La légende des Phi

8683310662_ab24fa86ca_zIl y a longtemps, en 1899, trois amis dégoûtés de la réalité coloniale décidèrent de quitter l’A-Nam, un pays qu’ils aimaient comme on aime une femme, d’un amour charnel. Alexis Sorel et Bernard Jullien rentrèrent en France. René Cordier, primitif dans l’âme et amoureux d’une belle pou-sao préféra s’exiler au pays des montagnes bleues. Depuis, le premier est mort de chagrin, le second s’est résigné. Seul le dernier a trouvé la paix.

 

Mon dernier article de blog intitulé « Les nuages qui passent là-bas… » relatait le périple de Pierre Sorel parti sur les Hauts-Plateaux à la recherche du vieil ami de son père. Il a retrouvé René Cordier dans un village moï. Heureux dans son royaume, il vit hors du temps. France, Indochine et colonialisme n’existent plus pour lui. Les nuages, les merveilleux nuages qui passent là-bas suffisent à son bonheur. L’anecdote qui suit nous est contée par Sao Yang, sa compagne.

 

« Comment as-tu trouvé mon petit village ? » me demande Sao Yang. René traduit le sourire en coin. Charmant et bien agencé il est digne d’un grand paysagiste ! répondis-je. « Tu ne crois pas si bien dire ! C’est un génie à la fois artiste et fantaisiste qui l’a aménagé, me dit-elle. Laisse-moi te raconter une de nos plus belles légendes.

« Dieu créa la terre et les planètes, les plantes et les animaux, toutes choses petites et grandes. Mais au bout de neuf jours de labeur fatigué, il s’allongea et s’assoupit. Il dort encore ! Qui s’occupera de tous les éléments flottant au grand vent des orbites ? Heureusement il y avait les Phi ! Nombreux et très organisés, ces génies se chargèrent de l’énorme besogne. « Toi, les astres du firmament. Toi les poissons de la mer, toi les oiseaux du ciel ! » Chacun de son côté, ils partirent une baguette magique à la main.

« Le Phi préposé à notre service se mit en quête d’un site idéal. D’abord, il me faut une rivière ! » se dit-il. Il la fit riante et fraîche pour les ablutions matinales, poissonneuse et profonde par endroits, guéable et sablonneuse ailleurs, mais jamais trop large pour que d’une rive à l’autre l’on puisse papoter sans trop s’esquinter la voix. Il arrangea les méandres, ajoutant ici et là une courbe charmante, puis satisfait, planta des rideaux de bambous pour protéger les baigneurs et les amoureux du regard indiscret des curieux.

« Comme il avait les moyens, il ajouta des collines. Sur la plus belle il mit une pagode. Il la voulut vaste, fraîche et ombragée. Alors il y planta toutes sortes d’arbres pour le plaisir des promeneurs et des gourmands. Tout autour il installa une haie pour signifier aux cabris d’aller paître ailleurs. Ensuite pour honorer les bonzes il installa un cloître chapeauté de toits cornus et enchâssés selon une technique très compliquée. Pourquoi tant de soins ? Pour en remontrer aux Chinois qui croient avoir tout inventé !

« Satisfait de son œuvre, il s’occupa enfin des humains. Il s’occupa ? A sa manière. Connaissant les Moï rebelles à toute injonction – à moins qu’elle n’émanât de Mère Nature, il se garda bien de leur imposer quoi que ce soit. « Allez-y, les enfants ! A vous de vous amuser ! » Alors les Montagnards bâtirent des maisons un peu partout, au bord de l’eau, au pied des collines ou au sommet des crêtes au gré de leur fantaisie, mais toujours près des grands palmiers pour y accrocher des hamacs et s’y balancer ! Le résultat fut tout à fait charmant. Chaque demeure se percha sur pilotis, loin de la faune rampante et plus près des étoiles. Pour montrer qu’ils avaient l’esprit pratique, ils mirent une clôture autour des piliers et nommèrent ces enclos étables, porcheries ou poulaillers.

« Les chemins se firent tout seuls ou presque. Les buffles et les cabris s’en chargèrent, mais là où les bestiaux risquaient d’aller se perdre trop loin, les humains n’eurent qu’à planter quelques pieux, une palissade qui dès les premières pluies se mirent à bourgeonner et à fleurir à qui mieux-mieux. C’est ainsi que vint l’idée des jardins. On planta des légumes et des arbres fruitiers, sans oublier quelques frêles aréquiers bien droits pour colorer de vert les nuages parfois trop gris.

« Que me reste-t-il à accomplir ? » se demanda le bon génie. Alors pour couronner le tout il sema à tout vent les semences d’un grand soleil viril ! Les jardins se remplirent de fruits, les maisons d’enfants ! Comme les villageois étaient humbles et doux, il leur donna le bon dieu sans confession, puis de son pas tranquille s’en alla.

« Depuis ce jour mon village chante et joue, dort et folâtre. Certains jours il lui arrive même de travailler, mais doucement, sans se presser. Voilà son histoire. Ceux qui l’ont entendue sont venus voir. Charmés ils n’en sont jamais repartis. Demande à René ! »

Notes :
style=”text-align: justify;”>– Pou-sao, femme dans la langue des Montagnards et des Laotiens.
style=”text-align: justify;”>– La légende des Phi appartient au folklore moï. Elle est extraite de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, le premier volume de ma trilogie consacrée à l’Indochine coloniale.
style=”text-align: justify;”>– L’eau est symbole de fertilité à travers le monde. Les Moï y croient un peu plus que les autres. Accroupies dans les ruisseaux, jupes relevées, les femmes des minorités montagnardes se donnent chaque matin au bon génie des eaux qui fera d’elles des mères comblées.

 

Merci pour le partage