Parlez-moi d’amour… suite.

Maria DoloresDans mon dernier article de blog je me demandais ce que les jeunes « branchés » penseraient de l’amour. Par « branchés » je faisais allusion aux adolescents physiquement attachés à leurs mobiles, aux textos, tweets et « chats », les seuls moyens de communication qu’ils connaissent. Comme toile de fond aux réflexions que je voulais susciter j’avais proposé la conception d’une vieille dame Tonkinoise et bouddhiste qui définissait ainsi l’amour :

« C’est un épanchement de tendresse, de douceur et de dévotion. C’est l’expression charnelle de la paix intérieure que nous cultivons – le shamatha – cet équilibre de l’âme qui permet à nos sens d’éclore, et tels les pétales d’une fleur, de s’ouvrir à la sensualité et à l’extase ! »

Je voudrais aujourd’hui parler de l’inclination qui nous porte à aimer l’Autre, ce phénomène prodigieux qui fait naître une parfaite entente entre nous et l’âme sœur. Il s’agit de l’écoute, du partage et de la communion intime de nos êtres; de l’harmonie des émotions et des sens qui nous transporte et nous fait vibrer à l’unisson de l’Autre ; de la magie de la voix, des mots, des images qui nous transcende pour nous substituer à l’Autre.

Voici un extrait de La Abuelita, un récit paru sous le titre « Don Pablo de Navarre et son valet, suivi de La Abuelita » dont vous pourrez lire la synopsis à la fin de cet article. La scène a lieu au Mexique lors de l’intervention française sous Napoléon III.

Nous occupions les pitons les plus escarpés. Là-haut, parmi les condors, nous étions les maîtres de la Sierra. Bientôt arriveront des renforts, et la plaine nous appartiendra. En attendant, chaque nuit des équipes de saboteurs descendaient et à la lueur des incendies harcelaient l’ennemi. Il y eut des embuscades, les nôtres, les leurs et des accrochages de toutes sortes. Il y eut des morts et des blessés, des larmes et des vivats. La guérilla continuait.

Mais je n’oublierai jamais le regard des étoiles !

Au sommet du Gran Pichu, un tertre suspendu dans un vertige de ciel et d’espace. Tout autour de moi l’horizon à perte de vue, giration étourdissante. À mes pieds, chute verticale dans un éblouissement de lumière. Un caillou glisse sous ma main, se détache et disparaît happé par le vide. Mon Dieu ! Infinitésimale sous le ciel immense, je tremble. « Maria Dolores ! »La voix, puis le sombrero de Serge. Le soleil lui brûle les yeux. « Aqui, aqui ! » Je lui tends la main, le hisse et l’entraîne à l’abri d’un énorme rocher. Nous nous coulons dans le creux de son ombre. Chaleur retrouvée de nos chairs, des essences de la terre.  « Ce sera votre observatoire ! avait plaisanté Manolo. De jour l’ennemi, de nuit les galaxies ! Une fois les cordes remontées personne ne viendra vous déranger ! »

Sous les étoiles, la main dans la main, nous avons plongé nos regards dans les ténèbres. L’espace infini est là, mais le vide n’est plus. Comme ma peur, il avait fondu dans les eaux de la nuit. La lune nous baignait de sa douce clarté. Nous avons souri à la vie. 

Nous ne sentions plus le poids de l’exil. Un monde nouveau s’offrait à nous. Là, beauté et tendresse régnaient sur la solitude et la peur, la turpitude et la laideur. Alors nous comprîmes que ce royaume nous était destiné. « Le bonheur nous appartient ! » me dit Serge. Il me prit le visage dans ses mains, et ses yeux dans les miens me dit…

Il était une fois au pays des puys un petit garçon fasciné par les hauteurs. « Que voit-on de ces sommets ? » Les adultes ne savaient que répondre, n’y étant jamais allés. Alors il imaginait un monde où la liberté serait reine, où l’univers serait à lui, et tous les soirs s’endormait le visage tourné vers la fenêtre. Le Puy de Dôme y brillait tout près, à bout de bras. Un jour, n’y tenant plus, il y courut. Il marcha toute la journée. Mais plus il avançait plus le vieux volcan s’éloignait et plus ses petites jambes s’alourdissaient. Epuisé, il tomba au pied d’un arbre. 

Un vieux berger trouva l’enfant égaré, lui donna un bout de pain, une peau de mouton et lui promit de l’emmener là-haut avec ses cabris. Ils partirent dès l’aube au son des clochettes. À midi, ils mangèrent au pied de la montagne. Au souper, le sommet n’était plus qu’à une heure de marche. « Je t’y mènerai demain. », dit le vieil homme, et s’enroulant dans sa couverture s’endormit. Le petit attendit, puis avec mille précautions se leva dans la nuit. Quand il arriva au sommet il ne vit rien, rien que les ténèbres d’un ciel noir de pluie. Il trembla de douleur et de froid, et s’enveloppant dans sa basane, pleura de chagrin. 

