L’offensive du Têt 1968 et les confessions d’un Français d’Indochine devenu anticolonialiste.

"Chúc Mừng Năm Mới banner" by Beelerb - Own work. Licensed under CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons - http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ch%C3%BAc_M%E1%BB%ABng_N%C4%83m_M%E1%BB%9Bi_banner.JPG#mediaviewer/File:Ch%C3%BAc_M%E1%BB%ABng_N%C4%83m_M%E1%BB%9Bi_banner.JPGBiologiquement attachés à la France et à l’Indochine, les métis franco-indochinois – ou Français d’Indochine, ont été les plus ardents défenseurs du régime colonial. Mes « Réflexions sur la question métisse » – la seconde partie du roman La Mémé, analysent ce phénomène culturel et psychologique.

La question qui s’impose est donc : pourquoi n’ai-je pas suivi l’exemple de mes aînés et des milliers de métis de nationalité française qui se sont sacrifiés pour le maintien de la présence française en Indochine ?

Pour répondre à cette question, je reproduirai un passage de La Mémé, en l’occurrence une lettre destinée à ma nièce dans laquelle j’explique mon revirement.

… Quand et comment ai-je pris conscience de la tragédie indochinoise ? Par une autre tragédie dans laquelle la France venait de sombrer. J’avais vingt ans en 1956 quand le conflit algérien vieux de deux ans commença à défrayer la chronique, quand les débats sur le sort de l’Algérie remplacèrent les discussions sur le foot ou le rugby, et quand l’Association Générale des Etudiants organisa ses premières manifs anticolonialistes. Cette « sale guerre » – avec ses ratissages et ses opérations de nettoyage, ses exécutions et ses tortures m’obligea à réfléchir sur l’autre sale guerre que j’avais vécue dans un état somnambulique. C’est ainsi que je sortis de ma torpeur. Cette prise de conscience me transforma. Je devins anticolonialiste, c’est-à-dire un dévoyé, un traître, un déserteur passé à l’ennemi. Criminel aux yeux de ma famille, je n’étais pas prêt à l’affronter.

C’est l’année 1968 qui fut déterminante. J’étais aux Etats-Unis quand l’offensive du Têt secoua l’opinion mondiale, quand pour la première fois la guerre du Vietnam avait envahi tous les foyers à l’heure des informations télévisées étalant sur tous les écrans les horreurs des opérations Search and Destroy et du Phoenix Program. Et quand l’horrible photo du massacre de My Laï fut sur la couverture de Life magazine, ce fut le point de bascule. Je ne pouvais plus me taire. Il fallait que je sorte du placard et que je proclame bien haut le fond de ma pensée. C’est alors que j’envoyai une longue lettre à la famille, à ton père en particulier, mon mentor depuis la mort de mon frère Lucien en 52 suivie de celle de mon père peu après.

Il fallait que je révèle la couleur de mes convictions. Je le fis avec tout le tact et le respect que je dois à la mémoire de mes aînés. Je leur confiai que les conversations que j’avais eues avec mon père m’avaient appris très tôt qu’il avait de sérieuses réserves sur le rôle de la France en Indochine. Agé alors de douze ou treize ans, je ne comprenais pas tout ce qu’il me disait, mais plus tard, en rassemblant mes souvenirs, je compris qu’il avait toute sa vie vécu un cruel dilemme, celui de sa duplicité de métis qui l’obligeait chaque jour à composer avec sa conscience et l’administration coloniale. Je sais maintenant qu’il ne dut sa survie qu’au soutien d’amis aussi tourmentés que lui, et surtout à l’opium, leur évasion, leur salut.

