Métisses et métis d’Indochine

unknownDans mon dernier article de blog intitulé « Machisme et mentalité coloniale » j’avais mentionné les unions éphémères entre les soldats du corps expéditionnaire et les Indochinoises qui, dans le contexte de la conquête, des campagnes de pacification et de l’occupation permanente, ne pouvaient être que des créatures de confort pour le délassement du guerrier. Ainsi naquirent dès 1859, date de la prise de Saïgon, les “enfants de la colonie” dont il est question aujourd’hui.

Dans ce contexte colonial et compte tenu de la politique du “grand partage” qui s’opposait aux unions interraciales – principe fondamental de toutes les colonisations – il était très rare de trouver des unions durables – et à plus forte raison des mariages entre Européens et “indigènes” – qui dans l’un ou l’autre cas pouvaient aboutir à la reconnaissance et à la légitimation des enfants qui, à la faveur de cette procédure obtenaient un état civil faisant d’eux des Français par filiation paternelle.

Voilà pourquoi l’aventure tonkinoise que vécut mon grand-père Alexis au XIXème siècle revêt un caractère exceptionnel: natif de Clermont-Ferrand, il débarqua à Haïphong en 1884 (deux ans après la prise d’Hanoï), épousa ma grand-mère Nguyen-Thi-Thi, eut d’elle un fils, mon père, qu’il reconnut et légitima.

C’est cet acte de dignité humaine qui fit d’Alexis un citoyen conscient de ses responsabilités morales, un homme de cœur pour qui j’ai une profonde gratitude, et un bon Papi que malheureusement je n’ai pas eu le bonheur de connaître. Grand-père, raconte-moi l’Anam, le premier volume de ma trilogie sur l’Indochie coloniale, est de ce fait un devoir de mémoire que j’ai voulu accomplir envers mon aïeul. Les pages qui suivent sont extraites de son journal intime.

Journal du 25 février 1890

Muni du certificat de naissance que le médecin militaire a bien voulu me délivrer – une sage-femme annamite ayant accouché mon épouse, je suis allé déclarer la naissance de Pierre à la résidence-mairie.

Le préposé m’a demandé si j’avais un acte de mariage. Je lui ai répondu que je n’étais ni marié par un prêtre ni par Monsieur le Maire, ayant choisi une cérémonie annamite.

« Alors vous n’êtes pas légalement marié! me dit-il avec un sourire. Mais vous voulez quand même légitimer votre enfant, lui donner votre nom et votre qualité de Français. Très bien. Si vous trouvez que j’ai l’air étonné, monsieur, c’est que je le suis. Voyez-vous, votre cas est très rare. La plupart des Européens qui vivent avec une indigène ne s’encombrent pas de tels scrupules. Ce genre de cohabitation n’engage nullement l’homme. Une fois qu’il a effectué son séjour à la colonie, il retourne tout bonnement en France. Dans le meilleur des cas, il laisse une petite somme d’argent à la femme ou demande à un collègue de veiller sur l’enfant – et le cas échéant, sur la mère aussi. » Autre sourire.

Je lui avoue mon ignorance sur le sort des enfants métis de père inconnu. Comme il semble très renseigné et désireux de m’informer, je le laisse parler.

« Vous ignorez peut-être que la question dite métisse n’est pas nouvelle et qu’elle a été soulevée il y a plus de vingt ans en Cochinchine. Car dès 1875, le problème avait atteint une telle ampleur que le gouvernement s’en émut. Deux institutions philanthropiques furent chargées de recueillir les enfants abandonnés par leur géniteur. Il est évident que la France est soucieuse de son honneur. Le spectacle de gamins à moitié français traînant dans les rues est pour le moins dégradant. Cette situation a soulevé des discussions dans les colonies comme à Paris. Et elles continuent bon train. Faut-il recueillir ces orphelins de père, faire d’eux des Français véritablement français ou les classer dans une catégorie de « protégés » susceptibles d’obtenir la naturalisation? Et faut-il surtout étendre cette politique aux autres colonies? La question métisse ne se pose pratiquement pas en Algérie, la mère étant maghrébine, c’est-à-dire, enfin vous voyez ce que je veux dire… Mais en Afrique noire? A Madagascar et en Nouvelle-Calédonie? »

Il a fait une pause pour me laisser comprendre toute l’importance de cette question. « Le cas de votre enfant est sans ambiguïté, reprit-il. Vous l’avez reconnu. C’est votre fils et il est français. Mais les autres, les milliers de métis franco-annamites élevés par leur mère indigène? »

Cette conversation m’a troublé. La question métisse et le comportement de mes compatriotes froissent mon honneur de Français. Je vais écrire à mon frère pour lui conter ce que je viens d’apprendre.

