Le culte des armes à feu aux E.U.

ar15Nous savons que l’ « American exceptionalism » et son corollaire l’ « American way » sont la pierre angulaire de la politique étrangère des Etats-Unis depuis la Doctrine de Monroe (1823) qui a posé le principe d’une domination impériale sur le continent américain et sur le monde. Savamment entretenus depuis deux siècles par les expansionnistes et poussé aujourd’hui à son paroxysme par l’extrême droite Républicaine – ainsi qu’une partie des Démocrates « libéraux » – ces deux postulats ont engendré une fièvre ultranationaliste dont les signes extérieurs omniprésents sont le culte du drapeau et de l’hymne national, du bon dieu et des armes à feu.

 

En effet la bannière étoilée est visible partout, des immeubles administratifs aux maisonnettes, des écoles aux restaurants et des vêtements aux sous-vêtements. L’hymne national est joué à l’occasion de toutes les rencontres sportives scolaires et locales. Les prières sont psalmodiées lors de l’ouverture des sessions municipales, celles du Sénat et du Congrès. Et les armes à feu sont devenues l’objet d’une adoration fétichiste de tout un peuple avide d’en amasser toujours davantage.

Il y a en effet 357 millions d’armes à feu pour une population de 317 millions. (Washington Post, 5 octobre 2015) Il en résulte 30 meurtres par jour (The Trace, 27 juin 2016) et un taux d’homicides 25,2 fois supérieurs aux 22 pays de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique. (PubMed.gov mars 2016)

 

Cette addiction est protégée par le « Second Amendement » de la Constitution (1791) qui garantit à tous les citoyens le droit au port d’armes. Cet article est invoqué par les conservateurs à l’occasion de tous les débats sur la limitation – aussi timide qu’elle soit – à l’accès aux armes à feu, y compris les armes de guerre.

C’est ce qui est encore arrivé la semaine dernière quand au lendemain de la fusillade d’Orlando, les Démocrates ont essayé en vain et par tous les moyens de faire voter une loi qui interdirait la vente des armes à feu aux personnes suspectes d’appartenance à une organisation terroriste.

Oui, vous avez bien lu. Jusqu’à présent aucune loi n’interdit l’accès aux armes à feu à une personnes fichée par le FBI. Incroyable, mais vrai ! A titre d’exemple, depuis que le National Instant Criminal Background Check System (Système national de vérification instantanée des antécédents criminels) a été mis en place en 2004, sur 2 497 individus figurant sur la liste des suspects, 91% d’entre eux ont obtenu le droit de s’approprier des armes. Il n’y eut que 212 refus (FactCheck.org 20 juin 2016), d’où le paradoxe suivant : si vous êtes fiché par le FBI vous ne pouvez pas monter à bord d’un avion commercial mais vous pouvez vous acheter une mitraillette. (Par ailleurs il n’y a aucune vérification si la transaction a lieu dans les nombreux « gun shows », véritables Salons des Armes à feu.)

 

Comment une telle aberration peut-elle être tolérée par une société soucieuse de sa sécurité et de ses principes chrétiens ? Parce que la National Rifle Association, grâce à son immense popularité dans les couches populaires et surtout à sa puissance financière, exerce une influence indéfectible sur les politiciens de Washington dont elle fait et défait la carrière. Elle jouit aujourd’hui de l’allégeance de tous les Républicains du Sénat.

 

Le culte des armes à feu aux Etats-Unis est un problème unique au monde. « Civilisation de cowboys ! » disent certains. Il faut avouer qu’il y a une grande part de vérité dans cette déclaration d’apparence simpliste. N’avons-nous pas été fascinés par les révolvers Smith & Wesson et les aventures de Lucky Luke ? N’avons nous pas à l’âge de l’innocence joué aux cowboys et aux Indiens et adoré “westerns” ? Car outre la conquête du Far West entrevue à travers les productions hollywoodiennes, il y eut aussi la guerre américano-mexicaine (1848) qui nous fit connaître les méchants « bandidos » barbus et sales que d’instinct nous avons détestés (sans savoir que ce conflit avait pour objet l’annexion du Texas, du Nouveau Mexique et de la Californie), puis il y eut encore la guerre hispano-américaine (1898) qui fit tomber Porto-Rico, Cuba, les Philippines et Guam dans le giron de l’Oncle Sam, faisant des Etats-Unis une nouvelle puissance coloniale. Mais nous ne savions rien de tout ça, et surtout rien du génocide des Amérindiens.

 

Maintenant que nous le savons et que nous pouvons y ajouter le « siècle américain », apothéose d’une ascension impériale, nous pouvons comprendre qu’une nation née sous le signe de Smith & Wesson et de Winchester, pénétrée de son « destin manifeste » et de sa puissance militaire a pu être assez arrogante pour s’approprier le nom d’un continent – America – pour s’imposer au monde par la force.

 

Vu dans cette perspective il est évident que le culte des armes à feu aux Etats-Unis est un phénomène lié à son Histoire et à une mentalité ancrée depuis des siècles dans l’inconscient collectif de tout un peuple. Les demi-mesures proposées par les réformistes n’y changeront rien. Il n’y a qu’un seul remède: un changement radical du statu quo qui obligerait Washington à virer de bord pour s’embarquer dans une politique de réforme et de justice planétaire.  Mais ce n’est pas demain la veille…

 

Note :
– Les victimes des fusillades de masse qui provoquent l’émoi et la compassion du monde entier ne représentent que 2% des homicides par armes à feu. Par contre les 30 meurtres qui ont lieu tous les jours aux E.U. ne sont que des statistiques muettes.

 

Guy Levilain est l’auteur d’une trilogie consacrée aux problèmes humains de l’Indochine coloniale vue à travers la saga de deux générations d’Eurasiens.

Il est également l’auteur de Don Pablo, fantaisie donjuanesque, suivie de La Abuelita, fantaisie mexicaine.

Pour lire un échantillon de ces romans, cliquez sur la page de couverture.

 

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