Le lâcher-prise : fatalisme ou sagesse orientale?

wisdom“J’écoute les conversations d’une oreille distraite. Les voix sont un bruit de fond qui me berce et parfois m’endort. La plupart du temps je n’écoute pas. Je me suis détachée de ce monde. Je l’observe encore, mais de loin, avec le recul du temps et celui du lâcher-prise. Mais je tiens à savoir comment vont mes enfants, les petits comme les grands. Trois générations me porteront en terre, d’autres naîtront après moi, et je continuerai de vivre à travers elles. C’est ainsi que la vie se transmet en une chaîne sans fin. C’est la main dans la main que nous cheminons vers notre destin. Nos ancêtres et nos parents, nos enfants et leurs descendants, forment la famille et le clan. Ils sont nous, nous et notre saga qui continue son petit bonhomme de chemin. C’est ce qui importe. Aimer les siens et être aimé d’eux. Vivre le cœur rempli d’amour pour soi et pour autrui, pour les vivants et pour les disparus.

“Le reste, la cupidité et l’envie, les haines et les guerres, vous pouvez vous les garder ! J’ai eu mon compte de misère ! L’Histoire se répète indéfiniment. Je le sais. Ce n’est pas pour rien que je suis née au siècle dernier ! J’ai vécu la conquête du Tonkin et l’Indochine coloniale, la première et la deuxième guerre mondiale, l’occupation japonaise et la guerre d’Indochine, puis la fin de la fin, l’exil. Alors ne me parlez plus d’Epopée Jaune et de mission civilisatrice ! Encore moins de démocratie et de défense du monde libre ! Des mots tout ça, bien creux et bien sonores ! Et surtout épargnez-moi vos ‘grands hommes’ qui font la gloire des panthéons et la misère des peuples !

“Comme la vie serait simple et tranquille sans leur folie des grandeurs ! Vous souriez devant la banalité de ce propos et pensez que je ne suis qu’une vieille radoteuse. Eh bien non ! Car je sais qu’à travers le monde, beaucoup comme moi n’aspirent qu’à vivre en harmonie avec le principe du Bien. Je sais que ces bonnes gens existent, et qu’un jour l’amour par leur voix triomphera. C’est pour eux et pour mes enfants que je vis. C’est grâce à eux et à mes enfants que je survis. Alors croyez-moi, la rougeole d’une arrière-petite-fille m’est bien plus importante que l’assassinat d’un chef d’Etat !”

 

Ainsi parlait ma mère, humble tonkinoise née en 1895. Selon sa tradition millénaire, elle avait confié la conduite de sa vie à la sagesse des ancêtres, des astres et de l’univers, et c’est dans la spiritualité qu’elle a pu trouver la paix intérieure et le courage de vivre pour faire face aux tragédies dont son peuple fut marqué.

Mais moi, produit de l’éducation laïque et républicaine, du cartésianisme et du positivisme ; moi qui ne crois pas à l’influence des étoiles sur le cours de l’Histoire, mais au matérialisme historique, comment pourrai-je concilier sa pensée bouddhique avec le marxisme? Comment pourrai-je jamais atteindre à la paix de l’âme et au courage de vivre pour continuer sans faiblir à lutter contre ce monde de chaos, de violence et d’horreur ?

Voilà la question que je me pose dans mes moments de découragement. Voilà la question que doivent se poser toutes les militantes et militants conscients de leurs responsabilités citoyennes mais conscients aussi de leurs limites humaines.

Ce n’est pas Bouddha qui nous donnera la réponse. Elle n’est pas dans l’équilibre de notre Yin et de notre Yang, mais dans celui de notre vie matérielle et émotive, dans la solidarité de nos camarades, le soutien de nos compagnons et compagnes, dans les petites joies que le quotidien nous octroie avec parcimonie, dans la réconfort d’une épaule amie et le sourire d’un enfant.

 

Note :

– Le texte en italiques est extrait de La Mémé, le troisième volume de ma trilogie sur l’Indochine coloniale. http://www.edilivre.com/la-meme-suivi-de-reflexions-sur-la-question-metiss-20a4e11e45.html – .VMKwncYQ4kg

 

 

Merci pour le partage