La lettre d’Aimé Césaire à Maurice Thorez

Aimé-CesaireA cause de son actualité la lettre de démission qu’Aimé Césaire adressa à Maurice Thorez en 1956 est un document à relire et à méditer. Mon intention n’est pas de rouvrir le débat, mais de nous inviter à nous pencher sur l’un des griefs formulés par le poète martiniquais et d’en tirer une leçon qui, à mon avis, est cruciale dans la conjoncture sociale actuelle. Je veux parler du fraternalisme, attitude inconsciente dont nous sommes trop souvent coupables dans nos relations avec nos frères et sœurs de couleur.

Certains de mes lecteurs me feront remarquer que Césaire parlait des relations que le PCF des années 50 entretenait avec les Noirs des colonies, ce qui est exact. « Alors quel rapport y a-t-il entre les anciennes colonies et la métropole d’aujourd’hui ? » A cela je répondrai que de nos jours les Noirs – et les autres minorités, ne sont plus dans les territoires éloignés d’outre-mer, mais qu’ils sont ici même, parmi nous, en métropole, changeant ainsi une question coloniale en un problème national. Cette situation ne ressemble-t-elle pas dangereusement à celle des Etats-Unis où les conflits raciaux résultent de la présence de colonies internes sur son territoire ?

Il est clair à présent que si nous voulons éviter de reproduire chez nous la tragédie outre-Atlantique, il est urgent de se mettre à la tâche et de promouvoir l’égalité et la concorde, car je crains que la France ne se désintègre si aux problèmes qui l’assiègent – l’U.E., l’austérité, le chômage, etc., viennent s’ajouter les conflits raciaux.

Les prochaines régionales et les présidentielles de 2017 auxquelles nous nous préparons sont pour nous l’occasion de nous mêler à nos concitoyens de couleur, d’écouter leurs doléances et de travailler avec eux pour le bien de tous sans tomber dans les pièges du fraternalisme qui nous aliènerait à jamais. Pour une définition de ce néologisme, laissons la parole à Aimé Césaire. Vous remarquerez dès les premières lignes qu’il y va fort. En effet! C’est que ce qu’il dit a été douloureusement ressenti, et ce pendant trop longtemps, par tous les colonisés qui aujourd’hui en ont assez des bons samaritains et des dames patronnesses.

 Inventons le mot : fraternalisme. Car il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès. Or c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus. Nous voulons que nos sociétés s’élèvent à un degré supérieur de développement, mais d’elles-mêmes, par croissance interne, par nécessité intérieure, par progrès organique, sans que rien d’extérieur vienne gauchir cette croissance, ou l’altérer ou la compromettre.

Dans ces conditions on comprend que nous ne puissions donner à personne délégation pour penser pour nous ; délégation pour chercher pour nous ; que nous ne puissions désormais accepter que qui que ce soit, fût-il le meilleur de nos amis, se porte fort pour nous. Si le but de toute politique progressiste est de rendre un jour leur liberté aux peuples colonisés, au moins faut-il que l’action quotidienne des partis progressistes n’entre en contradiction avec la fin recherchée et ne détruise pas tous les jours les bases mêmes, les bases organisationnelles comme les bases psychologiques de cette future liberté, lesquelles se ramènent à un seul postulat : le droit à l’initiative.

Je crois en avoir assez dit pour faire comprendre que ce n’est ni le marxisme ni le communisme que je renie, que c’est l’usage que certains ont fait du marxisme et du communisme que je réprouve. Et c’est ici une véritable révolution copernicienne qu’il faut imposer, tant est enracinée en Europe, et dans tous les partis, et dans tous les domaines, de l’extrême droite à l’extrême gauche, l’habitude de faire pour nous, l’habitude de disposer pour nous, l’habitude de penser pour nous, bref l’habitude de contester ce droit à l’initiative dont je parlais tout à l’heure, et qui est, en définitive, le droit à la personnalité.

… je dis qu’il n’y aura jamais de variante africaine, ou malgache, ou antillaise du communisme parce que le communisme français trouve plus commode de nous imposer la sienne. Qu’il n’y aura jamais de communisme africain, malgache ou antillais, parce que le Parti communiste français pense ses devoirs envers les peuples coloniaux en termes de magistère à exercer, et que l’anticolonialisme même des communistes français porte encore en lui les stigmates de ce colonialisme qu’il combat. »

(Lettre à Maurice Thorez, 24 octobre 1956.)

A ceux et celles qui me diront « Vous ne trouvez pas que nous leur avons fait assez de concessions ? » je répondrai qu’il ne s’agit pas d’octroi mais de justice sociale. Qu’il s’agit surtout de la refonte totale d’une économie qui profite aux privilégiés et lèse tous les Français, y compris vous. Et si vous persistez dans votre opposition à la paix sociale, je vous demanderai de vous prononcer. Quelle est votre solution ? La déportation massive de tous les indésirables, ou à la rigueur, l’instauration d’une régime d’apartheid ? Il est évident que nous n’avons qu’une alternative: la concorde ou la violence. La survie de la France dépend de ce choix.

 Note : en complément je vous invite à consulter deux articles déjà parus dans mon Blog qui Débloque :
http://guylevilain.com/truth-and-reconciliation-nelson-mandela/
http://guylevilain.com/les-francais-de-souche-et-les-autres/
Merci pour le partage