Les « Français de souche » et les autres.

multiracial-children-schoolFrançois Hollande a eu la maladresse, dit-on, d’avoir utilisé l’expression « Français de souche » dans une récente allocution. Des commentateurs avisés se sont demandé s’il avait désigné par ce terme les Français nés en France de deux parents nés en France et, qu’à l’instar de l’extrême-droite, il avait « racialisé » la notion de citoyenneté qui, nous le savons, constitue une violation des principes de la République selon lesquels il ne peut y avoir de Français de souche, mais seulement des Français tout court.

A cela, je dirai qu’il faut distinguer le droit écrit du droit coutumier (coutume et tradition) qui, ancré dans les mœurs, est devenu une loi d’airain.

 Quelle que soit l’intention du Président, le terme « Français de souche » n’est qu’un euphémisme – charmant pour certains par l’évocation du terroir ancestral, mais une tentative maladroite pour éviter de dire « de souche européenne » ou plus précisément « de race blanche». Réfléchissons. S’il avait voulu dire « nés en France de parents également nés en France », il aurait disqualifié Nicolas Sarkozy et Manuel Valls, l’un né en France mais de parents hongrois, l’autre né en Espagne de parents espagnols. Reconnaissons que telle n’était pas son intention. Donc par ce terme il voulait dire « Français de race blanche ». Une maladresse, un lapsus ? Certainement une bévue chargée de signification.

Il est triste de devoir conclure qu’après deux siècles de République, les enfants d’émigrés européens sont de facto « Français à part entière », alors que ce même droit est refusé aux autres Français parce que la couleur de leur peau surprend et détonne. Comment expliquer cette infraction aux principes sacrés de notre République?  Ruserait-elle avec ses principes ? Pour répondre à cette question je me permettrai de reproduire deux pages de Indochine, mon amour, le second roman de ma trilogie consacrée à l’Indochine, dans lesquelles j’ai retracé le rôle influent que les colonies ont joué sur la législation française, et cela depuis 1789.

Nous sommes en janvier 1914. Emma Montreuil, artiste peintre débarque à Hanoï. Troublée par la réalité coloniale, elle veut comprendre l’Indochine, voir avec son regard d’artiste et sentir avec son cœur de femme. Le Gourou, vieux colonial érudit et anarchisant a pris la jeune femme sous son aile. Ecoutons-le.

Le Gourou alluma une Bastos et m’observa à travers la fumée de sa cigarette. Son regard mi-sérieux, mi-amusé semblait me dire : « Tiens, voilà une petite fille bien courageuse. Elle a du cœur, mais possède-t-elle tous les éléments pour comprendre ? »

– Commençons par une rétrospective historique : « Liberté, égalité, fraternité », notre belle devise. Née sous la Révolution, elle fut écartée sous la Restauration, le Premier et le Second Empire – nous savons pourquoi, pour s’imposer définitivement sous notre IIIème République. Bravo ! Mais voici qu’apparaît une contradiction bien gênante. Comment concilier République et Empire colonial quand celui-ci se fonde sur la supériorité raciale, concept que l’idéal républicain n’admet pas ? Comment expliquer qu’un Jules Ferry puisse dire tout haut que les races supérieures ont la responsabilité de conduire les races inférieures vers la lumière ? Autre variation sur le thème du fardeau de l’homme blanc… 

« Pour comprendre ce paradoxe il faut de nouveau revenir à 1789, et plus exactement la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Qu’est-ce que l’Homme, et qu’est-ce que le Citoyen ? Deux belles abstractions vouées à toutes sortes d’interprétations byzantines. C’est ce qui arriva ! Les délégués de Saint-Domingue – aujourd’hui Haïti, planteurs et propriétaires d’esclaves, exigèrent que les Noirs en fussent exclus. Leur vœu fut exaucé. Le pauvre Marat, en avance sur son siècle, fut le seul député à défendre les Africains…

– Permettez-moi d’évoquer la figure d’Olympe de Gouges qui rédigea en 1791 une Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne trop avancée elle aussi pour son temps.

– Bravo ! dit-il avec un sourire admiratif. Comme vous le savez, la Convention n’était guère préparée à accepter un tel projet. Et un siècle plus tard, notre IIIème République ne l’est pas non plus ! Oui, il y eut des êtres d’exception, des esprits éclairés que l’on a vite mis en veilleuse !

Il fit le geste de se trancher la gorge du doigt.

– Ainsi, les ouvriers et les artisans désarmés par la loi Le Chapelier, les femmes de toutes conditions et les esclaves des Antilles ne furent jamais conviés à la grande célébration de la convivialité républicaine ! D’où l’hypocrisie patente – ou le relativisme moral si vous préférez, de nos illustres pères ! Voilà l’origine de la grande faille. D’un côté une République bourgeoise, de l’autre un empire d’outre-mer où seul le « sang français » détermine la citoyenneté ! Conclusion : aux colonies, la France se découvre sous les traits d’une race ! Vous parlez d’une république ! »

 Un siècle s’est écoulé, et depuis l’Histoire a balayé les colonies, mais la mentalité coloniale a survécu en se transplantant dans les métropoles ex-colonisatrices où elle a trouvé un terrain favorable pour prendre des formes diverses – certaines flagrantes, d’autres subtiles – pour s’adapter aux conditions du jour. Tel est le problème auquel l’Europe et l’Amérique du Nord sont confrontés, problème que les troubles au Moyen-Orient ne font qu’exacerber.

 En complément, je vous invite à consulter Les fondements historiques et idéologiques du racisme « respectable » de la gauche française, une étude de Saïd Bouamama.

 http://michelcollon.info/Les-fondements-historiques-et.html

 Notes :
– Promulguée le 14 juin 1791, la loi Le Chapelier interdit pendant un siècle les organisations ouvrières, notamment les rassemblements paysans et ouvriers ainsi que les compagnonnages. La loi Wadeck-Rousseau légalisa les syndicats le 21 mars 1884.
– La noblesse évincée (abolition des privilèges, Nuit du 4 août 1789) et les ouvriers désarmés, la bourgeoisie montante avait établi les assises de son hégémonie.

Image: http://www.thegrowthlist.com/lessons-learn-traveling-around-the-world-alone/

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