Les Têt de mon enfance

Year of the monkeyC’est Têt aujourd’hui ! La plus grande fête du calendrier lunaire ! Plusieurs jours de liesse célèbrent la nouvelle année et avec elle tous les anniversaires de naissance ! Quel tumulte joyeux ! Les maisons parées de guirlandes s’emplissent de visiteurs, les pétards éclatent dans tous les quartiers mêlant une odeur de poudre au parfum des encens. Je nous revois prenant d’assaut les friandises offertes à la gourmandise des enfants – ne vous bousculez pas, il y en aura pour tout le monde ! et surtout attendant le moment solennel des étrennes, les tout petits, le cœur battant, ouvrant de grands yeux sur un billet de banque tout neuf – une piastre parlez donc – dans une belle enveloppe rouge marquée d’un idéogramme, phúc, bonheur! Il y a de la joie sur tous les toits ! Et moi, à la seule évocation de ces souvenirs lointains je redeviens le garçonnet ravi et ébloui de mes jeunes années…

 

Je me souviens de la pagode au fond du jardin, une jolie pagode miniature où matin et soir ma mère allait honorer l’âme des ancêtres. Toute festonnée pour l’occasion elle était devenue le centre des activités du jour.

Je me souviens de la foule des cousins et cousines « à la mode du Tonkin » à croupetons sur les nattes étendues dans la cour, les banderoles flottant au vent alors que ravi j’écoutais les bonzes musiciens psalmodiant leurs prières ponctuées des accords de luth et de violon à deux cordes.

Je me souviens de mon père s’étonnant à la vue de tant de visages inconnus. « Ma parole, c’est la maison du bon dieu ! Encore la fiesta ! » Les bonnes gens se levaient, s’inclinaient, puis ayant rendu hommage au seigneur et maître, reprenaient leur conversation sans plus se soucier de l’interruption. « Pourvu que les ancêtres nous le rendent au centuple ! ironisait-il, car outre le Têt, trois jours de nouba, pas moins que ça, il y a tous les mois prétexte à bamboulas ! »

Je me souviens de ma mère me disant en souriant « Il rouspète mais pour la forme, pour ne pas avoir l’air de céder trop docilement à mes quatre volontés ! Sache que ton père, bien que non croyant, respecte la tradition du Têt qui n’est pas seulement la fête du Nouvel An, mais surtout l’occasion d’honorer les ancêtres et toute la parenté proche ou éloignée. Car c’est la main dans la main que la famille et le clan, notre saga, continuera son petit bonhomme de chemin…

 

Mais ce qui me comblait de joie, ce qui transformait mes journées en fêtes joyeuses et gourmandes, c’étaient les préparatifs culinaires pour la grande bamboula ! En effet c’est dans la cour, la cuisine et les brûlots aux quatre vents que culminait la fièvre des derniers jours. Car elles n’étaient qu’un va-et-vient continuel, une ruche sonore où dans la bousculade et les appels, les plaisanteries et les rires se distillaient les concoctions les plus savantes. Et Madame Mère, si pondérée d’ordinaire, de voler d’une tâche à une autre, inspectant, vérifiant et se demandant comme chaque année « Y en aura-t-il assez ? »

 

Ah, mes aïeux, comme vos âmes seront comblées ! Dans ces chaudrons mijotent toutes sortes de mets qui vous mettront l’eau à la bouche et la joie au cœur ! Pour vous ces énormes bánh chung ficelés dans leur robe de palme, ces giò plus gros que les plus gros cervelas et ces gâteaux de riz aux fruits confits fleurant bon la cannelle ! Pour vous ces poulets et ces tripes, ces canards et ces poissons ! Pour vous ces effluves d’échalotes et de champignons, de menthe et d’anis, de gingembre et de coriandre ! Pour vous cette symphonie de couleurs et d’arômes ! Et puisse-t-elle éveiller au creux de vos âmes une grande fringale céleste !

 

Notes :

Banh chung : Galettes de riz gluant farcie de pâte de haricot jaune et de lardons. Enveloppées de feuilles de bananier, elles sont cuites à la vapeur.

Giò : sorte de cervelas parfumé à la cannelle.

 

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Guy Levilain est l’auteur d’une trilogie consacrée aux problèmes humains de l’Indochine coloniale vue à travers la saga de deux générations d’Eurasiens.

Il est également l’auteur de Don Pablo, fantaisie donjuanesque, suivie de La Abuelita, fantaisie mexicaine.

Pour lire un échantillon de ces romans, cliquez sur la page de couverture.

 

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