Les Amérindiens et l’écologie.

280px-El_Castillo_Stitch_2008_Edit_1Le texte que je vous propose aujourd’hui fait suite à un article paru il y a quelques mois dans mon Blog qui Débloque. Ironiquement intitulé « C’est à cause des Grecs que nous sommes dans la gadoue ! » j’avais analysé les deux mythes fondamentaux qui ont donné à la pensée hellène son caractère singulier, à savoir le mythe de Narcisse et celui de Prométhée. A ce propos j’avais utilisé plusieurs citations extraites de « Autopsie de la colonisation », ouvrage de Guy de Bosschère. Les voici de nouveau :

 

« (La pensée grecque) salue l’avènement de l’homme et instaure virtuellement son culte… (Elle) dégage l’homme des liens qui le retiennent à la nature… (et) contredit tous les courants de pensée religieuse d’Afrique, d’Asie et de l’Amérique précolombienne. L’animisme d’Afrique noire ainsi que celui des Amérindiens enseigne l’indissociabilité de l’homme et de la nature. Les religions d’Asie invitent à une intériorisation perpétuelle…”

 

Ainsi l’individualisme (Narcisse) et l’esprit créateur (Prométhée) auront conféré aux Grecs, puis aux Européens, les caractéristiques fondamentales qui feront d’eux des surhommes destinés à conquérir le monde. Il est temps aujourd’hui d’écouter ce qu’en disent les peuples que l’Occident a soumis, et particulièrement les plus “primitifs” d’entre eux – les Amérindiens, les seuls à ne pas avoir renié les liens originels et biologiques qui nous attachent tous à notre mère, la Terre. Voici deux pages de La Abuelita, la seconde nouvelle qui fait suite à Don Pablo de Navarre et son valet dont vous avez lu des extraits.

 

Récit historique ayant pour toile de fond la guerre du Mexique sous Napoléon III et la Révolution mexicaine, ce roman empreint de réalisme magique nous conduit tour à tour dans la luxuriance de la jungle tropicale, la magnificence des pyramides et la nudité saisissante des déserts pour vous conter l’aventure extraordinaire de Maria Dolores, une Amérindienne Chiapas mère du mouvement révolutionnaire Tierra y Libertad et grand-mère d’un héros légendaire.
Il faut donc lire ce roman à la lumière de la main mise européenne sur les Amériques, l’Afrique, l’Asie et l’Océanie, ainsi que les guerres coloniales qui en résultèrent. Il faut aussi le lire en ayant à l’esprit les événements actuels qui ne sont que les contrecoups d’une même politique impériale dont les conflits, ceux d’hier et d’aujourd’hui, ont non seulement conduit aux génocides mais encore à l’écocide. L’extrait qui suit ainsi que les notes en bas de page illustrent la place privilégiée que la Nature occupe dans la conscience collective des Amérindiens.

 

* * *

 

La Abuelita.

 

Nous sommes en 1863. Napoléon III a envahi le Mexique. C’est la guerre. Maria Dolores et ses guérilleros se préparent à la bataille de Camerone et discutent de la meilleure stratégie. Mais tout à coup et à sa grande surprise, le souvenir de sa grand-mère est revenu s’imposer à sa mémoire. Charmée, envoûtée, elle est redevenue la petite fille qui aimait à réentendre l’histoire des Mayas, leurs rites et leurs croyances, leur vie en harmonie avec la nature et les Dieux. Elle se revoit écoutant et rêvant alors que l’aïeule psalmodiait en fumant sa pipe… Soudain l’écho d’un appel lointain. Elle fouille dans sa mémoire, cherche la trace d’une émotion furtive, d’un message secret. Soudain, la révélation l’illumine ! Ecoutons le long monologue de Maria Dolores.

 

* * *

 

– Pour les prendre à leur piège il nous faudrait des canons, des mitrailleuses, une tonne de dynamite ! dit Manolo. Ou cinq cents volontaires de la mort ! Madre de dios, quel carnage !

– J’ai une idée, dis-je. Ecoutez…

Au pays
des Mayas,
forêts et montagnes
ont la splendeur verticale
des pyramides couronnées de nuages.
Gorgée de lumière
la nature n’est qu’un élan prodigieux
vers l’azur infini des cieux.

 

Grands et beaux comme la Terre,
les hommes avaient étudié la course des astres
et percé leurs mystères.
La science suprême acquise,
ils vivaient en harmonie avec l’univers.

