Louis D., un colonial pas comme les autres.

cartes-postales-pont-en-dentelle-1-1-191x300Pour changer de ton et vous montrer que je n’ai pas toujours en tête des sujets sérieux et rébarbatifs, je vous propose aujourd’hui deux anecdotes cocasses qui appartiennent au folklore colonial. Il s’agit de la vie aventureuse d’un ami de mon père, un homme impressionnant par son physique et sa faconde, un broussard qui venait souvent nous voir à la maison et qui a laissé une impression indélébile dans la mémoire du petit Hanoïen que j’étais.

Les pages qui suivent sont extraites de La Mémé.

* * *

Personnage haut en couleurs on le surnommait “le tigre” – Louis D. était un homme d’allure imposante.

– Pourquoi tigre, papa ? A cause du regard perçant de ses yeux gris ?

– Mais non, parce qu’avec ses bacchantes en guidon de vélo il ressemble à Clémenceau ! Ah, je ne savais pas que le Père de la Victoire avait un second sobriquet. Bref, métis très peu “typé” – c’est-à-dire au teint clair et affublé d’un grand nez aquilin – notre Clémenceau tonkinois était pour moi le portrait vivant des poilus de la Grande Guerre quand vêtu d’une vieille vareuse bleu horizon et les mollets serrés dans des bandes molletières, il débarquait chez nous en faisant résonner le pavé de ses godillots cloutés. “Les grognards n’avaient qu’à dire j’étais à Austerlitz pour qu’on les salue bien bas. Eh bien moi j’étais au Chemin des Dames ! Alors messieurs, au garde à vous !” Héroïque et rigolo, il l’était. “Et grand chasseur devant l’Eternel !” avait renchéri mon frère. C’est vrai, et généreux avec ça! Je me souviens des perdreaux et des cailles, des bécassines et des sarcelles qu’il nous rapportait à profusion. Le brave homme savait que mon père était gourmet, mais pas massacreur de gibier.

Mais voici un autre trait particulier qui vous fera certainement sourire. Le père D. était bigame – et bigame notoire, il faut le préciser – car il ne s’en cachait pas ! En effet, il avait pris en premier concubinage sa domestique à demeure et quelques années plus tard la jeune sceur de celle-ci quand l’aînée avait perdu un peu de sa fraîcheur. Ce ménage à trois était connu du Tout Hanoï, et Louis en tirait un grand orgueil. “Dame ! disait-il à tout venant, j’ai tiré deux pauvresses du ruisseau. Avouez que c’est un acte de charité chrétienne !”

Le brave homme, l’heureux mari ! L’une s’empressait de lui apporter sa pipe et son tabac, l’autre à genoux lui enlevait ses brodequins et lui enfilait ses pantoufles. Ainsi vivait-il comme un pacha entouré de ses deux concubines et d’une ribambelle d’enfants. Bon père, il les reconnut et les légitima, ce qui était d’une grande honorabilité pour l’époque. Alors les bonnes gens lui pardonnaient ses excentricités et en rigolaient de bon cceur. En matière de morale, la colonie se distingue par sa complaisance.

Ah, complaisance et relativité morale ! L’Indochine-à-papa est bien connue pour ça, et son folklore fourmille d’anecdotes aussi cocasses qu’édifiantes ! Continuons joyeusement avec le père D. Cette fois, il ne s’agit pas seulement de lui, mais encore de ses jeunes frères. En effet, ils étaient trois, Louis, Edouard et Eugène. Ce trio formait une sacrée bande m’apprit mon père, le sourire en coin.

– Pourquoi une sacrée bande ? Que faisaient-ils, papa ?

– Figure-toi quau cours des folles années de leur jeunesse ils se firent un nom sinon un renom en sintitulant “la bande Winchester !”

Winchester ? A ce mot magique mon imagination nourrie des exploits légendaires de Roy Rogers me transportait aussitôt dans les déserts du Far-West ! Winchester, la carabine des pionniers et des cowboys, des Indiens et des bandits ! Alors je pouvais imaginer nos trois lascars lancés à la poursuite de diligences à travers la rocaille des sierras et des canyons !

– J’ai compris ! Ils étaient bandits de grands chemins !

