Mahmoud Darwish (1942-2008)

Je vous propose un nouvel article de Zohra Credy, historienne du monde arabo-islamique dont les articles toujours soutenus par un travail de recherche scrupuleux ont suscité un grand intérêt sur mon blog. C’est un autre Zohra, ou plutôt une autre facette de sa personnalité, qu’elle nous dévoile aujourd’hui. Elle va nous parler d’un poète et de son rayonnement sur le monde arabe. Je lui laisse la parole.

 

MahScreenshot 2016-07-19 09.39.35moud Darwish est un poète palestinien né en 1942 à Al-Birwah en Palestine. En 1948, sa famille a dû fuir son village pour échapper au massacre. Après un exil d’une année au Liban sa famille est revenue s’installer à l’insu des autorités israéliennes dans la partie de la Palestine devenue Israël par le partage de 1947.

Ce statut de réfugié dans son propre pays, son attachement à la terre-mère, son engagement politique pour les droits de son peuple ont fait de Mahmoud Darwish la voix de la Palestine. Un Voix éternelle. Il est considéré comme l’un des chefs de file de la poésie arabe contemporaine. Ses écrits ont une résonance particulière tant par la prose que la poésie.

Il m’a paru superflu de m’arrêter plus longuement sur sa vie accessible à tous par internet, préférant vous proposer un extrait de son dernier livre. Il s’agit d’un manuscrit qu’il a confié il y a 22 ans à une journaliste libanaise qu’il a aimée et à qui il a fait promettre de ne le publier qu’après sa mort !

Il ne reste plus assez d’illusion pour que je craigne la déception. La dernière décennie de ce siècle tumultueux nous a appris à ouvrir notre imaginaire à toutes les possibilités. Nous avons appris que le précipice n’a pas de fond. Nous avons appris à ne pas nous réjouir ni nous mettre en colère face aux surprises que l’histoire nous réserve.

Comme si nous devions nous munir d’un nouveau cerveau pour supporter le choc des surprises et nous adapter aux exigences que requiert la compréhension du désordre mondial actuel.

Tout est provisoire, donc, tant que l’histoire est comme suspendue, dans ce désordre universel. Pourtant, je suis encore capable de rêver. Je suis encore capable de faire face au choc du réel par un choc poétique, seul à même de donner une raison à ma vie. Je suis encore capable de témoigner de plus d’une histoire vécue et que je revis simultanément.

Que reste-il de tout cela ?

Je ne sais pas. Je ne veux peut-être pas savoir.

Il n’y a plus de place dans mon cœur pour une nouvelle blessure.

Je ne veux pas voir de mes yeux s’étioler ce que j’ai couché sur le papier, ce que j’ai écrit sur les murs et dans l’air. Je ne veux plus voir davantage de déceptions. Peut-être est-ce le seul espoir qui me reste : me prémunir contre la déception.

Quant à ceux qui retourneront chez eux, ils retourneront avec ou sans mon poème.

 

Sur l’exil Mahmoud Darwish  a écrit

 

Sur quelle terre ai-je choisi de vivre ? Ce sont les circonstances qui me transportent d’une terre à l’autre : du Caire, à Beyrouth, à Tunis, en Europe. Mais la terre sur laquelle j’ai choisi de vivre est celle que mes ancêtres m’ont léguée, comme ils m’ont légué ma langue. C’est la terre que leurs enfants, leurs petits-enfants et leurs arrière-petits-enfants s’emploient à recouvrir, la terre de Palestine…..C’est la terre de mon père et de ma mère, celle de mes poèmes.

InscrisScreenshot 2016-07-19 09.40.22
Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d’enfants : huit
Et le neuvième… arrivera après l’été !
Et te voilà furieux !

Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j’ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d’écolier
Je les tire des rochers…
Oh ! je n’irai pas quémander l’aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !

Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille – je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines…
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l’effusion de la durée
Avant le cyprès et l’olivier
… avant l’éclosion de l’herbe
Mon père… est d’une famille de laboureurs
N’a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan – être
Sans valeur – ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis – cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.

Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux… couleur du charbon
Mes yeux… couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
… elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c’est
L’huile d’olive et le thym

Mon adresse :
Je suis d’un village isolé…
Où les rues n’ont plus de noms
Et tous les hommes… à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !

Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as raflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
… à ce que l’on dit !

DONC

Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n’ai pas de haine pour les hommes
Que je n’assaille personne mais que
Si j’ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !

 

(Mahmoud Darwich, Rameaux d’olivier, 1964)

 

A ma mère

je me languis du pain de ma mère
du café de ma mère
des caresses de ma mère
jour après jour
l’enfance grandit en moi
j’aime mon âge
car si je meurs
j’aurai honte des larmes de ma mère

si un jour je reviens
fais de moi un pendentif à tes cils
recouvre mes os avec de l’herbe
qui se sera purifiée à l’eau bénite de tes chevilles
attache -moi avec une natte de tes cheveux
avec un fil de la traîne de ta robe
peut-être deviendrai-je un dieu
oui un dieu
si je parviens à toucher le fond de ton cœur

si je reviens
mets-moi ainsi qu’une brassée de bois dans ton four
fais de moi une corde à linge sur la terrasse de ta maison
car je ne peux plus me lever
quand tu ne fais pas ta prière du jour

j’ai vieilli
rends-moi la constellation de l’enfance
que je puisse emprunter avec les petits oiseaux
la voie du retour
au nid de ton attente

 

 La terre qui est ma mère, est celle des quatre saisons, celle de la mer Méditerrané et de la mer morte, c’est la carte vivante de tous les arbres, l’herbe, les fleurs et le sang. C’est elle qui restera, comme indifférente aux envahisseurs de passage, même si certains en sont devenus les pères ou le prétendent. Nul historien, médecin ou agronome ne mettrait en doute sa maternité, elle est ma mère.. 

C’est dans sa terre-mère que Mahmoud Darwish fut enterré en 2008 mais sa voix éternelle résonne encore de l’espoir de la Palestine.

 

Note

Les extraits en prose sont tirés du livre : Je soussigné Mahmoud Darwish, Ivana Marchalian, Actes Sud, 2015.

Merci pour le partage