Le Grand voyage et la difficulté de dire Buchenwald

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Mon dernier article était consacré au 70ème anniversaire de la libération d’Auschwitz et plus particulièrement au sort des 500 000 Gitans que l’histoire a oubliés. Je voudrais aujourd’hui vous parler de Jorge Semprun (1923-2011) qui nous a laissé deux grands ouvrages, Le grand voyage et La littérature ou la vie dans lesquels il nous dit la difficulté, voire l’impossibilité de témoigner de son expérience à Buchenwald et dans le même temps de survivre à l’évocation de ces souvenirs. Le poète Paul Celan et l’écrivain Primo Levi n’y ont pas réussi. Le premier se suicida en 1970, le second en 1987.

Les romans de Semprun soulèvent une foule de questions sur l’histoire, la philosophie et la psychologie tout en nous invitant à méditer sur la fraternité, le courage de vivre et la liberté. Je voudrais dans cet article me pencher sur ce concept concept. Par liberté, Semprun veut dire celle de se choisir en prenant parti, celle de ressentir la nécessité d’exercer cette liberté et d’assumer pleinement cette nécessité. Il s’agit d’un humanisme agissant qui à l’heure du défi n’hésite pas à prendre parti. Je laisserai la parole à l’auteur et me contenterai de reproduire quelques pages du Grand voyage.

Jorge Semprun avait vingt ans quand il fut arrêté par la Gestapo en 1943 et déporté à Buchenwald pour son rôle dans la Résistance. La scène qui suit a lieu dans la gare de Trèves où le train qui acheminait les détenus vers le camp de Buchenwald avait fait un arrêt.

Il y a des gens sur le quai de la gare et ils viennent de réaliser que nous ne sommes pas un train comme n’importe lequel. Ils ont dû voir les silhouettes s’agiter derrière les ouvertures grillagées. Ils se parlent entre eux, ils montrent le train du doigt, ils sont tout excités. Il y a un gosse d’une dizaine d’années, avec ses parents, juste en face de notre wagon. Il écoute ses parents, il regarde vers nous, il hoche la tête. Puis le voilà qui part en courant. Puis le voilà qui revient en courant, avec une grosse pierre à la main. Puis le voilà qui s’approche de nous et qui lance la pierre de toutes ses forces, contre l’ouverture près de laquelle nous nous tenons. Nous nous jetons vivement en arrière, la pierre ricoche sur les fils de fer barbelés, elle a failli atteindre le gars de Semur.

… A ce moment le train démarre de nouveau. Sur le quai de la gare il reste un gosse d’une dizaine d’années qui nous tend le poing et hurle des insanités. « Des boches, je te dis » me dit-il. (Le gars de Semur) « C’est pas sorcier, des boches, tout simplement. » Le train reprend de la vitesse et s’enfonce dans la nuit.

« Mets-toi à sa place »

« A la place de qui ? »

« De ce gamin », je lui réponds.

« Foutre non » qu’il me fait « Qu’il garde sa place, ce fils de putain de boches. »

Je ne dis rien. Je n’ai pas envie de discuter. Je me demande combien d’Allemands il va falloir tuer encore pour que cet enfant allemand ait une chance de ne pas devenir un boche. Il n’y est pour rien, ce gosse, et il y est pour tout, cependant. Ce n’est pas lui qui s’est fait nazi et c’est pourtant un petit nazi. Peut-être n’a-t-il plus aucune chance de ne plus être petit nazi, de ne pas grandir jusqu’à devenir un grand nazi.

 … Leur être boche est comme une essence que nulle action humaine ne pourra atteindre. Si ce sont des boches ils seront boches, à tout jamais. Ce n’est plus une donnée sociale, comme d’être allemands ou nazis. C’est une réalité qui flotte au-dessus de l’histoire, contre laquelle on ne peut rien. Détruire l’armée allemande ne servirait de rien, les survivants seraient des boches, toujours… Mais ce ne sont pas des boches, bien sûr. Ce sont des Allemands, et souvent des nazis. Un peu trop souvent, pour le moment. Leur être allemand et trop souvent nazi fait partie d’une structure historique donnée et c’est la pratique humaine qui résout ces questions-là.

 La seconde scène a lieu dans une courette de la prison d’Auxerre. Une grille sépare Jorge Semprun d’une sentinelle allemande.

C’est un soldat d’une quarantaine d’années, au visage lourd, ou bien peut-être est-ce le casque qui alourdit son visage. Car il a une expression ouverte, un regard net.

« Verstehen Sie Deutsch ? » me demande-t-il.

Je lui dis oui, que je comprends l’allemand.

« Ich möchte Ihnen eine Grage stallen » dit le soldat.

Il est poli, cet homme, il voudrait me poser une question et me demande l’autorisation de me poser cette question.

« Bitte schön », je lui dis.

