L’exotisme et la femme orientale dans l’imagerie populaire.

La-Petite-Tonkinoise« Vahinée, popinée ! Magie de l’exotisme ! Que de jolis noms évocateurs de rêves et d’évasion ! Car il faudrait manquer d’imagination pour ne pas être séduit par la féérie tropicale d’une imagerie née des récits de voyage revus et corrigés à la manière d’un Kipling ou d’un Loti ! Doudous, fatmas! Femmes-fleurs au parfum de frangipane ! Femmes-fruits à saveur de pomme cannelle ! Femmes-jardins aux essences enivrantes ! Pâle de rage, Aphrodite se couvre le visage. Mais que voit-elle entre ses doigts ? Dans vos bras cuivrés, l’espace d’une griserie, le conquérant en a oublié son fardeau d’homme blanc ! Et voilà qu’au gré de nos conquêtes coloniales de nouveaux vocables sont venus enrichir la nomenclature de la femme indigène ! Pou-sao, con-gaï et bien d’autres encore ! Amis pleurons les pauvres filles de Camaret dont l’étreinte n’inspira que paillardise et graveleuses chansons ! »

(Extrait de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, le premier volume de ma trilogie sur l’Indochine coloniale.)

Pour illustrer cet étrange phénomène je me permettrai encore une fois de citer quelques pages de Indochine, mon amour, le second roman de cette trilogie. Les propos qui suivent sont d’Emma Montreuil – artiste peintre et féministe, récemment arrivée à Hanoï en janvier 1914.

Mes pensées revinrent à Pierre Loti, notre écrivain-canonnier, en particulier à Madame Chrysanthème, roman dans lequel notre officier de marine nous conte ses extases dans les bras d’une très jeune Aphrodite – elle avait dix-huit ans, jolie poupée de soie qu’il « épousa au mois » et abandonna pour d’autres aventures. Il en a gardé un souvenir ému, et c’est une grande faveur qu’il nous accorde en nous ouvrant son cœur. Le triste sire ! La femme est jouet partout dans le monde, et elle l’est davantage dans le contexte oriental quand l’homme blanc, fort de son prestige, se pose en seigneur et maître. Mais hélas, la plupart de gens ne pense comme moi parce qu’ils ne le voient pas. Au fond, Loti n’est pas un mufle. Je veux dire pas plus goujat qu’un autre. Mes lectures le prouvent. C’est ainsi que l’Européen se conduit en Asie.

Il explore, s’étonne, s’amourache et très vite succombe au charme de l’exotisme. Pâmé, il célèbre la femme orientale. Il chante l’amande de ses yeux, la finesse de sa taille ; son corps de jeune fille, sa sensualité juvénile ; sa bouche et ses mains faites pour l’amour. Il l’élève au-dessus des nues ! C’est un grand hommage qu’il lui rend, mais c’est surtout un coup de chapeau qu’il se donne et qui le remplit d’orgueil. Car n’est-ce pas la tendre soumission de cette femme-enfant qui le flatte et le grandit ? Les soins et les délices dont elle a le secret qui l’enivrent ? Et surtout, n’est-ce pas dans ses bras qu’il se sent suprêmement viril ? Alors du haut de son piédestal, satisfait de son image, il peut s’avouer vaincu par une petite poupée ! Sa magnanimité n’aura été qu’un beau geste par lequel il s’affirme. Est-ce que j’exagère ? Que penserait le Gourou de tout ça ?

Qu’est-ce que l’exotisme ? Dans son acception générale c’est ce qui n’appartient pas à l’Occident, ce qui nous est étranger. Mais cette définition est incomplète. Allons plus loin et plaçons-la dans le contexte d’une culture et d’une langue nourries de la grandeur de son épopée coloniale. Nous allons y découvrir des variations intéressantes.

Le Gourou revint sur la véranda.

– Nous parlions de Pierre Loti et de l’orientalisme. Cela m’amène à cette question dont l’ampleur m’intrigue. Selon vous, qu’est-ce que l’exotisme ?

Il ne montra aucune surprise, si ce n’est le sourire affable d’un maître à penser devant la curiosité d’une jeune élève.

– Ah, chère enfant ! dit-il en se rasseyant. Un mot à la fois charmant et exécrable, évocateur de rêves et de scélératesses ! Pour commencer, il faut préciser que notre engouement pour l’Orient ne résulte pas des croisières mais des canonnières ! Eh oui, c’est par leurs bouches à feu que nous avons annoncé notre présence en Asie ! Ainsi nés d’une agression et non d’un échange culturel, l’orientalisme et l’exotisme en général furent dès le départ faussés par l’esprit de supériorité de l’homme blanc. Cependant, vue dans une perspective dénuée de préjugés, la chose exotique représente pour moi un enrichissement auquel je suis sensible. Voyez mon fils métis, ma présence en Indochine, mon amour pour ce pays où je crèverai comblé de douceur et de douleur… En un mot, l’exotisme serait merveilleux si le colonialisme ne l’avait à jamais souillé…