Notes de l’auteur:
– L’Indochine coloniale était divisée en trois provinces: la Cochinchine au Sud, l’Annam au centre et le Tonkin au Nord. Le terme  “Annamite” s’appliquait à tous les Indochinois. Ce n’est qu’après la déclaration d’indépendance (2 septembre 1945) que les noms Vietnam et Vietnamien devinrent officiels.
– Pour un examen approfondi de la politique du “grand partage” et de la question métisse, consulter Les enfants de la colonie, Emmanuelle Saada, les Editions de la découverte, Paris, 2007.
– Le terme « métis », devenu injurieux, fut remplacé dans les documents officiels aux environs de 1930 par « Eurasien ». Pourtant, malgré la bonne intention de ses auteurs, ce mot n’est selon moi qu’un euphémisme. En effet, un chat, qu’on l’appelle cat, gato ou con mèo, demeure un chat si l’opinion qu’on a de cet animal n’a pas changé. Personnellement j’ai choisi d’être métis, un terme que je réhabilite et une identité que j’assume avec orgueil, celui de m’être totalement accepté.

* * *

Le 5 mai 1890

Voici ce que mon frère Emile m’a écrit sur la question métisse. Je reproduis ici les passages essentiels de sa longue lettre:

« Concernant le sort des enfant métis engendrés par notre soldatesque et autres oiseaux de passage, je dois te dire que je suis heureux d’apprendre que la France a pris la question au sérieux. Ce scrupule l’honore, d’autant plus qu’aux Etats-Unis d’Amérique par exemple, le gouvernement s’en lave tout bonnement les mains: la question mulâtre? Elle n’existe pas!

Pourquoi? Parce qu’il y a là-bas un droit coutumier qui stipule que tout mulâtre, à quelque degré qu’il soit, est automatiquement classé comme « negro » ou « colored », ce qui revient au même. Ainsi, même les octavons qui n’ont que 12,5% de “sang africain” et peuvent passer pour Blancs, sont légalement de race noire et par conséquent dépouillés de tout droit civique. Cependant, le fait que tous les Noirs soient de nationalité américaine garantit leur incorporation dans l’armée. (N’est-ce pas ce que nous faisons au Sénégal?)

Du coup, sais-tu à quoi j’ai pensé? Tu me diras que je suis un cynique et un provocateur. C’est vrai, je le suis! Sache pourtant que ma perception du problème est loin d’être une vue de l’esprit. Figure-toi que je me suis documenté et que je suis bien plus près de la réalité que tu ne pourrais le croire. Voici ce qui m’a traversé l’esprit.

Imaginons un fils de planteur de Georgie, d’Alabama ou du Mississippi. Il a vingt ans. (J’ai arbitrairement choisi cet âge tardif parce que c’est un chiffre bien rond, le calcul mental n’étant pas mon fort.) Plein d’ardeur et de sève, il a le désir de connaître les plaisirs charnels. Les « belles du sud », comme on les appelle là-bas, étant intouchables hors mariage, que faire?

Heureusement pour le jeune homme, (nous ne parlerons pas de ses frères ni de son père ni même de son grand-père) les planteurs ayant toujours eu droit de cuissage sur leurs sujets – pratique encore courante aujourd’hui, ce droit féodal est la providence même pour le jeune puceau.

Pour simplifier encore une fois l’arithmétique, imaginons que ses contacts sexuels ne soient qu’hebdomadaires et qu’il change chaque fois de partenaire, l’offre étant supérieure à la demande. Supposons ensuite que le cycle de fécondité de ses esclaves soit tel qu’une sur quatre sera enceinte. Au bout de douze mois, bon an mal an, il aura engrossé douze femmes. Imaginons enfin que ce jeu-là dure un demi-siècle. En cinquante ans ce mâle reproducteur – pourtant faiblard, aura été le géniteur de 600 esclaves! Son cheptel non seulement aura augmenté, mais se sera “bonifié” grâce à l’apport de son sang!

Imagine à présent que le Ministère des Colonies adopte la même politique. Si un planteur – peu fougueux, peut en un demi-siècle engendrer 600 sujets, mille de nos vigoureux marins, légionnaires et biffins pourraient faire beaucoup mieux! En cinquante ans la colonie pourrait s’accroître de six cent mille métis – nombre que je multiplierais par deux ou par trois! qu’il suffirait d’éduquer et d’encadrer pour mieux asservir les indigènes! Dame! Bilingues et biculturels, parfaitement adaptés à la culture et au climat, ils seraient les agents idéals qu’attend l’administration coloniale! Songe au bel avenir de ton fils! »

Mon frère, ce hérault au délire si fou! Je tremble à l’idée que nos théoriciens de la colonisation puissent arriver à ce même cynisme.

* * *

Pour nous remettre dans l’ambiance de l’époque écoutons Ma Tonkiki, ma Tonkiki, ma Tonkinoise, chanson populaire mise à la mode par Polin en 1906, puis reprise par Maurice Chevalier – ­et triste ironie – par une femme de couleur, Joséphine Baker. Naïves et charmantes d’apparence, les paroles évoquent avec un joyeux comique troupier une réalité que beaucoup d’historiens ont négligée: l’Indochinoise était la créature de confort du soldat français durant son séjour à la colonie. Ne nous étonnons pas si le nombre d’enfants métis de père inconnu avait atteint 300 000 en 1952, c’est-à-dire deux ans avant la fin de la présence française. (Emmanuelle Saada, Les enfants de la colonie, Editions la Découverte, Paris, 2007)

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Guy Levilain est l’auteur de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, Indochine mon amour et La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale ainsi que Don Pablo de Navarre (fantaisie donjuanesque) suivi de La Abuelita (fantaisie mexicaine):

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