 

Ainsi parlait sa grand-mère Chiapas retournée là-bas mourir au pays des Mayas… Et alors que chantait la voix de l’aïeule, la petit fille se vit transportée dans la verte luxuriance d’une jungle précolombienne. Sortis de son livre d’images, fougères arborescentes et tajibos, philodendrons et itahubas poussaient, croissaient, s’élançaient, explosion végétale à l’assaut de la lumière, et au milieu de cette splendeur tropicale, toucans, perroquets et calaos rutilants de couleurs dans un concert assourdissant d’oiseaux. Elle se fraie un passage, avance lentement sous l’immense voûte de la forêt. Soudain, dans un trou de lumière, l’élan vertical d’une pyramide ! Eblouie, elle murmure « Ianapuna, donne-moi ta force et ton courage ! » Elle approche, rassemble toute son énergie, escalade les marches gigantesques, grimpe, monte plus haut que la forêt. Haletante, elle s’arrête au septième palier. Au-dessus d’elle, une infinité de degrés perdus dans les nuages. A ses pieds, plus rien. Vide vertigineux. Le sol s’est dissous dans une nappe de brume. Transie, elle frissonne.

 

Vinrent alors les barbares assoiffés d’or.
Ils ne savaient rien,
mais avaient des canons !

 

Ivres d’orgueil,
ils ne respectaient rien,
saccageaient tout.
Hommes et bêtes,
temples et monuments, montagnes et forêts,
rien ne les arrêtait !
Depuis la Nature se meurt,
et les Dieux pleurent !

 

Mais un jour en une immense clameur,
les enfants de tes enfants se lèveront,
et les montagnes trembleront !
C’est écrit là-haut.
Je le sais.
Un jour,
peut-être demain !

 

Mais le temps des astres n’est pas celui des humains.
Leurs jours se comptent en années,
leurs années en siècles.
Il faut beaucoup d’humilité et de patience
pour mériter la sagesse des étoiles.

 

Sois patiente, ma petite-fille,
Soyez patients, mes enfants,
et vous atteindrez
le neuvième palier.

 

Là, les Chiapas retrouveront la grandeur
des ancêtres mayas !

 

L’aïeule s’est arrêtée de chanter.
Elle tire sur sa pipe.
Les yeux fermés, elle rêve.
Icare aux ailes de feu, elle plane…

Cette petite fille c’était moi ! Et alors que j’écoutais ma grand-mère, que je humais la fumée enivrante de sa pipe, tout mon être se grisait de la magie de ses mots, de la légèreté de l’air, des émanations de la terre. Le merveilleux magique de notre univers m’apparut dans toute sa splendeur, et soudain étourdie de bonheur, je me sentis transportée hors de moi, hors de la pesanteur de mon corps, hors de celle du monde ! Légère et aérienne, d’une élévation des bras je me suis posée sur le neuvième palier ! L’univers était à mes pieds ! Libérée, j’ai pris mon envol et comme ma grand-mère je planais…

– Aïe ! s’exclama Manolo, elle était hechisera, ta grand-mère ! Seules les prêtresses avaient droit au chanvre sacré !
– Je n’ai pas fini. Voici ce que je propose…

 

* * *

Désolé, mes amis, je ne peux vous en dire plus. Mon propos était d’illustrer un aspect de la pensée amérindienne, l’importance des ancêtres dans la transmission du savoir, celle des rêves et des illuminations dans la communication avec le Grand Esprit et surtout la relation intime entre le corps, l’esprit et l’âme avec l’univers. Je voulais aussi souligner le rôle des Chiapas et des autres ethnies amérindiennes dans la Guerre du Mexique, dans la Révolution mexicaine et aujourd’hui dans le mouvement écologique de l’Alliance Pachamama. En conclusion je crois qu’il serait souhaitable que les personnalités scientifiques et politiques réunies aujourd’hui à Paris se défassent de leur morgue eurocentrique et condescendent à prêter l’oreille aux propositions de ces peuples véritablement telluriens, c’est-à-dire issus de notre mère la Terre, et que guidés par leur sagesse ils prennent vraiment conscience des liens biologiques qui nous attachent à la Nature. Ce n’est qu’ainsi que la Raison tout court l’emportera sur la raison d’Etat.