Selon moi, reprit-il, l’exotisme est l’une des rares largesses que concède notre eurocentrisme. D’abord, qu’est-ce ? C’est ce qui n’est pas occidental, ce qui n’est pas nous. C’est ce qui diffère de notre faune et de notre flore ; c’est ce qui est étranger à nos usages et à notre culture. C’est Littré qui le dit, qui ne se trompe jamais ! Pourtant cette définition est incomplète. Suivez-moi. Une plante exotique diffère des plantes de chez nous. Il en sera de même des fleurs et des fruits, des rythmes et des danses, des valeurs morales et des mœurs. Ce qu’il faut avant tout souligner c’est que dans le contexte européen, la chose exotique est valorisée. Dame, elle est unique ! On s’extasie. On l’adopte d’emblée parce qu’elle enrichit notre monde familier, et telle une épice, donne du piquant à notre quotidien. Le culte de l’insolite est né des grands voyages !

– La soie, les épices, Cathay et Cipango !

– Ah, l’envoûtement des terres fabuleuses de l’Orient ! Et c’est en cherchant un raccourci que l’illustre Christophe Colomb trébucha sur l’Amérique, nouveau terrain de chasse !

– Vivent le sextant et la boussole !

– Mais les grands voyages donnèrent naissance à l’esclavage, puis au racisme scientifiquement prouvé et aux conquêtes coloniales. A nous l’Afrique, l’Asie et les Amériques ! L’Européen découvre l’indigène. Il l’observe, amusé, ahuri. Mais très vite son étonnement tourne au dégoût. C’est ainsi que l’exotisme meurt étouffé par l’ethnocentrisme intolérant du conquistador. Comment peut-on être Taïno ou Iroquois, Bambara ou Peul, Indien ou Annamite ? se demande notre colonisateur. Mais il n’a pas l’ironie malicieuse du bon Montesquieu. Ignorant et de surcroît arrogant, son étonnement débouche sur le mépris. Il est choqué. Les contrastes le répugnent. « No hablan christiano ! » s’étonne notre découvreur Génois, et s’ils ne parlent pas chrétien autant dire qu’ils ne parlent pas du tout ! Qu’est-ce que ce gazouillis et ce babillage insensé ? Ce jacassement et ce piaillement de bêtes sauvages ! C’est authentique ce que je vous dis là ! Ecoutez ceci : « S’il plaît à Dieu, j’en ramènerai six à Votre Majesté afin qu’ils

apprennent à parler. » écrivait-il très sérieusement dans son journal. C’était en l’an de grâce 1493. Quatre siècles n’ont rien changé à cette mentalité. C’est encore ainsi que l’Européen réagit quand il entend parler arabe ou chinois ! Et aujourd’hui plus que jamais les différences qui séparent le colonisateur du colonisé prennent une différence qualitative. Pardi, nous avons conquis le ciel avec nos avions, le fond des mers avec nos sous-marins alors qu’ils en sont encore à leur nudité originelle ! Conquérant omniscient, tout en lui est supérieur, et son opinion prend une valeur universelle. La colonisation a sublimé ses valeurs européennes !

– Alors comment le colonisateur voit-il la femme asiatique ? Est-elle femme, indigène ou autre chose ?

– Ah, vous avez prononcé le mot-clef ! Vous avez dit « chose » ! Une chose, une chose autre ! Un mot révélateur !.. Comment notre Français typique, civil ou militaire voit-il la femme indigène ?… Il la voit avant tout comme la femelle de l’indigène, c’est-à-dire femme asiatique et femme colonisée. Mais voici qu’apparaît un étrange paradoxe ! Par la grâce de ses attraits féminins, tout ce qui est méprisant chez l’homme annamite – sa petite taille, son allure de gringalet – devient chez elle atouts charmants. Elle est poupée fragile, femme-enfant, femme-fleur ! Elle est surtout cette miniature que sa libido mâtinée de pédophilie veut à tout prix posséder !

 Mal vues par l’administration coloniale, les mariages étaient rarissimes. Ainsi, le Gourou parle ici de liaisons passagères entre fonctionnaires et militaires français lors de leur séjour en Indochine. Pour un aperçu de la femme indigène dans l’imagerie coloniale, écoutons Ma Tonkiki, ma Tonkinoise, chanson mise à la mode par Polin en 1906 (année de l’Exposition coloniale de Marseille) puis reprise par Maurice Chevalier et – triste ironie – par une femme de couleur, Joséphine Baker. Naïves et charmantes d’apparence, les paroles évoquent avec un joyeux comique troupier une réalité sur laquelle les historiens ont fermé les yeux: l’Indochinoise était la créature de réconfort du soldat français pendant son séjour à la colonie. Ne nous étonnons pas si le nombre d’enfants métis de père inconnu avait atteint 300 000 en 1952, deux ans avant la fin de la présence française. (Emmanuelle Saada, Les enfants de la colonie, Editions La découverte, Paris 2007)

Les livres de Guy Levilain parus aux Editions Edilivre

 

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