L’insupportable innocence des autres.

imagesNous savons que la défaite de Dien-Bien-Phu (7 mai 1954) mit fin à la guerre d’Indochine et précipita le retrait immédiat des troupes françaises de l’ancienne colonie. Ainsi s’achevait une tragédie qui pendant une décennie avait déchiré la conscience des Français. Mais il est un événement qui échappa à notre mémoire collective : Six mois plus tard, le 1er novembre 1954 pour être précis, les attaques coordonnées du FLN déclenchèrent la guerre d’Algérie.

 

« Où va la France ! » m’étais-je demandé, car à peine sortie d’un conflit désastreux elle allait s’embourber dans une seconde « sale guerre » coloniale. Déjà traumatisé par les reportages de la bataille de Dien-Bien-Phu qui fit en 55 jours (du 13 mars au 7 mai 1954) entre 7 000 et 10 000 morts dans les deux camps, je le fus encore par l’insurrection du 20 août 1955 dans le Constantinois qui fut suivie d’une répression brutale et de nombreux massacres commis tant par l’armée coloniale que les milices d’autodéfense.

 

C’est dans le contexte de l’année 1954 et surtout de l’été 1955 qu’il faut placer mes réflexions sur l’insupportable innocence des autres. Les lignes qui suivent sont extraites d’un journal que je tenais alors, notes abandonnées, puis oubliées dont il ne reste que quelques fragments que vous trouverez ci-dessous en italiques. Les lectrices et lecteurs noteront avec un sourire indulgent – je l’espère – le lyrisme juvénile d’un jeune homme de dix-neuf ans assez audacieux pour avoir inscrit « Pages grises et roses de ma vie » sur son cahier d’écolier…

 

Biarritz, été 1955.

 Muse de la Danse, Terpsichore des bals populaires et des Whisky à Gogo, c’est toi ! Tout dans le coup de rein ! chantait Zizi Jeanmaire. C’est bien toi ! Rieuse et spontanée, tu étais joie et candeur, effervescence et douceur, le lait de la tendresse. Mon âme en deuil n’aspirait qu’à l’oubli. Tu me l’offris dans tes bras, toi que les tragédies du monde ne touchent pas.

Je me souviens… La fête de Saint-Jean-de-Luz, Place Louis XIV. Foule en liesse, flonflons d’un bal populaire, serpentins et confetti. Brusquement j’en eus plein la bouche. « Venez danser au lieu de baîller aux corneilles ! » Ton irruption dans ma vie. Tu riais, me taquinais, rousse incendiaire. Ton accent gavroche, ton rire pétillant et tes hanches faites pour la danse eurent vite raison de moi et de mon spleen baudelairien. Désir sous les platanes…

 Mais tu aimais mieux l’intimité bleue des Whisky à Gogo, « Single malt » écossais et chansons à succès. A ton grand chagrin je confondais Elvis Presley, Buddy Holly et Bill Haley. Je n’ai pas la mémoire de ces noms-là ! Moqueuse, tu riais. « Tu n’aimes pas la musique américaine ? »

 Je souriais doucement. Tu attendais une réponse qui ne venait pas. Pourquoi te dirai-je que je suis musicien de jazz ? Pour te faire la nique et enchaîner sur une conférence sur le « Mississippi Delta blues » ? A quoi ça m’avancerait de t’apprendre que tes petits Rock and Rollers blancs ont pillé sans vergogne Robert Johnson, Muddy Waters et Big Mama Thornton ? Non, ce serait prétentieux de ma part et surtout une méchanceté gratuite que tu ne méritais pas. J’aimais ton innocence et ta candeur vivifiantes, car dès le premier instant j’avais compris que tu étais venue au monde pour célébrer la légèreté et l’insouciance, pour faire rayonner la joie et la gaieté. Pour faire danser la vie. Te parler de jazz, de ségrégation et du piratage du patrimoine noir américain aurait assombri tes beaux yeux rieurs. Et ce discours en aurait entraîné d’autres… Ne gâchons pas cette belle soirée. Je remballe mes nuages. Parlons d’autre chose. Mieux, ne parlons pas.

 Fais-moi danser Fabienne la rousse,

toi dont les baisers font oublier…

 

Il m’arrive encore d’avoir une pensée affectueuse pour Fabienne qui sans le savoir m’avait cet été-là sauvé de moi-même. Il y eut d’autres Fabienne toutes aussi éphémères qui dans les années soixante et soixante-dix, m’aidèrent à survivre aux horreurs de la guerre du Vietnam. Mais ces liaisons, aussi agréables et salutaires qu’elles fussent, étaient vouées à l’échec, car je ne pouvais comprendre que des personnes souvent éduquées, pleines de bon sens et de surcroît intelligentes pussent manquer d’humanité au point de vouloir fermer les yeux sur les tragédies du monde pour préserver leur confort moral du malheur des autres.

