“L’exceptionalisme américain”

unknownDans un discours ultra-nationaliste prononcé au Congrès de l’American Legion, la plus prestigieuse des organisations d’anciens combattants aux Etats-Unis, Hillary Clinton a réaffirmé son allégeance au principe de “l’exceptionalisme américain” – pierre angulaire de la politique étasunienne – qui veut que la première république des temps modernes préside à la destinée du monde dont elle est moralement responsable. Forte de son mandat divin, consciente de sa puissance et de la supériorité de ses valeurs, la généreuse et compatissante « Amérique » se doit d’éclairer du haut de son piédestal la masse souffrante des peuples attardés.

« Nous sommes le seul et dernier espoir sur terre. Nous sommes la Cité Lumineuse au sommet du monde. Nous sommes une nation exceptionnelle et indispensable. » a-t-elle déclaré à l’envi devant un auditoire enthousiaste pour qui ces déclarations sont des vérités d’évidence, des truismes qui ne se discutent pas.

Quant à nous qui n’avons pas le grâce d’être citoyens de « la nation la plus belle et la plus grande de tous les temps » (dixit H. Clinton), nous ne pouvons que secouer la tête, stupéfaits et confondus. Comment peut-on être aussi chauvin ? nous demandons-nous. Car les anciens combattants à qui Hillary Clinton s’adressait ne sont pas les seuls à croire en la grandeur de leur pays, et l’on peut dire qu’à l’exception d’une minorité de «hippies”, de gauchistes et de quelques vedettes de la scène et du cinéma, l’homme de la rue qui vous dit « Hi ! », la caissière qui vous sourit, l’ouvrier, l’infirmière ou le vieux retraité avec qui vous échangez quelques mots, toutes ces bonnes gens forts aimables partagent la même ferveur nationaliste. Comment l’expliquer ?

Les touristes qui ont visité les Etats-Unis ou ceux qui y ont séjourné vous diront que la plupart des Etasuniens sont plutôt sympathiques, avenants et sociables, car en dehors de leur culte du drapeau et de l’hymne national, des armes à feu et du bon Dieu, ils sont après tout un peuple bon enfant, pas plus cocardier ni plus arrogant qu’un autre – tant que les échanges restent anodins et ne portent pas sur les quatre fétiches ci-dessus mentionnés – mais aussi un peuple si pénétré du sentiment de sa destinée manifeste et si convaincu de son génie universel qu’il ne tolèrerait absolument pas que l’on puisse mettre en question la supériorité de l’American way of life. Comment peut-on être aussi chauvin, et comment cette conviction s’est-elle ancrée dans le subconscient collectif de tout un peuple? Je vais tenter de l’expliquer par une courte rétrospective historique.

Née avec le dynamisme conquérant des premiers colons, l’expropriation à l’échelle continentale des nations amérindiennes, l’esclavage de millions d’Africains, et l’annexion des territoires mexicains du sud-ouest, la croyance en la supériorité nationale et raciale a été renforcée, voire confirmée par l’expansion de la population européenne en Amérique du nord, la mainmise économique sur l’Amérique latine, et pour finir le « siècle américain », apothéose d’une ascension impériale.

Ainsi, pénétrés de leur puissance et de leur « destin manifeste », les Etatsuniens, dès leur indépendance, se sont appropriés le monopole du nom « Amérique” et de son dérivé “Américain » pour affirmer leur suprématie sur tout le continent. Et qu’a fait le reste du monde ? Nous l’avons tous accepté, adopté et ratifié. En effet que voyons-nous aujourd’hui à l’évocation de ces vocables ? Une nation extraordinaire, championne olympique et maîtresse du monde. Un homme de race blanche et de type nordique, pour ne pas dire aryen.

Il s’agit bien entendu d’un stéréotype auquel nous avons souscrit, car – il faut le reconnaftre – ébahis par la puissance et le prestige des Etats-Unis, éblouis par une civilisation et une culture devenues universelles, soumis à une campagne médiatique et hollywoodienne qui pendant deux cents ans a colporté à travers le monde l’image d’une fabuleuse et blanche « Amérique », nous avons tous cédé à l’ethnocentrisme yankee. Ainsi, étonnés et admiratifs, nous avons depuis Alexis de Tocqueville et Frédéric Bartholdi légitimé l’accaparement du nom d’un continent pour l’appliquer à un seul pays, et son dérivé pour désigner les Blancs dudit pays. « Aux seuls Blancs ? direz-vous. Comment pouvez-vous affirmer cela? »

Par l’observation du langage dont le contenu idéologique et psychologique est toujours très révélateur. En effet, vous remarquerez que les citoyens de couleur se distinguent des autres par l’usage officiel – précisons-le – de mots composés tels que Native-American, African-American, Mexican-American ou Asian-American, alors que les Blancs sont purement et simplement « American » sans autre qualificatif.

