Manger c’est rendre hommage au principe de vie.

« manger, c’est rendre hommage au principe de vie »Emma Montreuil, artiste peintre débarque à Hanoï. Emerveillée par le soleil, la luminosité du ciel et la féérie des couleurs, elle veut voir l’Indochine avec son regard d’artiste et sentir avec son cœur de femme. Elle découvrira très vite la réalité coloniale mais aussi la sagesse et le courage de vivre d’un peuple simple et tranquille.

En l’espace de quelques semaines Emma vivra des moments inoubliables qui illumineront toute sa vie. Voici un extrait de Indochine, mon amour qui nous incitera – je pense à ceux d’entre nous qui ont le bonheur de faire trois repas par jour – à apprécier dans toute sa valeur le plus élémentaire de nos besoins quotidiens, celui de manger. La scène a lieu dans un restaurant du quartier indigène d’Hanoï.

J’ouvris mon carton et me mis au travail. Quelle joie de vivre sur tous ces visages radieux ! Avec quel plaisir ils rendent hommage au principe de vie ! Faut-il vivre dans un pays déshérité, avoir vu autour de soi le ravage des inondations et des typhons pour apprécier dans toute sa valeur le riz quotidien ? Faut-il avoir des attaches paysannes pour comprendre que la terre est basse et que le pain ne pousse pas tout seul dans les corbeilles des boulangers ?

Je pensai alors à nos enfants gâtés qui n’aiment pas ceci ni cela, grandissent dans l’abondance pour devenir ces snobs que l’on voit repousser d’un geste dédaigneux une assiette à peine entamée ! Heureusement que la plupart des Français ont un coup de fourchette légendaire ! Les mines sont réjouies autour d’une bonne table. On félicite l’aubergiste ou la maîtresse de maison. On trinque. Il y a de la joie dans tous les cœurs !

 En Asie, cette joie est décuplée. Elle éclate dans tous les yeux, ceux des riches et des pauvres. Tout autour de moi, dans un concert de mandibules, de cliquetis de baguettes et de bols entrechoqués, je vois des gens sérieusement occupés à jouir du moment présent. Ils s’émerveillent à chaque bouchée, commentent, comparent, s’extasient ! Oui, un peu comme dans les noces de campagne où pour une fois nos braves paysans ont autre chose qu’une soupe aux choux pour tout repas. Il est évident qu’il faut être attaché au terroir de ses aïeux pour être sensible à ces concepts élémentaires.

Je contemplai avec joie les vieux, les jeunes et même les enfants célébrer d’une façon si spontanée cette grande fête de la vie. Et c’est sans façons, sans manière et avec bonhomie qu’on mastique, qu’on renifle, qu’on avale ! Comment comprendre que certaines personnes, surtout lors des grands dîners, continuent de parler affaires ou politique devant des mets exquis qu’ils ne remarquent même pas ? Cette attitude hautaine est un crime de lèse-nature ! Un affront aux travailleurs de la terre et aux cordons bleus ! Ma mère disait « C’est un plaisir de vous voir manger de si bon appétit ! » Je crois que les cuisiniers de La Pagode d’Argent savent qu’ils sont honorés !

Quand arrivèrent deux grands plateaux chargés de bols et d’assiettes je rangeai vite mes croquis. Quel régal pour les yeux, les narines et le cœur ! Alors comme tout le monde dans cet immense hangar nous nous sommes mis à dévorer dans la joie et la gratitude ! Si la gastronomie était une religion, je serai dévote, non dans l’espoir d’un au-delà édénique, mais pour me donner à chaque repas les clefs du paradis !

 Note :

Indochine, mon amour est le second volume de ma trilogie sur l’ancienne colonie. Le titre est un clin d’œil à Marguerite Duras (1914-1996) née en Indochine où elle vécut ses dix-sept premières années.

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