L’extraordinaire aventure de Jean-Marie Ier, Roi des Sédangs

732_Marie1erJe vous propose une petite anecdote à propos de la vie mirobolante d’un ancien officier des Spahis à la fois bel homme et dandy, escroc et mégalomane qui rêvait d’être roi – et le fut pour un temps aux premiers jours de la colonisation en Indochine. Il s’agit de Marie-Charles David (1842-1890) dont j’ai résumé la carrière dans une note à la fin de ce récit.

 

Le texte qui suit est extrait de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, le premier volet de ma trilogie consacrée aux problèmes humains de l’Indochine coloniale. Nous sommes en 1887. Alexis Sorel est envoyé dans les Hauts-Plateaux du Tonkin. Sa mission est d’établir les modalités d’une collaboration entre les Ponts et Chaussées et le Génie militaire pour la construction d’une voie ferrée allant d’Hanoï à la frontière chinoise. Il est reçu par le Commandant Lecomte.

 

« Oh là ! Si ça fait longtemps que je suis ici ? » Le commandant Lecomte repoussa son assiette, puis après avoir allumé un cigare reprit. « Depuis toujours, je dirai ! La campagne de Cochin-Chine, celle du delta tonkinois, aujourd’hui le Yen-Thê, demain un autre coin de la Haute-Région et après, que sais-je ? Comme les condottieri d’antan, je vais où le vent m’emporte ! »

– Le Commandant était à Lang-Son et à Bac-Lê, ajouta le lieutenant Jullien avec respect, puis s’adressant à son supérieur, savez-vous que M. Sorel était à Reichshoffen ?

– Vraiment ? Admirable !


– Un mauvais vent m’y avait poussé… laissai-je tomber.

– Déployé du côté de Longwy j’ai eu la chance d’y échapper. Pourtant la retraite de Lang-Son et la défaite de Bac-Lê ressemblent un peu trop à Reichshoffen et Foeschwiller ! D’où cette lassitude qui parfois s’empare de moi. Est-ce la nuit tropicale chargée de « ma cui » qui m’afflige ?

– Mais un condottiere comme vous se moque bien des démons !

– Les guerriers n’ont-ils pas droit à des moments de faiblesse ? dit-il en souriant. Voyez-vous, mon découragement vient du sentiment que je ne suis qu’un pion sur l’échiquier de l’histoire. On me fait avancer ou reculer, on me déplace à volonté, et moi j’obéis ! Comme je voudrais pour une fois être maître de ma destinée ! Je vais vous dire ce qu’un grand capitaine, un vrai chef de guerre ferait. Permettez que je vous conte ceci.

 

« Allez, soldats ! Du cran, que diable ! Regardez mon cheval, il ne baisse pas la tête, lui ! » Bravo pour le bourrin. Derrière son arbre il ne risque rien, mais nous ! Des salves de Winchester claquent. Plusieurs des nôtres sont tombés, et ce lieutenant qui veut jouer les héros !

– A l’assaut !

Mais il est fou ! Le voilà qui charge en terrain découvert ! Les hommes s’élancent à sa suite. Je trébuche sur un corps, m’affale dans un fourré. « Tà phaó ! Tà phaó ! » Feu nourri des Pavillons Noirs, puis tout à coup, le silence. Je fais le mort. Enfin je les vois. Déployés en ligne ils avancent à pas feutrés, fouillent la clairière, de leurs fusils retournent les morts. Soudain l’un deux s’est emparé du lieutenant et dans un grand cri de guerre, le décapite d’un coup de cimeterre ! J’entends leurs rires de chacal. Je sais ce qu’ils vont faire. Ils vont lui ouvrir le côté droit, de leurs mains lui arracher le foie, et comme des bêtes assoiffées de sang le dévorer. C’est l’honneur qu’ils réservent à leurs ennemis les plus braves !

Ils se sont accroupis. A côté de moi le mitrailleur tué d’une balle en plein front, la main crispée sur son arme. Alors pris de folie homicide, je m’en suis saisi et hurlant la mort, j’ai tiré dans le tas, longtemps en rafales jusqu’à la dernière balle ! Quand le silence est retombé, il ne restait plus que des corps dans l’herbe rouge de sang. Alors je me suis dressé sur mes jarrets. Un rugissement de fauve m’est sorti de la gorge. Ecumant de rage j’ai bondi sur le chef et d’un coup de couteau lui ouvrais le côté droit !

« A moi la plaine, les cols, les pics du Bac-Hoa ! Poussons plus au nord, plus haut encore ! Là, au pays des nuages, des sauvages m’attendent. Je saurai les mater ! 
Moi, Jean-Marie Ier,
 Roi des Sédangs !”


 

– Et il a réussi à mater cette tribu de montagnards ?