Ce chauvinisme explique en outre le néologisme « Amerasian » créé pour désigner les enfants métis nés pendant la guerre du Vietnam. Pourquoi ne pas utiliser les termes « Eurasian » ou « Afro-Asian » qui existent et sont appropriés ? Pour rejeter toute appartenance à l’Europe et à l’Afrique ? Pour donner au premier constituant du mot  « Amer-asian » la valeur d’une entité nouvelle, une race dite « américaine » dans laquelle se fondraient la blanche et la noire ? Aberrant, quand on sait l’histoire de la ségrégation aux Etats-Unis, et profondément insultant envers les premiers habitants du continent, les seuls qui soient Américains.

Ce néologisme nous prouve – s’il en est besoin – que les termes « America » et “American » sont entrés dans la langue, les mœurs et la conscience collective de tous les Etatsuniens, car même les Noirs – et ceci peut sembler paradoxal – sont fiers d’être « Americains », leur seul badge d’honneur, tout comme les Sénégalais l’étaient d’être citoyens Français. Ces exemples de chauvinisme contagieux nous prouvent que les Etats-Unis ne manquent jamais l’occasion de se distinguer du reste du monde pour affirmer leur droit à « l’exceptionalisme », c’est-à-dire au caractère exceptionnel – blâmons encore Tocqueville pour cet adjectif – d’une nation qualitativement différente des autres parce que première république moderne dont le destin manifeste est d’éclairer le monde du haut de son piédestal.

Que pensent les Navajos, les Cherokee et les Sioux, les Ojibwes, les Dakotas et les Apaches, etc. de ce piratage, eux les seuls Americains dignes de ce nom ? Cloîtrés dans les reserves ou laissés pour compte dans les centres urbains, ces indigènes – dans toute l’acception du terme – n’ont pas droit à la parole.

Ainsi, l’ultra-nationalisme porte en lui les germes du racisme et du fascisme. Il est intemporel et omniprésent, car il ne s’inscrit ni dans le temps ni dans l’espace. Après deux cents ans nous le retrouvons intact aux Etats-Unis, métropole pour les Bancs et colonie pour les autres. Nous le retrouvons en Europe dans les métropoles ex-colonialistes devenues multiraciales. Nous le retrouvons enfin dans les discours d’une Nadine Morano ou d’un Robert Ménard, d’un François Fillon ou d’une Marine Le Pen, etc. etc.

Bien que nous ayons dit qu’ultra-nationalisme et mentalité coloniale vont de pair, ne nous écartons pas davantage du sujet et disons en conclusion que le chauvinisme étonnant de Hillary Clinton – qui ne diffère pas de celui de Donald Trump – ne fait que refléter une mentalité bien ancrée dans la psyché des  Etasuniens, un chauvinisme strident qui s’exprime avec d’autant plus de véhémence qu’il se sent contesté dans le monde entier.

J’espère que nous saurons tirer une leçon de cet étalage de ferveur nationaliste et nous prémunir contre les dangers que sèment nos propres démagogues va-t’en-guerre et phobiques. J’espère également que mes réflexions inciteront les progressistes à ne plus nommer un pays – aussi prestigieux soit-il – du nom d’un continent. Habituons-nous à dire Etats-Unis ou USA, et adoptons l’adjectif « étatsunien » qui bien qu’imparfait a l’avantage de respecter l’éthique et l’équité.

Notes:
– De la démocratie en Amérique, œuvre d’Alexis de Tocqueville (1805-1859), traite uniquement des Etats-Unis. Frédéric Bartholdi (1834-1904) est le créateur de la Statue de la Liberté.
– Le prestige des Etats-Unis fut tel que le Vénézuela et le Brésil adoptèrent le fédéralisme à leur indépendance et fondèrent respectivement les Etats-Unis du Vénézuela et les Etats-Unis du Brésil. Notons cependant qu’il s’agit des Etats-Unis du Vénézuela et des Etats-Unis du Brésil.
– Il y a 3 millions d’Amérindiens appartenant à 562 nations, soit 1% de la population des E.U. La moitié de cette minorité vit dans 310 réserves disséminées dans le sud-ouest semi-désertique.
– La guerre américano-mexicaine (1846-1848) permit aux E.U. d’annexer l’Arizona, le Colorado, la Californie, le Nevada, le Nouveau-Mexique et l’Utah, soit un territoire de 1 300 000 km carrés. (En comparaison la superficie de la France est de 543 965 km carréa.)
– La guerre hispano-américaine (1898) permit aux E.U. de s’approprier Cuba, Porto-Rico, les Phiippines, Guam et Samoa.

Guy Levilain est l’auteur de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, Indochine mon amour et La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale ainsi que Don Pablo de Navarre (fantaisie donjuanesque) suivi de La Abuelita (fantaisie mexicaine):

 

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