Il est à un mètre de la grille, il fait un geste pour remettre en place la courroie de son fusil, qui avait glissé sur son épaule. Il fait un soleil tiède, nous sommes polis comme tout.

« Warum sind Sie verhaftet ? » 

C’est une question pertinente, il faut dire. C’est la question qui, en ce moment précis, va plus loin que toute autre question possible. Pourquoi suis-je arrêté ? Répondre à cette question, c’est non seulement dire qui je suis, mais aussi qui sont tous ceux qui en ce moment se font arrêter. C’est une question qui va nous projeter du particulier au général, avec une grande facilité. Pourquoi suis-je arrêté, c’est-à-dire, pourquoi sommes-nous arrêtés, pourquoi arrête-t-on en général ? Quelle est la ressemblance entre tous ces gens dissemblables qui se font arrêter ? Quelle est l’essence historique commune de tous ces êtres dissemblables, inessentiels la plupart des fois, qui se font arrêter ?

… En me demandant : pourquoi je suis arrêté ? il demande aussi, et dans le même mouvement : pourquoi suis-je là à vous garder. Pourquoi ai-je l’ordre de tirer sur vous, si vous tentez de fuir ? Qui suis-je en somme ? Voilà ce qu’il demande, ce soldat allemand. C’est une question qui va loin, autrement dit. Mais je ne lui réponds pas tout ça, bien sûr. Ce serait con comme la mort. J’essaie de lui expliquer brièvement les raisons qui m’ont conduit ici.

 (La conversation s’engage la guerre.)

« Je n’ai fait aucune guerre » dit le soldat sourdement.

« Vous trouvez ? » je lui demande.

« Je veux dire que je n’ai voulu aucune guerre » précise-t-il.

« Vous trouvez ? », je lui répète.

« J’en suis convaincu », dit-il, solennel.

Il remonte de nouveau la courroie de son fusil qui a glissé.

« Moi pas du tout. »

« Mais pourquoi ? »

Il a l’air blessé que je mette en doute sa bonne foi.

« Parce que vous êtes là, avec votre fusil. C’est vous qui l’avez voulu. »

« Où pourrai-je être ? », fait-il sourdement.

« Vous pourriez être fusillé, vous pourriez être dans un camp de concentration, vous pourriez être déserteur. »

« Ce n’est pas si facile », dit-il.

« Bien sûr. C’est facile de se faire interroger par vos compatriotes de la Feldgendarmerie ou de la Gestapo ? »

Il a un geste brusque de dénégation.

« Je n’ai rien à faire avec la Gestapo. »

« Vous avez tout à faire », je lui réponds.

« Rien, je vous l’assure », il a l’air affolé.

« Tout à faire, jusqu’à preuve du contraire », j’insiste.

« Je ne voudrais pas, de toute mon âme, je ne le voudrais pas. »

Il a l’air sincère. Il a l’air désespéré à l’idée que je le range avec ses compatriotes de la Feld ou de la Gestapo.

« Alors », je lui demande, « pourquoi êtes-vous ici ? »

 … Par rapport à ce soldat allemand, et en ce qui concerne les questions à poser, ma situation est privilégiée. Parce que l’essence historique commune à nous tous qui nous faisons arrêter en cette année 43, c’est la liberté. C’est dans la mesure où nous participons de cette liberté que nous nous ressemblons, que nous nous identifions, nous qui pourraient être si dissemblables. C’est dans la mesure où nous participons de cette liberté que nous nous faisons arrêter. C’est donc notre liberté qu’il faut interroger, et non notre état d’arrestation, notre condition de prisonniers.

… Je tenais simplement à dire qu’à cette question du soldat allemand « warum sind Sie verhaftet ? » il n’y a qu’une réponse possible. Je suis emprisonné parce que je suis un homme libre, parce que je me suis vu dans la nécessité d’exercer ma liberté, que j’ai assumé cette nécessité. De la même façon, à la question que j’ai posée à la sentinelle allemande « warum sind Sie hier ? » et qui se trouve être une question bien plus grave, à cette question il n’y a non plus qu’une seule réponse possible. Il est ici parce qu’il n’est pas ailleurs, parce qu’il n’a pas senti la nécessité d’être ailleurs. Parce qu’il n’est pas libre.

 … Nous sommes chacun d’un côté de la grille et je n’ai jamais si bien compris pourquoi je combattais. Il fallait rendre habitable l’être de cet homme, car pour cet homme, sûrement, c’était déjà trop tard. Il fallait rendre habitable l’être des fils de cet homme, peut-être avaient-ils l’âge de ce gamin de Trèves qui nous a jeté la pierre.

 Le grand voyage (1963) et La littérature ou la vie (1994), deux ouvrages empreints d’un humanisme indéfectible, ne sont pas un témoignage sur la vie concentrationnaire, mais une réflexion sur la vie écrite avec une sincérité et une candeur attachantes.

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