– Non, corrigea mon père, bandits de grands cours d’eau !

– Grands cours d’eau ? Comment ça ?

– Au lieu des diligences, ils attaquaient les trains de bois qui descendaient les fleuves et les rivières du Tonkin.

– Comment faisaient-ils, papa ? Ils avaient une vedette rapide ?

– Oh non ! Une petite barque suffisait. C’était très simple. Ils tiraient quelques coups de feu en l’air, les coolies terrorisés tombaient à genoux, et ils mettaient la main sur le flottage.

– Et après ?

– Arrivés à bon port, Louis – dont le physique était européen à s’y méprendre – qualité qui le mettait au-dessus de tout soupçon ! se faisait payer, empochait la monnaie et la bande disparaissait !

Notes :

  • Roy Rogers (1911-1998), chanteur et acteur connu pour ses films cowboy, fut de 1943 à 1954 la vedette la plus adulée de Hollywood.

  • Coolie, mot hindi, signifie manœuvre. Utilisé en Inde par les Anglais il fut adopté en Indochine.

Ça, alors ! Il est évident que cette activité ne pouvait durer indéfiniment. Il fallait au plus vite écumer la Rivière Noire et la Rivière Claire, le Song Thuong et le Fleuve Rouge avant que le stratagème ne s’éventât ! Ensuite on se mettait au vert et on changeait de métier.

– Se sont-ils mis à dévaliser les banques ?

Non, ils attaquaient les trains! Les vrais, cette fois, qui allaient et revenaient du Yunnan !

Note:

–Yunnam: province chinoise au nord du Tonkin.

– Les trains ! C’est encore plus passionnant que les banques ! Que transportaient-ils ? De l’or ?

– Non, de l’argent. Tu vas comprendre. Le Yunnan est producteur de métaux précieux.  Alors selon l’occasion, nos compères s’emparaient de la paie destinée aux coolies des mines ou des lingots d’argent qui descendaient sur Hanoï. Comme ça ils gagnaient à l’aller comme au retour. Malin, n’est-ce pas ?

– Les trains ! je me répétais rêveur. Galopaient-ils le long de la voie ferrée et sautaient-ils sur le marchepied des wagons comme on voit dans les films cowboy ?

– Mais non ! C’est bon pour Hollywood, ces acrobaties ! Encore une fois, c’était très simple. Ils repéraient une côte bien raide, graissaient abondamment les rails, puis attendaient sagement. Dès la montée, la locomotive se mettait à patiner, à ralentir, puis finissait par aller au pas. Il suffisait d’y grimper !

Effarant ! Mais une idée me turlupine.

– Papa, tu te rends compte que tes amis étaient des criminels ? avais-je demandé stupéfié mais très impressionné.

– Des criminels ? Mais non, ils ne faisaient de mal à personne, et les grandes entreprises qu’ils dévalisaient avaient les reins solides ! Il suffisait qu’elles mettent leurs pertes en… profits et pertes ! Et puis, c’était il y a longtemps, avant la Grande Guerre ! Ils étaient jeunes et un peu fous !

C’est vrai qu’ils étaient un peu fous, mais avec le temps ils se sont assagis. Louis nous approvisionnait en gibier, Edouard m’apportait du papier velin et des tubes daquarelle il était peintre à ses heures et Eugène me gâtait de bonbons et de toffees. Cétaient au fond de très braves garçons.

Mais ce n’est pas tout. Attendez le fin mot de l’histoire ! Savez-vous comment nos trois filous se sont réhabilités ? Alors là, je vous le donne en mille! En embrassant la fonction publique ! Pardi ! Y a-t-il carrière plus honorable et plus pépère ? Louis devint gardien à la Maison Centrale d’Hanoï – avouez qu’il faut le faire ! Edouard contremaître aux Travaux Publics, et Eugène contrôleur des douanes. Etonnant, n’est-ce pas ?

Il ny a qu’en Indochine qu’on voit ça !

* * *

Guy Levilain est l’auteur de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, Indochine mon amour et La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale ainsi que Don Pablo de Navarre (fantaisie donjuanesque) suivi de La Abuelita (fantaisie mexicaine):

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