait la cour comme on fait ici, à distance, sans même m’effleurer du regard. Mais notre lune de miel !

 

La furia francese ?

 

Oh, non ! Pourquoi avez-vous pensé à la furie guerrière ? L’amour n’est pas un combat ! Et si vous faites allusion à « l’amour vache », je vous dirai tout de go qu’il relève de la bestialité la plus vulgaire. L’amour, c’est tout le contraire ! C’est un épanchement de tendresse, de douceur et de dévotion. C’est l’expression charnelle de la paix intérieure que nous cultivons – le shamatha – cet équilibre de l’âme qui permet à nos sens d’éclore, et tels les pétales d’une fleur, de s’ouvrir à la sensualité et à l’extase !

(Extrait de « La Mémé »)

 

Notes :
– La furia francese, expression italienne, a pour origine la bataille de Fornoue (6 juillet 1495). Charles VII et les troupes françaises y montrèrent une telle fougue que les Italiens la baptisèrent furia francese.
– Le shamatha : mot sanskrit qui signifie « cultiver la paix ».

 

Et maintenant, voici une page érotique que la Mémé approuverait :

 

 Agenouillé à mes pied, il me contemplait dans la pâle clarté. Il me prit les mains, les porta à ses lèvres en un geste de dévotion qui m’alla droit au cœur. Quelle tendresse dans ce regard que je devinais dans la pénombre ! Il reposa mes bras le long du corps, se pencha, et je sentis le double contact de ses doigts et de ses lèvres sur la pointe de mes seins. Folle de désir, je me saisis de son visage et l’attirai sur moi, mais il se dégagea avec douceur, se remit à genoux. Le buste droit, il contemplait ma nudité avec les yeux d’un artiste amoureux de son modèle. Longuement il m’effleura du bout des doigts le visage, le buste et les jambes avant de se pencher pour déposer sur mon front un baiser innocent. « Emma… » dit-il dans un murmure, et mon nom sur ses lèvres fut la plus belle déclaration d’amour… Je l’enserrai de mes jambes et voulus le serrer contre moi. « Chut… » Je fermai les yeux, et lentement me laissai aller sous la caresse de ses doigts m’effleurant les cuisses, les mollets, les pieds. Luxe, calme et volupté ! Transportée, je m’abandonnai au contact de ses mains massant l’arche de ma voûte plantaire, fléchissant mes orteils. Titillation divine ! Un fluide magnétique était descendu en moi, me baignait, me berçait de son flux, puis ses attouchements remontaient, s’attardaient sur mes hanches, mon ventre, mes cuisses avant de redescendre vers mes chevilles, mes pieds… Longtemps je me laissai flotter dans les ondulations d’une onde qui me soulevait, m’emportait pour me reposer, grisée, au creux d’une houle. Extase ! Puis les roulis reprenaient, s’amplifiaient pour retomber encore. Pâmée, je dérivais… Une eau vive glissait le long de mon corps, effleurant tous les pores de ma peau, inondant tout mon être d’une fraîcheur d’embruns alors qu’au-dessus de moi le ciel oscillait lentement comme pour marquer les minutes de ma délicieuse lévitation, quand soudain un plaisir intense et presque douloureux me secoua. Ses lèvres, sa bouche s’étaient emparé de moi ! Tornade de tous mes sens emportés dans un maelström qui montait, grimpait encore plus haut, spirale qui n’en finissait plus… C’est alors qu’il prit possession de moi alors que je me mourais de plaisir…

 (Extrait de « Indochine, mon amour »)

 

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