La voix du berger le réveilla. « Regarde ! » Il ouvrit les yeux. L’or du jour colorait le ciel. De son bâton, le vieil homme découvrait l’horizon, la chaîne des puys, la plaine ondulant à perte de vue, et au loin, très loin, le sommet du Mont Blanc ! L’enfant ne sentit plus le froid ni la faim. Heureux, il souriait.  « Moi aussi j’ai entendu l’appel des sommets ! Certains ont la mer dans le sang, nous c’est les montagnes ! Tu en verras d’autres, lou pichoune, plus belles encore… »  Et alors que le vieillard parlait, le gamin sentit en lui un besoin insatiable d’espace et de liberté. Il comprit qu’il allait désormais vivre en marge des hommes de la plaine. Ce petit garçon, c’était moi. La liberté, l’aventure, le bonheur, c’est toi, mon âme, ma sœur !

Dans le miroir de ses yeux, elle a vu se dessiner les montagnes du Massif Central, la chaîne des vieux volcans, un pays étrange sorti de par delà les océans. Dans la musique de sa voix elle a entendu le vent, les clochettes des cabris, le rire de l’enfant. Au delà des mots, elle a vécu la passion de Serge, et à mesure qu’il parlait elle remerciait la Madone. Et si on la pressait de dire pourquoi ce miracle, elle répondrait avec le bon sens des humbles de la terre « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ! »

Alma hermana, escucha me ! Erase una vez una chiquita nacida en la sombra del Gran Pichu…

A l’ombre du grand piton, une petite fille éprise de liberté ! Je la vois ! Elle court dans la Sierra blanche de lumière, et l’obsidienne de ses yeux mayas les fait briller comme des onyx au grand soleil ! Elle pointe du doigt le pic rocheux. « Un jour, je te mâterai ! » Provocante, elle éclate de rire, et la montagne résonne de l’écho de sa voix… Au grand chagrin de sa mère, elle se battait avec les garnements du village qui avaient eu l’audace de lui dire d’aller jouer à la poupée ! Au lieu de la punir le Padre lui apprit à lire dans un beau livre d’images. Quand il lui conta l’histoire de la Gran Invasion Norte Americana elle s’indigna. « Ils nous ont volé le Texas, le Nouveau-Mexique et la Californie ? » Et la fillette pleurait de rage. Les années passèrent. Elle grandit, devint femme. Sauvage et belle comme la Sierra, rien ne la domptera. 

Soudain, l’appel du Président Juarez. La patrie en danger ! Elle fut la première à prendre les armes. L’indomptée devint une soldadera exemplaire. La guerre, paradoxe brutal, lui permit de s’épanouir, d’approfondir et d’affiner sa pensée. Maîtresse d’elle-même, elle deviendra la Pasionaria de la Sierra. Il ne lui manquait que d’avoir pour compagnon un homme assez tendre, fort et généreux pour l’aimer telle qu’elle était… « Este hombre, lo he encontrado ! »

Notes :
– – Le Puy de Dôme, est situé à une dizaine de kilomètres de Clermont-Ferrand. Un des Grands Sites de France, il offre de son sommet un panorama extraordinaire de la région.
– « Parce que c’était lui… » est de Montaigne. De l’amitié, Essais.
– Basane : peau de mouton tannée.
Lou pitchoune : le/mon petit, en langue occitane.
Alma hermana, escucha me ! Erase una vez una chiquita nacida en la sombra del Gran Pichu. Âme sœur, écoute-moi. Il était une fois une petite fille née à l’ombre du Gran Pichu.
Este hombre, lo he encontrado! Cet homme, je l’ai rencontré !
– La Pasionaria de la Sierra : Pasionaria, fleur de la passion en espagnol, est une allusion à Dolores Ibárruri (1895-1989) âme de la résistance antifasciste pendant la guerre d’Espagne (1936-1939).
– La mission de l’intervention au Mexique d’y installer un président d’origine européenne. En effet, les émigrés mexicains réfugiés à Paris depuis l’avènement de Benito Juarez, Indien Zapoteco, avaient fait pression sur Napoléon III pour qu’il intervienne militairement. Maximilien d’Autriche offrit ses services et fut sacré Empereur du Mexique par la Régence de Mexico. Sous prétexte d’obtenir le remboursement des dettes du gouvernement de Juarez, Napoléon III partit en guerre avec le soutien de brigades anglaises, espagnoles et belges. Géopoliticien avant la lettre, il avait compris l’importance d’une présence française qui ferait obstacle à l’expansion territoriale des Etats-Unis qui – à l’issue de la guerre américano-mexicaine, avaient annexé le Texas, le Nouveau-Mexique et une partie de la Californie en 1848. Coloniser le Mexique fut son objectif. Par ailleurs l’occasion tombait à point nommé, car la Guerre de Sécession (1861-1865) qui venait d’éclater aux Etats-Unis lui laissait les mains libres. (Le président Abraham Lincoln, fidèle à la Doctrine Monroe, n’aurait pas toléré qu’une nation européenne puisse s’ingérer dans les affaires d’un Etat indépendant des Amériques.) La guerre du Mexique (1862-1867) fut un désastre. Maximilien fut pris et fusillé.

Don Pablo de Navarre: 

La Abuelita transporte le lecteur tour à tour dans la luxuriance de la jungle tropicale, la magnificence des pyramides et la nudité saisissante des déserts. Cette fantaisie se colore de réalisme magique pour conter l’histoire de deux amours, celui d’un légionnaire qui déserta pour les beaux yeux d’une Amérindienne, et la passion de celle-ci pour son peuple.

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