Mentalité primitive ou sagesse des Moïs, minorité ethnique des hauts-plateaux du Tonkin?

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Pour nous changer des sujets trop sérieux je vous propose un petit conte qui vous fera sourire. Extraite de la seconde partie de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, l’anecdote qui suit a lieu en 1910. Pierre Sorel, jeune métis franco-indochinois, part à la recherché d’un vieil ami de son père qui, dégoûté de la réalité coloniale et amoureux d’une pou-sao, avait choisi de s’exiler au pays des nuages.

Accompagné de deux guides Moïs Pierre Sorel arrive au dernier avant-poste français. Au delà, le royaume des montagnes bleues… L’adjudant-chef Delors, y commande une compagnie de tirailleurs tonkinois. Le vieux colonial l’accueille avec joie et l’invite à diner. Nous sommes à la fin du repas.

 

“Tiens, voilà Vang, mon beau-frère !” Il nous présente. Nous nous serrons la main. « C’est pas tous les jours qu’on a de la visite, alors Vang a voulu vous rencontrer. Je lui ai dit de venir prendre le café et le choum ! »

Alors d’instinct, nous nous sommes mis à parler annamite, passant d’une langue à l’autre sans même nous en apercevoir. Cependant, pour ne pas frustrer les non bilingues, je dirai l’anecdote qui suit en français.

“Je vous ai promis une histoire sur les montagnards. Ça tombe bien. Mon beau-frère qui l’a vécue vous la dira mieux que moi.

“ Savez-vous, commença Vang, que le maître armurier de Dê-Tham est un légionnaire du nom de Starobinski? Depuis sa désertion d’autres mercenaires se sont mis à rêver de concubines, de titres et d’honneurs réservés aux dignitaires. Interprète attaché au service du commandant Bachelard, j’ai été le témoin d’une anecdote cocasse mais hautement philosophique. Vang, me dit un jour l’officier français. Expliquez à ces montagnards que deux légionnaires ont joué les filles de l’air ! Leur mission est de leur mettre la main au collet et de les ramener. En cas de succès, une prime généreuse leur sera donnée. A vos ordres, mon commandant ! Parlant leur idiome, j’explique aux trois Moïs leur mission. Ils ont très vite compris. Capturer, ramener ! Très simple ! m’assurent-ils en leur patois. Retour garnison avant pleine lune ! Voilà donc mes trois gaillards qui troquent leur Lebel contre arbalètes et coupe-coupe, ça fait moins de boucan ces machins-là ! et munis d’un panier à provision s’évaporent dans la nature.

“Vous leur faites confiance Vang ?” me demande le commandant. Absolument. Très conscients de leurs devoirs, ces braves gens ont un sens fruste, mais profond de la fidélité. Vous les payez, les nourrissez et les traitez bien. Ils se feraient hacher pour vous ! “Mais comment vont-ils procéder ? poursuit l’officier, dans quelle direction aller ? Nord, Sud, Est, Ouest ? A trois jouer la rose des vents ?” Ne vous inquiétez pas, mon commandant. La brousse est leur royaume. Un phacochère aurait plus de chance qu’un légionnaire !

 

Au troisième jours, voilà les montagnards de retour. “Déjà ? A la bonne heure ! Alors ? Ils leur ont mis la main au collet ?” Je traduis. Oui, mon commandant. “Et ils les ont ramenés ?” Oui, mon commandant. “Alors où sont les déserteurs ?”

 

Très fier d’avoir fait bonne chasse, l’un des Moï entrouvre son panier. Voilà ! dit-il en français. 
Sur un canapé de feuilles vertes, deux têtes fraîchement tranchées grimacent.

 

“Bande de sauvages ! hurle le commandant. Je les voulais vivants ! Pour les traduire devant le Conseil de Guerre !”

 

Déconfits, les montagnards me regardent, les yeux ronds. Ils s’attendaient à des félicitations et voilà qu’on leur passait un savon! Ne faites pas attention, leur dis-je, les Français ont parfois des réactions étranges. Vous aurez votre prime, je vous le promets. Rassurés, ils m’ont fait un clin d’œil et se sont retirés très satisfaits.

 

“Bande de sauvages ! Et vous aussi Vang ! La prochaine fois, vous me ferez le plaisir de traduire non seulement la lettre, mais surtout l’esprit ! L’esprit, bon dieu ! Comprenez-vous ?”

J’ai attendu qu’il se calme et lui dis ceci :

“Les montagnards vous semblent puérils, simples, primitifs même. Mais ce n’est qu’une apparence trompeuse, car sous leur petit air innocent se cache un bon sens qui touche à la sagesse. Des sauvages ? Veuillez un instant vous mettre à la place des légionnaires. Auriez-vous préféré, poings liés et corde au cou, être traîné comme un animal à travers la forêt ? Puis paradé devant la garnison, et sous les quolibets jeté en prison ? Ce n’est pas tout ! Après plusieurs mois d’anxiété et de dégradation, vous retrouver un bon matin le dos au mur, douze fusils braqués sur vous ? Est-ce là une punition moins barbare ? Le sort des légionnaires était réglé d’avance. Les montagnards le savaient. Alors pourquoi prolonger le supplice ? Un bon coup de coupe-coupe, schlack ! Ils n’ont pas eu le temps d’être angoissés !”

 

Le commandant m’a froidement regardé. “Sergent Vang, vous allez dès demain regagner le 4è Tonkinois !” C’est comme ça que j’ai rencontré Delors, et qu’il est devenu mon beau-frère ! »

 

Notes:
Pou-sao: Femme en laotien.
Choum: alcool de riz.
– L’anecdote ci-dessus est authentique. Elle m’a été racontée par d’anciens combattants du IX ème Régiment d’Infanterie Coloniale.
– Dê-Tham fut au siècle dernier l’âme de la résistance vietnamienne. La campagne du Yen-Thê qui fut lancée contre lui s’étendit de 1909 à 1913.
Merci pour le partage