Le ver de terre amoureux d’une étoile

StellaUn conte pour les enfants et les adultes

qui ont su grandir sans se trahir…

 

– Grand-père, raconte-moi l’histoire du ver de terre…

– Laquelle ?

– L’histoire du ver de terre qui sortait la nuit de son trou!

– Ah ! Et te souviens-tu pourquoi il sortait de son trou ?

– Non, j’ai oublié…

– C’est normal. Tu étais trop jeune. Mais aujourd’hui je suis sûr que tu t’en souviendras : il sortait la nuit parce qu’il était amoureux d’une étoile !

– Ah oui, c’est ça !

– Mais ce nest pas tout, sinon l’histoire serait déjà finie !

– Raconte, grand-père !

– Alors écoute bien. Maintenant que tu es plus grand tu t’en souviendras et tu pourras la raconter à tes enfants et à tes petits-enfants…

 

Il était une fois, il y a longtemps, très longtemps – bien avant l’ère des dinosaures, des reptiles ondoyants, rampants, courants ou volants, bien avant que la terre, le ciel et les astres ne deviennent tels que nous les connaissons aujourd’hui – il était une fois, disais-je, un ver de terre amoureux d’une étoile.

Tous les soirs à la tombée de la nuit il sortait de son trou pour retrouver sa bien-aimée et comme de coutume, fidèle comme Pénélope, elle était elle aussi au rendez-vous.

– C’est qui, Pénélope ?

– Ah, une autre belle histoire d’amour ! Celle d’une reine de l’antiquité que je te raconterai une autre fois… Je disais donc que tous les soirs il contemplait amoureusement son étoile, et conscient de sa propre laideur, lui demandait timidement « M’aimes-tu, Stella ? Si tu m’aimes autant que je t’aime, dis-le-moi en clignant des yeux. » La belle ne manquait jamais de lui répondre, et pour s’assurer qu’il n’y aurait aucun doute, clignotait plusieurs fois de son œil lumineux. Comblé de bonheur, il lui envoyait mille baisers pleins de reconnaissance, et comme il avait encore beaucoup de questions toute la nuit se passait à cligner des yeux en un échange charmant.

 

Aux premières lueur du jour, alors que le ciel pâlissait et que l’heure de se séparer était venue, Stella scintillait une dernière fois. Cela voulait dire « à demain ! » Triomphant et radieux notre petit ver de terre regagnait sa tanière et, s’enroulant sur lui-même, s’endormait du sommeil des bienheureux.

Et le lendemain la même scène d’amour se renouvelait. Ce duetto d’amore – c’est un terme italien pour désigner dans un opéra le passage où le ténor et la soprano chantent ensemble – ce duo d’amour, disais-je donc se prolongea des semaines, des mois et même des années, jusqu’au jour où soudain, catastrophe ! Notre pauvre ver fut violemment réveillé par le vacarme assourdissant d’un tremblement de terre accompagné de foudre et de tonnerre ! Tout basculait autour de lui ! Tout s’écroulait, s’effondrait, s’anéantissait comme emporté par un ouragan d’une force extraordinaire qui balayait le ciel, les astres et les planètes ! La terre arrachée de son axe tournoyait comme feuille au vent et on eût dit que toutes les galaxies allait s’engouffrer et disparaître dans le souffle d’un grand trou noir ! Puis aussi subitement qu’elle avait commencé la tornade prit fin et le calme revint.

Il examina son logis. Par bonheur, le cataclysme l’avait épargné. Quelques éboulements ici et là, mais rien de grave. Donc sain et sauf, notre petit ver en fut quitte pour une grand peur. « Ouf ! »

 

La nuit venait de tomber. « Allons voir si Stella saura m’expliquer ce qui est arrivé ! » Avec mille précautions il passa la tête hors de son trou et, ne voyant aucun danger, leva les yeux. Il ne vit qu’un ciel lugubre et noir. « Ce n’est qu’un orage, se dit-il. Ça passera. Patientons. » Il patienta toute la nuit. Nulle éclaircie, nulle lueur d’espoir. Rien qu’un ciel barbouillé de noir ! A l’aube il retourna dans son trou la mort dans l’âme. Le lendemain il fit une seconde sortie. Hélas, rien n’avait changé ! Même ciel noir de pluie. Au troisième jour, tout excité, il s’écria enfin,  « Hurrah ! » Les étoiles étaient revenues ! Le cœur gonflé de joie il scruta la voûte céleste, mais que vit-il ? Des petits points lumineux en une longue traînée laiteuse, des assemblages bizarres évoquant parfois des formes vaguement géométriques, des constellations qu’il n’avait jamais vues. Le firmament avait changé ! Toute la nuit il chercha Stella dans ce paysage étrange, ne la trouva nulle part. Il recommença le lendemain et le surlendemain. Désespéré, chaque nuit il l’appelait. « Où es-tu, Stella ? Par pitié réponds moi, fais-moi signe ! » mais sa petite voix se perdait dans le silence glacial des espaces infinis. Cela dura des semaines et des mois, puis de guerre lasse il dut reconnaître l’affreuse réalité. Il ne reverrait plus jamais Stella. La tornade l’avait emportée !

– Mais c’est trop triste, grand-père !

– Oui, mon enfant. Malheureusement il faut que tu saches que les contes ne finissent pas toujours par « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ! » Celui-ci fait partie des leçons de choses. Tu verras pourquoi je te dis ça. Revenons à notre pauvre ver de terre. Ayant à jamais perdu sa bien-aimée il sombra dans un désespoir sans nom. Cela dura des semaines et des mois, puis un soir, excédé, fou de rage et de douleur il s’emporta « Que m’importent le ciel étoilé, les astres et les constellation ! Que m’importent la grandeur et la magnificence de l’univers s’il y manque Stella ! Autant être aveugle ! s’écria-t-il. » Il décida de fermer les yeux et jura de ne plus jamais les rouvrir.