 

Notes :

– « Depuis la Nature se meurt, et les Dieux pleurent. » Notons que les Amérindiens et tous les peuples animistes se considèrent dépositaires de Mère Nature dont ils sont responsables. Respectueux de sa toute-puissance – la flore tropicale est une force indomptable – ils avaient très tôt compris que leur survie dépendait d’une coexistence harmonieuse avec elle. Cette relation basée sur la soumission à l’environnement trouve aujourd’hui un écho chez les écologistes.
Il est troublant de noter que ce sont les civilisations dites primitives, celles que « l’Histoire a oubliées », qui nous donnent aujourd’hui cette leçon de sagesse. En effet, l’examen de la mythologie des ethnies Achuar et Shuar de l’Equateur nous révèle qu’il est écrit dans leur subconscient collectif que, menacé par la destruction de la planète, l’Aigle (l’Occident) sera amené à demander conseil au Condor (les Amérindiens). Cette prophétie s’est réalisée avec la création de l’Alliance Pachamama qui à l’origine (1995) ne comprenait que les nations indigènes de l’Equateur, mais regroupe aujourd’hui diverses ethnies amérindiennes de l’Amérique latine et – fait crucial, des organisations de soutien aux Etats-Unis et à travers le monde. Consulter The Pachamama Alliance, www.pachamama.org/ Voir également sur youtube Réinventer notre civilisation, une présentation de Geneviève Bouché qui, dans une perspective très différente, propose la même solution, c’est-à-dire une refonte totale de la gestion des ressources humaines et naturelles.
– La pensée circulaire de Maria Dolores : entre ses premiers mots, (J’ai une idée. Ecoutez.) et l’exposé de cette idée, (Voici ce que je propose.), Maria Dolores s’est lancée dans une envolée lyrique pour nous conter l’Histoire des Mayas par la voix de sa grand-mère. Ce n’est qu’après ce long détour qu’elle reviendra à son propos initial. Cette technique narrative est typique de la pensée circulaire des Amérindiens. Celle-ci se retrouve également chez les Africains – comme l’ont remarqué Léopold Senghor et Aimé Césaire, ainsi que chez les Asiates. Consulter L’Amérindien philosophe. Entrevue avec Georges Sioui
– Subconscient collectif : terme utilisé par Emile Boirac (1851-1917), recteur de l’académie de Dijon qui avait proposé l’idée d’un fonds ou capital commun dont nos esprits seraient imprégnés.
– Chiapas : L’Etat libre et souverain de Chiapas (population : 5 millions) fait partie de la République du Mexique depuis 1824. Pourtant ni la liberté ni la souveraineté des indigènes ne furent respectées par le gouvernement fédéral. La dernière insurrection des Chiapas (1er janvier 1994) culmina avec la prise de Cristobal de las Casas, capitale provinciale. Son objet était de reconquérir la souveraineté des Chiapas dont les terres furent saisies a siècle dernier.
– Les temples mayas ont neuf paliers. Ceux-ci symbolisent les neuf degrés de l’inframonde qu’il faut franchir pour renaître. La pyramide de Chichen Itzà (Xème siècle) est un bel exemple de cette architecture : elle mesure 55m de large sur 55m de long et 30m de haut. Il y a 9 terrasses superposées, la dernière surmontées d’un petit temple. Sur les côtés, quatre escaliers de 91 marches chacun, soit 364 marches, plus une dernière menant au temple, en tout 365 marches qui représentent les jours de l’année.
– L’objectif de la guerre du Mexique était d’y installer un président de souche européenne. En effet, les émigrés mexicains réfugiés à Paris depuis l’avènement de Benito Juarez, Indien Zapoteco, avaient fait pression sur Napoléon III pour qu’il intervienne militairement. Maximilien d’Autriche offrit ses services et fut sacré Empereur du Mexique par la Régence de Mexico. Sous prétexte d’obtenir le remboursement des dettes du gouvernement de Juarez, Napoléon III partit en guerre avec le soutien de brigades anglaises, espagnoles et belges. Géopoliticien avant la lettre, il avait compris l’importance d’une présence française qui ferait obstacle à l’expansion territoriale des Etats-Unis qui – à l’issue de la guerre américano-mexicaine, avaient annexé le Texas, le Nouveau-Mexique et une partie de la Californie en 1848. Coloniser le Mexique fut son objectif. Par ailleurs l’occasion tombait à point nommé, car la Guerre de Sécession (1861-1865) qui venait d’éclater aux Etats-Unis lui laissait les mains libres. La guerre du Mexique (1862-1867) fut un désastre. Maximilien fut pris et fusillé.
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