La trahison des intellectuels

images-1Dans sa publication du 27 octobre dernier France Del Bosco nous a informé que 343 universitaires britanniques avaient lancé un appel au boycott d’Israël. A ce propos elle a écrit ce commentaire : « J’aimerais entendre le même grondement du milieu universitaire français… doux rêve. » auquel j’ai ajouté le mien : « Faut-il croire que nos universitaires ont perdu leur boussole morale ? »
Question troublante, en effet. Comment ces gens instruits, voire érudits, peuvent-ils avoir la prétention de se placer au-dessus des « contingences de ce bas monde » et avec orgueil se proclamer « apolitique » quand ce terme désigne trop souvent un ultra-conservatisme qui s’ignore ? Pire, comment des savants et des auteurs tels que Gobineau, Renan et Maurras ont-ils pu se faire les chantres du racisme et de la réaction ? Plus près de nos, que dire de Claudel et de Mauriac, de Giraudoux et de Morand, de l’Académie française et de l’Académie Goncourt qui aux heures les plus sombres de notre histoire ont soutenu l’idéologie du Maréchal ? (Vous remarquerez que je n’ai pas mentionné leurs homologues contemporains dont le visage et à l’occasion les initiales vous sont bien familiers.)
Je voudrais aujourd’hui vous proposer la lecture d’un extrait de “Grand-père, raconte-moi l’A-Nam” roman dans lequel j’ai abordé cette question en illustrant un cas d’apparence anodine mais porteur de conséquences qui n’attendent que l’occasion de se manifester. A vous, lectrices et lecteurs, de compléter et d’enrichir mes observations.

 

La scène a lieu en 1911. Pierre Sorel, métis franco-indochinois, découvre avec consternation que la jeune femme dont il est épris – Francine Blondel, nouvellement arrivée à la colonie et professeur de français au lycée Albert-Sarraut de Hanoï – n’est qu’une petite bourgeoise pour qui les injustices sociales tant en métropole qu’en Indochine sont dans « l’ordre des choses. »

 

– Je suis heureuse que tu m’aies laissé lire tes essais sur l’Indochine et les métis. Comme la politique te préoccupe, cher Pierre ! Laisse-la de côté et pense plutôt à toi et à ton avenir ! Ce sont les questions que tu soulèves concernant les relations interraciales qui ont particulièrement retenu mon attention. Te rends-tu compte qu’elles ouvriraient un nouveau champ de recherche pour les anthropologues, sociologues et psychologues d’aujourd’hui ? Que la psychologie appliquée à l’histoire et à la politique coloniale ouvrirait des débats qui nous changeraient des sempiternelles gloses sur la question sociale !
– Pourquoi cette profonde aversion pour la question sociale ? demandai-je en affectant un ton détaché.
– Parce que la pauvreté a toujours existé, parce que nous n’y pouvons rien et que ça m’ennuie d’en entendre parler. Ils n’ont qu’à faire moins d’enfants ! ajouta-t-elle irritée. Revenons à ce que je disais…
Décidément, elle déteste les besogneux ! J’ai bien envie de lui demander si elle a lu et compris Hugo et Michelet… Mais soudain une idée me trouble. La « question sociale » qu’elle abhorre concerne les travailleurs de France – ses compatriotes, c’est-à-dire ses semblables dont la seule vue fit dire à cette grande dame « Sortez vos mouchoirs, voici le peuple qui passe ! » Que dire des déshérités qui ne sont pas de sa race ? La chi-hai qui fait son ménage, le bep qui fait sa cuisine, le boy qui la sert et le coolie-pousse qui la voiture ? Ils lui sont invisibles, pardi ! Indigènes dénués de toute identité, tombés plus bas que les intouchables des Indes, ils n’existent pas ! Grands dieux, qui es-tu Francine Blondel ? Une Marie-Antoinette sotte et légère ? Je ne crois pas. Tu serais plutôt une émule de Kipling, cet auteur qui charma mon enfance – comme tu m’as charmé – pour se révéler plus tard le serviteur très zélé de l’impérialisme ! Je comprends maintenant pourquoi mes notes sur les relations interraciales méritent d’être étudiées. Les techniciens de la colonisation y trouveraient une mine d’or qui ferait le bonheur du Ministre des colonie ! Grands dieux…
Dans le meilleur des cas – celui improbable où je me tromperais sur toi – dis-moi comment les psychologues et sociologues de France, murés qu’ils sont dans leur tour d’ivoire et coupés du monde colonial pourraient-ils ajouter quoi que ce soit à mes réflexions quand ils n’ont aucune idée des méfaits de la colonisation? Il faudrait qu’ils viennent étudier ici même, qu’ils exposent les sources des inégalités sociales et des conflits raciaux. Pour ce faire, il faudrait – et ceci leur serait quasiment impossible – qu’ils se débarrassent de leur impartialité, règle d’or de toute recherché scientifique, je l’admets, mais qui en situation colonial – situation injuste par definition – les fourvoierait. Car ne pas prendre parti et se cantonner dans la neutralité c’est mettre sur un pied d’égalité le maître et l’esclave, l’oppresseur et l’opprimé. Ce serait la quintessence de la scélératesse et de la malhonnêteté intellectuelle. En un mot le summum de la mauvaise foi!

