« L’important ce n’est pas être mais se savoir être »

Hanoi-One-Pilla-Pagoda1Dans un interview intitulé « Réflexions sur le comportement humain » le généticien Albert Jacquard (1925-2013) est allé au delà du cogito cartésien en déclarant que « l’important n’est pas être mais se savoir être », autrement dit être conscient de notre capacité à nous humaniser et comprendre que pour devenir humain il faut que nous ayons des contacts sociaux avec nos semblables. Selon Jacquard c’est par le biais des rapports que nous entretenons avec l’Autre que nous nous construisons. Ainsi l’essentiel dans la société est d’observer la manière dont ces rapports se mettent en place et d’en déduire s’ils sont humains ou pervers.

Par pervers l’auteur fait allusion à l’égocentrisme de nos sociétés contemporaines et à son aboutissement logique : le refus de l’Autre considéré comme un rival à combattre ou un être inférieur à dominer. La seconde option est celle que l’Occident a adoptée depuis plus de trois siècles pour justifier sa domination du monde.

Pour illustrer cette mentalité voici une page de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam l’histoire de l’Indochine coloniale vue à travers la saga de deux générations de métis franco-indochinois. L’extrait qui suit appartient au journal intime que tenait mon aïeul Clermontois débarqué au Tonkin en 1884. Ce qu’il y observa – le mépris de l’indigène et la ségrégation raciale – correspond à ce qu’Albert Jacquard appelait rapports pervers.

Journal du 3 août 1889 

« Faut-il être marié à une Annamite pour que se révèle l’âme impénétrable des Asiatiques ? » m’a demandé très sérieusement mon collègue Cordier. Grands dieux ! Que de mythes en quelques mots ! Chers compatriotes, pourrai-je jamais élargir votre conception du monde et vous ouvrir à ce peuple ? Il faudrait d’abord que vous acceptiez de retirer vos œillères, de faire table rase de vos préjugés, de reconnaître enfin votre ignorance mâtinée d’arrogance. Voulez-vous essayer ?

An, concorde, Nam, sud. A-Nam, paix méridionale. Apprenez à aimer par cœur cet antique pays. Le soir, affalés dans vos fauteuils ne pleurez pas d’ennui le nez dans votre absinthe ! Tendez l’oreille, écoutez la nuit ! La berceuse d’une maman, les sanglots d’un monocorde, vos domestiques évoquant le terroir dans la douceur du soir. Ecoutez le vent. Dans les palmes le souffle du passé, et sous le clair de lune le merveilleux païen des contes millénaires. C’est l’A-Nam qui vous parle ! Sortez de vos beaux quartiers, allez par les campagnes, les rivières et les aroyos, les anses et les baies ! Des hameaux dans un nid de verdure, des villages de pêcheurs ruisselants de soleil vous attendent ! Entendez-vous la flute du berger, dans les bambous le merle siffleur ? Le chant du batelier que les enfants reprennent en chœur, la voix de l’aède, les accords de son luth, la légende des siècles sur la place d’un marché ? Sortez de vos prisons dorées ! A votre guise allez ! Alors l’âme de l’A-Nam dévoilera ses secrets !

– C’est très beau ce que vous me dites là, mais vous n’avez pas répondu à ma question. Faut-il être marié à une Annamite pour…

– La question est mal posée. Avez-vous songé à tous les coloniaux qui, en Afrique, à Madagascar et ici même, ont choisi de vivre avec une indigène ? Ont-ils pour autant compris l’âme de son pays ? J’en doute ! Note empire colonial est plein de fieffés gredins acoquinés ou même mariés à des fatmas, des doudous et des congaïs ! Qu’ont-ils fait en réalité ? Pensez-y ! Ils ont pris sous leur toit une pauvre colonisée non pour l’émanciper mais pour la maintenir dans une double servitude, celle d’une servante et d’une poupée docile aux caprices de son maitre ! Voyez-vous, Cordier, la colonisation a empoisonné toutes les relations humaines ! Voici la question que nous devons nous poser : nous payer une esclave à domicile ou désirer une compagne qui nous aime et que nous aimons sans condescendance ni exotisme ? C’est à nous d’y répondre.

Il est évident que comprendre l’Autre, surtout quand celui-ci est d’une autre race et d’une autre culture, n’était au programme des techniciens de la colonisation. Depuis le vent de l’Histoire a balayé les colonies, et cela il y a plus d’un demi-siècle. Pourtant la question raciale est-elle pour autant caduque ? Que dire de la situation actuelle en Europe et aux Etats-Unis ? Et surtout que pouvons-nous ajouter aux appréhensions d’Albert Jacquard qui ne parlait pas de relations interraciales mais envisageait l’Autre en tant qu’être abstrait et universel ?

Il nous faut admettre que si l’Histoire a balayé les colonies elle n’a pas balayé la mentalité coloniale qui n’a fait que se réimplanter dans les métropoles ex-colonisatrices. Ainsi, je crois pouvoir dire que cette question est au cœur des nations occidentales, et que leur avenir dépend de la manière dont elle résoudront ce problème.

Note : Soulignons que « la question Noire » aux Etats-Unis est un problème colonial interne et que le territoire national toujours été à la fois métropole pour les Blancs et colonie pour les autres. Les tensions raciales ne seront que décuplées quand à l’immigration en provenance d’Amérique latine s’ajoutera celle des réfugiés syriens.

 

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