Quant à mon frère Lucien, victime lui aussi de son milieu et de son époque, sa vie de jeune adulte fut marquée par les horreurs d’une guerre coloniale qui venait d’éclater au moment où le second conflit mondial s’achevait. 1l avait alors vingt-trois ans. Français d’Indochine, il souscrivit tout naturellement à la défense de l’Indochine française. Mais sa bonne conscience ne put survivre à l’escalade d’un conflit qui se moquait des Conventions de Genève et légitimait la terreur d’Etat, la torture et l’assassinat. Par sa nature historique, la guerre d’1ndochine ne pouvait que tourner à la « sale guerre. » Jeune commissaire-adjoint dans larrondissement le plus « chaud » de Saïgon celui du port et chef d’un groupe d’intervention antiterroriste, il se vit mener sa propre « sale guerre. » Obligation ou acceptation tacite ? Je crois qu’entraîné par la force des événements, il ne se posa jamais la question – et qu’y pouvait-il ? Refuser était hors de question. C’eut été un acte de trahison. Avant de lui coûter la vie (il fut victime d’un attentat Viet-Minh), elle lui coûta sa santé physique et mentale, car exposé chaque jour à la violence, la haine et la démence, pris dans la spirale infernale des représailles, des arrestations arbitraires et des exécutions sommaires dont il était responsable, il n’était plus que le spectre de lui-même, de l’étudiant en droit respectueux du code civil quil avait été. Angoissé, il ne vivait plus. Seule la bouteille d‘Hennessy lui accordait quelque répit. Apres l‘opium, l‘alcool.

Voila en résumé le sort de mon père et celui de mon frère. Mon salut fut d’être d’une autre génération, d’avoir quitté l’Indochine très jeune et de m’être formé dans un milieu ou penser et critiquer n’était pas un crime. Comme tu vois, je dois ma survie à un coup de chance. La chance d’avoir échappé à la folie et de pouvoir en parler. Alors non seulement je l’annonçai a la famille, mais le clamai sur tous les toits en m’enrôlant dans le mouvement pour la paix. Cette prise de position était pour moi un devoir moral. Ma conscience l’exigeait. Le « mouvement » fut mon refuge, mon soutien et mon salut. J’y trouvai la camaraderie de gens qui pensaient comme moi, avec qui je me sentais solidaire.

Le militantisme m’a également permis de mieux comprendre les Etatsuniens qui en dehors de leur culte du drapeau et de l’hymne national, des armes à feu et du bon Dieu sont un peuple bon enfant, pas plus cocardier ni plus arrogant qu’un autre tant que les échanges restent anodins et frivoles mais si pénétré du sentiment de sa destinée manifeste et si convaincu de son génie universel qu’il ne tolérerait pas que l’on puisse mettre en question l’American Way. En d’autres termes un peuple candide, conservateur et religieux que les propagandistes, faiseurs d’opinion et lobbies ont transformé en consommateurs dociles, c’est-à-dire en moutons toujours prêts à suivre la dernière mode ou la dernière doctrine. En somme un peuple encore plus berné que le nôtre, mais capable lui aussi d’élans généreux.

Parmi les militants il y avait des bleus et des vétérans, des gauchistes de la dernière averse et des militants des neiges d’antan, des hippies en treillis déguisés en soldats et des anciens de la Lincoln Brigade habillés en bourgeois. Ce ramassis d’insurgés fut mon « unité d’appui. » Je n’étais plus seul. Pourtantet cela me déchirait, je savais que les manifs, les pétitions et les discours avaient leurs limites. Un demi-million de manifestants sur lesplanade du Lincoln Memorial de Washington n’a pas empêché le président Richard M. Nixon de passer laprès-midi à regarder un match télévisé. Et il n’était pas le seul ! Car au fond, qu’étions-nous ? Pour reprendre l’expression que le grand Charles immortalisa à la même époque, nous n’étions que la chienlit !

Anesthésiée, toute une nation zombifiée se livrait à ses évasions favorites. Base-ball, football américain, basket-ball et hockey accaparaient les quatre saisons sur lesquelles se greffaient toutes sortes de cérémonies grandioses – les élections de Miss America, les Grammy Awards, les Emmy et les Oscar, sans oublier les Fourth of July, Memorial Day, Labor Day, Thanksgiving, et n’oublions surtout pas Christmas ! Noel, symbole universel de paix et d’amour ! Surtout celui de 1972 quand pendant dix jours d’affilée des vagues de B-52 bombardaient Hanoï et Haïphong alors qu’à l’autre bout du monde résonnaient les cloches, les orgues et les In Excelsis Deo d’un peuple très chrétien.