 …
– Faire de sa vie une œuvre d’art, avait dit Nietzsche, reprit-elle. Ecoute-moi. Rare sont les aventureux qui ont fait l’expérience d’une vie comme la tienne. Ceux qui l’ont vécu n’en ont laissé aucune trace. Toi, tu as cette chance. Saisis-la ! A propos, connais-tu Jules Boissière ? Journaliste et auteur, il a vécu en A-Nam, aima les Annamites dont il parlait et lisait la langue. Mort à Hanoï en 1897, il nous a laissé « Fumeurs d’opium », un recueil de nouvelles… Songes-y, Pierre ! Jules Boissière n’a pas vécu ta vie. Né dans l’Hérault, mort trop tôt, il n’avait aucune idée des questions que tu soulèves. Quel triomphe pour toi ! Vivre et écrire, laisser la dialectique de la vie et de l’écriture aboutir à la création d’une épopée ! Oui, une épopée indochinoise !

Ah, tout s’éclaire ! Je serais un Jules Boissière asiatisé ! Après l’Epopée Jaune, l’Epopée métisse ! Quel délire ! Dois-je comprendre que Francine Blondel – pour qui l’indigène est invisible – voudrait être la muse d’un métis visible celui-ci et de surcroît exotique ? Il est évident qu’elle voudrait faire de moi un singe savant qu’elle promènerait en laisse !

Chère Francine, je voudrais un moment te comparer à Mlle Janine Dumont, mon égérie, ma véritable Muse. Professeur à Saïgon, elle s’est trouvée comme toi au milieu de vieux barbons imbus d’eux-mêmes. Femme, jeune agrégée et rebelle de surcroît, elle fut mise au pilori. Car elle s’est dressée contre l’inhumanité de notre administration. Elle a dénoncé un régime qui foule du pied les valeurs de notre République. Elle a condamné nos représentants laïques et religieux pour qui les principes de liberté, d’égalité et de fraternité ne s’appliquent pas aux colonies. Elle a exposé les crimes perpétrés en son nom et au nom de tous les Français. Mlle Dumont avait une conscience et le courage de ses convictions.

Toi par contre, tu fais partie d’une frange d’intellectuels pour qui la politique – et surtout la question sociale – est méprisable non seulement parce qu’elle vous ennuie, mais encore parce qu’elle risque de troubler votre confort moral et matériel. Votre haut niveau de vie reposant sur le status quo, vous êtes sans le savoir aussi conservateurs que le plus gros des bourgeois – que vous méprisez pourtant ! Comme lui, vous avez vos privilèges à conserver. Pourquoi changer le monde quand il vous va comme un gant ! Alors pour vous distraire vous vous absorbez dans des abstractions parfaitement inoffensives.
Ce n’est pas tout ! Bien que vous affichiez un profond mépris pour les possessions matérielles, vous êtes très préoccupés de l’esthétique, du bon goût et de la mode. Vous prêchez l’élégance parce que vous avez les moyens de vous l’offrir et considérez comme vulgaire ce dont le commun des mortels doit se contenter. « C’est tout juste bon pour les fauchés ! » dites-vous avec une moue hautaine. Pourtant les fauchés ne sont pas les seuls que vous méprisez. Il est deux autres catégories qui vous révoltent : les nouveaux riches incultes et les bourgeois obtus. Ces deux groupes vous répugnent parce qu’ils préfèrent les spéculations boursières aux spéculations philosophiques, et la poursuite de la pièce de cent sous à celle des palmes académiques. Mais savez-vous, ces richards vous méprisent tout autant ! A la grande différence que leur mépris repose sur leur puissance réelle et concrète – celle de leur fortune et de leur influence sociale et politique. Que peut votre snobisme contre eux ?
Alors de toi et de moi, qui est flaubertien ? Toi, évidemment ! Comme le vieux Gustave, ce bourgeois anti-bourgeois, tu méprises les riches parce qu’ils manquent de goût, et les pauvres parce qu’ils manquent de tout ! Comme tu es superficielle pour une intellectuelle !

Notes :
– Les métropolitains de passage en Indochine qui avaient osé critiquer l’administration coloniale étaient instamment destitués et rapatriés.
– Janine Dumont, apparaît dans Grand-père, raconte-moi l’A-nam. Professeur de français au lycée de Saïgon, elle encouragea Pierre Sorel à parfaire son éducation littéraire.

 

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