– Non seulement il les a soumis, mais il a créé de ses propres mains un royaume avec ses lois et sa cour, ses dignitaires et son drapeau !

– C’est une histoire fabuleuse !

– Et authentique ! Celle d’un grand aventurier capable de saisir au bond les possibilités qui changent une vie ! Voyez-vous, je comprends cette volonté de puissance qui pousse certains hommes à vouloir s’affirmer l’égal des dieux.  Jean-Marie Ier a eu cette audace ! Moi, je ne fais que rêver…

– Qu’est-il devenu ? 

– Une colonne fut dépêchée dans le massif de Bac-Hoa où l’on avait signalé la présence d’un chef de guerre blanc.

– Et alors ?

– Rien ! Il s’était volatilisé. Et depuis, on n’a plus jamais entendu parler de lui !

– Une fin mystérieuse digne d’une histoire fabuleuse !

En effet ! Mais le fin mot de l’histoire, voulez-vous savoir ? Le commandant de l’expédition, le grand capitaine rêvant de gloire et de grandeur, c’était moi !

 

 

Notes de l’auteur :

 

– La prise de Lang-Son suivie de la retraite (1885) fut une défaite retentissante qui provoqua la chute du gouvernement de Jules Ferry.

– Le Commandant Lecomte est l’auteur de Corps expéditionnaire du Tonkin. Marche de Lang-Son à Tuyên-Quang, Paris 1889.

– Reichshoffen : nom donné aux charges des cuirassiers français lors de la bataille de Frœschwiller (6 août 1870) qui fut l’un des désastres de la guerre Franco-Prussienne.

– Les Pavillons Noirs : nom donné aux rebelles Taiping expulsés de Chine après l’échec de leur révolte. Ces insurgés devenus mercenaires se sont alliés aux Annamites pour refouler les minorités ethniques dans les montagnes, puis pour combattre les Français.

– Les Winchester en Orient : Nous savons que les trafiquants d’armes ont été de tous les conflits. Ne nous étonnons pas de la prolifération de ces excellentes carabines, car – disait le Commandant Lecomte – si les Indiens du Far West ont pu s’en procurer pourquoi pas les Chinois du Far East ?

– Jean-Marie Ier, de son vrai nom Marie-Charles David (1842-1890), est un personnage authentique. Cependant l’anecdote de la bataille et l’ascension de Jean Marie Ier telles qu’elles furent contées par le Commandant Lecomte sont inexactes. Ne sachant encore rien de l’aventurier, son récit s’est basé sur des présomptions qui lui ont permis d’exprimer la triste ironie de ses rêves frustrés. La note qui suit retrace les grandes lignes de la carrière météorique de Marie-Charles Davis.

– Arrivé en Indochine en 1885, notre ancien officier des Spahis rêve aussitôt de conquérir pour son compte la région montagneuse du Haut Tonkin jusqu’alors considérée terra incognita. (La présence française se limitait au delta du fleuve Rouge.) Il fait part de son projet au Gouverneur Général de l’Indochine qui, le croyant de bonne foi, lui donne carte blanche. A la tête d’une petite colonne notre aventurier part en guerre. Fin stratège il utilisera la force et la persuasion pour venir à bout de ses adversaires. Ayant conquis un vaste fief, il se rend à Paris en 1889 et ni plus ni moins, exige du Président Sadi Carnot la reconnaissance de son royaume. La riposte ne se fit pas attendre. L’armée coloniale s’empara de son fief, et notre monarque déchu fut interdit de séjour en Indochine. Cela ne l’empêcha pas de jouer son va-tout. Avec l’appui d’un financier belge, il recrute des mercenaires et s’embarque pour reprendre « ses terres». Il fait escale en Malaisie. Le Consul de France lui apprend qu’averti de son projet, le Gouverneur Général de l’Indochine a mobilisé la marine et l’armée. L’entreprise échoue avant d’avoir commencé. Exilé sur une île malaise, Marie-Charles David meurt mystérieusement le 11 novembre 1890. André Malraux, fasciné par ce personnage non seulement s’en est inspiré pour créer Perken, le protagoniste de La voie royale, mais projetait de réaliser un film qui aurait devancé « Apocalypse Now » de Francis Coppola.

– Les Sédangs appartiennent à une des nombreuses minorités ethniques des montagnes de l’Indochine.

 

Guy Levilain est l’auteur d’une trilogie consacrée aux problèmes humains de l’Indochine coloniale vue à travers la saga de deux générations d’Eurasiens.

Il est également l’auteur de Don Pablo, fantaisie donjuanesque, suivie de La Abuelita, fantaisie mexicaine.

Pour lire un échantillon de ces romans, cliquez sur la page de couverture.

 

 

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