Je savais donc que la paix ne pouvait se gagner que sur le champ de bataille, là-bas à l’autre bout du monde, et que ce sera en se sacrifiant que le combattant viet- cong, nain jaune en sandales, mettra fin au conflit. Car la chaleur des bains de foule et l’enthousiasme des coups de gueule ne peuvent rien contre un demi- million de G.I., la VIIème flotte et la U.S. Air Force, les bombardiers, les jets et les hélicoptères, les bombes au napalm et a sous-munitions, le défoliant agent orange et tout l’arsenal ultra-moderne d’un Oncle Sam ivre de folie homicide et écocide.

Tout ce que notre mouvement pouvait espérer accomplir était d’alarmer l’opinion publique et d’éveiller la conscience de quelques millions de sympathisants. Le reste – Woodstock et les hippies, le cannabis et l’amour libre, appartient au folklore d’une génération aussi rebelle que désorientée. En effet, « Rebel without a cause », elle regroupait d’un côté les brothers and sisters de la .flower children, jeunesse fleurie, charmante et polissonne, et de l’autre les adeptes de la « Revolution for the Hell of It », autrement dit « pour le plaisir de semer la merde. » Entre ces tendances libertines et libertaires, une poignée de militants politiquement motivés, une minorité dans une minorité. Pourtant, il fallait protester. Cela fut pour moi loccasion de sympathiser avec la jeunesse étatsunienne, une génération née dans la gloire des années 50 que l’American Century avait endormie, et que le tumulte des années 60 venait subitement de réveiller Le Sénateur Eugene McCarthy eut la gentillesse de me dédier un poème manuscrit. Pour ne pas être en reste, le FBI me gratifia de ses visites, de ses menaces et d’un dossier, mais n’alla pas plus loin. Ni pyromane ni régicide, je n’étais pas un ennemi public. Voila, chère Rachel. Tu sais désormais que ton oncle est un échappé du bercail familial… »

 Le Têt, mot vietnamien pour désigner le nouvel an du calendrier lunaire qui commence le 21 février nous promet une semaine de liesse. Malheureusement, associé depuis 1968 à la tragédie vietnamienne, il n’évoque plus pour moi l’innocence de mes souvenirs d’enfance, la joie et l’allégresse, les pétards et les cadeaux, les friandises et les festins qui regroupaient chez nous toute de la parenté maternelle débarquée du terroir tonkinois.

Pourtant, près d’un demi-siècle s’est écoulé. Il me faut à présent tourner la page, ce qui ne signifie pas oublier, mais au contraire préserver 1968 dans le musée de ma mémoire, et l’âme en paix envisager l’avenir avec sérénité. Alors la joie au cœur, je vous souhaite, chers lecteurs et lectrices, une bonne et heureuse Année de la Chèvre !

Notes :
1 – Les pertes ci-dessous sont pour la seule année 1968 :
– U.S.A. : 14 594 tués et 87 388 blessés.
– Sud-Vietnam : 28 800 tués et 72 512 blessés.
– Nord-Vietnam et Viêt-Công : 208 254 tués.
2 – « Nains jaunes en sandales » C’est ainsi que le général Wesmoreland désignait les combattants viêt-công.
3 – De 1964 à 1975 les USA ont déversé 7 millions de tonnes de bombes sur le Vietnam contre 2,7 millions de tonnes pendant la Seconde guerre mondiale en Europe et en Asie.
4 – L’offensive du Têt 1968 lancée par le général Vo Nguyen Giap ne fut pas une victoire militaire sur les Etats-Unis, mais les pertes infligées sur les troupes étatsuniennes eurent un tel impact sur l’opinion publique que le Président Nixon fut forcé à négocier.
Illustration: “Chúc Mừng Năm Mới banner” by Beelerb – Own work. Licensed under CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons – http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ch%C3%BAc_M%E1%BB%ABng_N%C4%83m_M%E1%BB%9Bi_banner.JPG#mediaviewer/File:Ch%C3%BAc_M%E1%BB%ABng_N%C4%83m_M%E1%BB%9Bi_banner.JPG
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