 

Maintenant, avant de poursuivre, il faut absolument que je te dise deux mots de la génétique. Ah, grands dieux, comment expliquer l’ADN, l’hérédité et la biologie moléculaire du gène à un enfant de sept ans !

–Est-ce que j’ai besoin de savoir tout ça, grand-père ? Raconte-moi tout simplement la fin de l’histoire !

– Mais simplifiée à l’extrême elle n’aurait plus aucune valeur ! Une histoire, ça n’est pas seulement pour distraire et amuser. C’est aussi l’occasion d’une leçon de choses ! Mais comment simplifier la théorie de la vie ! Voyons… Les gènes, l’hérédité, au fond c’est quoi… Euréka !

– Eureka?

– Ça veut dire j’ai trouvé en grec ! Je crois pouvoir t’expliquer tout ça ! Ecoute bien. On dit que tu as le nez de ton père, n’est-ce pas ?

– Oui, et la bouche de maman !

– Très bien, mon enfant ! Tu as le nez de ton père et la bouche de ta mère. Ce sont là ce qu’on appelle des caractères héréditaires. Le nez de ton père vient de mon nez à moi, ton grand-père paternel, et la bouche de ta mère vient de sa propre mère, c’est-à-dire ta grand-mère maternelle. Tu me suis ? Bien. Alors tu as compris que nous héritons tous des caractéristiques physiques de nos parents, de nos grands-parents et ainsi de suite de tous nos ascendants, c’est-à-dire de la parenté qui nous a précédés, et cela, des deux côtés de la famille ! Il en est de même de tous les êtres vivants, de la faune et de la flore, c’est-à-dire des animaux et des plantes. Ainsi en décidant de fermer les yeux et en refusant de les rouvrir, notre ver de terre est devenu volontairement aveugle. Par la suite ses descendants, c’est-à-dire ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants hériteront du même comportement. Ils fermeront aussi les yeux, et au fur et à mesure des générations, du côté père comme du côté mère, les vers de terre deviendront tout à fait aveugles ! Tu comprends ?

– J’ai compris, grand-père ! Tu m’as parlé des singes qui ont peu à peu perdu leur queue parce qu’ils ne s’en servaient plus pour se balancer d’une branche à une autre. Alors si les singes peuvent perdre leur queue, les vers peuvent aussi perdre leurs yeux !

– Très bien pensé, mon enfant ! La fonction crée l’organe !

– Quoi ?

– Il s’agit d’une des deux théories sur l’évolution des espèces. Je te parlerai plus tard de Lamarck et de Darwin. En attendant, voici la fin de notre histoire !

– Enfin !

– Ecoute bien ! On appelle chute les fins surprenantes qui sont le sel des bonnes histoires ! Tu sais donc que notre ver de terre a décidé de fermer les yeux et de ne plus jamais les rouvrir. Bien. Et depuis des millions et des millions d’années se sont écoulées. Notre planète a plusieurs fois changé de forme. Différentes époques se sont succédé. Différents continents se sont formés, détachés, puis reformés. Différentes espèces animales et végétales sont venues peupler la terre pour disparaître remplacées par d’autres qui a leur tour ont cédé leur place, etc. etc. Mais sais-tu ? Les vers de terre ont survécu à tous ces changements ! On appelle évolution la progression de ces transformations. On doit ce mot à Charles Darwin, un savant anglais qui à la suite de JeanBaptiste de Lamarck poussa plus loin l’étude de l’origine des espèces. Rappelle-toi leur nom. Ainsi, alors que les puissants dinosaures ont disparu, les misérables petits vers de terre sont encore parmi nous! Extraordinaire, n’est-ce pas ? Mais écoute bien: ce qui est encore plus extraordinaire c’est que s’ils ont perdu la vue, ils ont par contre conservé l’autre caractéristique de leur ancêtre : dès la nuit tombée ils continuent de sortir de leur trou, mais ils ne savent plus pourquoi !

 

© 2016 Guy Levilain

 

 

Notes :

– A ma connaissance aucun auteur n’a traité ce sujet. L’expression « ver de terre amoureux d’une étoile » apparaît bien dans Ruy Blas, Acte II, scène 2, mais sans aucun commentaire ni développement. Donc, sauf avis contraire, ce conte m’appartient.

– Mais si par hasard vous décidez de le raconter à vos enfants ou petits-enfants, allez-y ! Je considérerai votre choix comme un honneur plus doux que tous les à droits d’auteur, et si je puis me permettre une requête, je vous demanderai de faire comprendre à vos enfants qu’un verre de terre, aussi visqueux, dégoûtant et laid qu’il puisse être, appartient – comme les limaces, les cloportes et les crapauds – à notre système écologique et mérite tout notre respect. Signalons en passant que Charles Darwin s’est penché sur l’importance du travail de bioturbation des vers de terre sur la genèse, l’érosion et la fertilité des sols.

 

Guy Levilain est l’auteur d’une trilogie consacrée aux problèmes humains de l’Indochine coloniale vue à travers la saga de deux générations d’Eurasiens.

Il est également l’auteur de Don Pablo, fantaisie donjuanesque, suivie de La Abuelita, fantaisie mexicaine.

Pour lire un échantillon de ces romans, cliquez sur la page de couverture.

 

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