Depuis d’autres conflits ont succédé à la guerre du Vietnam. La liste des interventions et invasions étasuniennes est longue. J’en ai compté 12 entre 1978 et 2011 qui malgré leur violence ne furent –pour nos sociétés– que des faits divers sans importance. « C’est qui Mobutu ? C’est quoi le Zaïre ? Ah, les petites guerres africaines ! Ça ne me touche pas…»

Et c’est ainsi que de décennies en décennies nous en sommes arrivés à ce conflit qui depuis quinze ans déchire le Moyen-Orient, un conflit qui dépasse tous les autres par ses horreurs, qui réunit tous les critères du crime contre l’humanité, qui porte en lui tous les signes d’une apocalypse imminente et qui perdure sans que le monde occidental ne s’en émeuve outre mesure. A l’exception d’une minorité agissante et consciente du danger, résolue d’assumer ses responsabilités humaines et citoyenne, personne ne s’en soucie. Les gens courent après les Pokemons, et à l’occasion s’excitent à propos d’un vol de bijoux…

C’est pourquoi certains jours de déprime j’évite résolument les lieux public, les bars, les cafés et les restaurants, lieux privilégiés où s’étale la joie de vivre, où dans un grand tumulte les sourires, les éclats de rire et les embrassades célèbrent la légèreté de la vie. Hébété, je me demande pourquoi cette liesse, ce tapage et ce débraillage en public ? Qu’ont-ils de si drôle à se raconter ? Quels moments de bonheur si mémorables sont-ils en train de vivre pour vouloir les publier sur leur portable et les immortaliser à grands coups de « selfies » ? J’écoute bouche bée les exclamations et les éclats de voix qui s’entrecroisent, se chevauchent et se répondent. Le vertige me saisit devant ce ping-pong verbal, ces volées de mots qui ne veulent rien dire, ne riment à rien, leur seule fonction étant de meubler le silence et de semer à tout vent les confetti de la gaieté.

Abracadabra ! Et la vie de danser !

Plus de tracas, plus de soucis ! Vive la joie !

Que faire dans ces cas-là ? Leur crier « bande d’idiots, ne savez-vous pas qu’un cataclysme nous pend au nez pendant que vous jouez la comédie du bonheur ? » Non. Ce serait ajouter à l’absurde de la situation. Les gens ne comprendraient pas, et leur haine contre moi se retournerait. « D’où sort-il celui-là ? s’écrieraient-ils indignés, sortez-le ! » Alors quoi ? Entrer dans la danse, boire et beugler avec eux ? Oui, ce serait convivial. N’est-il pas de bon ton d’être toujours dans le ton et ne jamais détonner ? Oui, mais hélas cela me serait impossible. Isolé dans mon coin j’ai déjà l’impression grotesque d’être à la fête des autres, parmi eux complice d’une mascarade dont je ne veux aucune part.

Et j’ai beau savoir que ce n’est pas de leur faute. J’ai beau me répéter qu’ils sont –comme nous le sommes tous– victimes d’une vaste campagne de désinformation qui nous étourdit et nous désoriente. Je sais qu’ils ont leurs soucis quotidiens, les traites et les factures, les fins de mois difficiles. Et je sais surtout qu’après une semaine de travail aliénant, qu’après la routine métro-boulot-dodo tous les jours répétée ils n’aspirent qu’à se défouler et à s’éclater ! Quoi de plus normal ? C’est la revanche du prolo sur le patron !

Mais défiant toute logique, je ne peux pas en mon for intérieur me convaincre que tant de gens aient pu être si parfaitement manipulés, programmés et robotisés pour devenir cette majorité docile et soumise sur laquelle comptent nos démagogues pour nous mener en bateau. C’est ce dilemme qui me taraude…

Quoiqu’il en soit, désolé mes ami/es d’avoir à vous dire que certains jours c’est l’apathie des masses qui me désole. C’est le spectacle de cette foule bavarde mais muette qui me confond. C’est la démission de ceux qui ont choisi de vivre en marge du monde réel, qui ne se posent aucune question ou qui – à l’occasion – en posent de bien bêtes qui me désespère. Ainsi cette personne qui me demanda avec candeur « Qui est Assad ? »

Oui, certains jours l’innocence des autres m’est insupportable.

* * *

Note: “Tout dans le coup de rein” est une référence à la chanson de Zizi Jeanmaire, Mon truc en plumes, dont j’ai publié la photo.

Guy Levilain est l’auteur de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, Indochine mon amour et La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale ainsi que Don Pablo de Navarre (fantaisie donjuanesque) suivi de La Abuelita (fantaisie mexicaine):

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