La légende de Son Tinh – Dieu des Montagnes et de Thuy Tinh – Dieu des Mers.

ob_f018a3ec902b423f06e506052185b59c_im12804643351La mousson porte en elle les semences de la tempête, et chaque année toute l’Asie du Sud-Est  reçoit sa part de typhons et d’inondations souvent catastrophiques. Celles qui ont eu lieu au Vietnam cet automne ont fait une centaine de morts et des milliers de sinistrés malgré la mobilisation  admirable du peuple vietnamien. Les photos du dernier cataclysme ont ramené à ma mémoire le souvenir de l’année 1945 qui restera dans les annales de l’Histoire celle de l’Apocalypse. Voici ce dont ma mère se souvient :

 

La grande famine de 1945! Occupation japonaise, réquisition des stocks de riz, typhon et inondation. Les digues du Fleuve Rouge ont cédé. C’est l’apocalypse. Nous grignotons nos dernières provisions, un bol de riz mouillé de bouillon. Les mâchoires mastiquent en silence, par petites bouchées, hommage au principe de vie. Nous mangeons. Un million de Tonkinois n’ont pas eu cette chance.

Je me souviens. Des milliers de paysans chassés de leurs villages inondés avaient reflué sur Hanoï. Des familles entières campaient dans les rues, tendaient la main, suppliaient, mais les passants hâtaient le pas, les portes se refermaient. « Ne leur donnez rien, me conseilla une voisine, sinon ils viendront en nombre vous assiéger ! » Mon dieu, mais que faire ? Donnons quand même quelque chose à cette pauvresse avec son bébé dans les bras ! Elle aura mangé. Quant aux autres…

Chaque matin, les tombereaux de la voirie ramassaient des monceaux de cadavres.

(Ce passage est extrait de La Mémé.)

Notes :

– Rappelons que nous sommes sous le régime de Vichy qui avait pris le pouvoir en métropole et dans les colonies. L’amiral Jean Decoux, le dernier gouverneur général de l’Indochine, estime le nombre des victimes à un million de Tonkinois. (A la barre de l’Indochine, 1949, cité par Pierre Brocheux dans Famine au Tonkin en 1945.) Selon les chercheurs français et vietnamiens, ce chiffre est une sous-estimation.

– Les troupes britanniques arrivées à Saïgon en septembre 1945 pour désarmer les Japonais trouvèrent 69 000 tonnes de riz dans les entrepôts de la Compagnie Mitsui et 66 000 tonnes dans les magasins du Comité des Céréales. La famine au Tonkin serait-elle due à l’ineptie du régime colonial ou à une collusion entre Jean Decoux et Akihito Nakamura, son homologue japonais ? (Consulter Indochine, la colonisation ambiguë, Pierre Brocheux et Daniel Hemery, Editions la Découverte, 2001, p. 337)

– Pour parer à la crise de carburant l’armée japonaise avait réquisitionné tous les stocks de riz pour le distiller et en faire de l’alcool à brûler.

* * *

Ainsi, la mousson s’inscrit dans le cycle des saisons et tout au long des millénaires sont nées de nombreuses légendes venues enrichir la littérature, le folklore et la tradition orale au Vietnam. Voici celle de Son Tinh – Dieu des Montagnes et Thuy Tinh – Dieu des Mers, qui nous explique l’origine des typhons.

Quand les Dieux se querellent

La mousson d’automne déferle sur le Tong-Kin depuis plusieurs jours. Sortis de la mer, typhons et pluies balaient les côtes, s’engouffrent dans le delta pour aller courir sus aux montagnes. Rien ne résiste à cette furie. Partout, inondations et fleuves en crue. On consolide les digues en priant les bons génies, tandis que nus sous le déluge s’ébattent des ribambelles d’enfants joyeux et insouciants comme tous les gamins du monde.

Sais-tu, Alexis, pourquoi tous les ans
la Mer s’en prend à la Montagne?
me demande Thi, mon épouse.

Ecoute.

 Il y a très longtemps vivait en A-Nam un Roi avide de richesses. Il était laid, cruel et cupide. Pourtant le destin qui n’est pas avare en mystères, lui donna une fille d’une beauté extraordinaire. Elle avait la douceur des anges, la grâce des fées, et le Ciel se pâmait dès qu’elle levait les yeux. Ravi de sa bonne fortune, la Roi se lissait doucement la barbe.

Je donnerai ma fille à celui qui m’apportera les
richesses les plus fabuleuses!

Toutes les têtes couronnées entrèrent en lice. De tous les coins du monde arrivaient des cortèges somptueux, le Roi d’Afrique avec ses éléphants, le Roi du Siam avec ses chats. Rivalisant de splendeur, les présents les plus beaux, les offrandes les plus rares s’étalaient sur les marches du palais, mais toujours le père refusait.

Pour ma fille cette pacotille?
Remballez, petits princes. Ce n’est pas assez!

Car il savait, le vieux filou, qu’à travers les nuages les Dieux observaient. Trop fiers pour se mesurer aux mortels, ils attendaient dans les coulisses du ciel. Le dernier prétendant congédié, leur joie éclata. Ils se congratulèrent avec force tapes dans le dos et rires de boussus. Tout l’univers en tremblait. Mais cette euphorie ne dura pas. Méfiants les uns des autres, jaloux, envieux, plus vils encore que le plus méprisable des hommes, ils commencèrent à se disputer et bientôt, ô sacrilège, en vinrent aux coups! Les voilà qui se battaient comme des chiffonniers! De honte le Ciel se voilait la face! Les humains étonnés écoutaient le grondement de l’échauffourée.

Bientôt, de l’affreuse mélée on vit se lever Son Tinh, le Dieu des Montagnes, et Thuy Tinh, le Dieu des Mers. « Puisqu’il ne reste que nous, jouons à pile ou face pour savoir qui descendra le premier. » Aussitôt dit aussitôt fait. Ce fut le Dieu des Montagnes qui gagna. « Attention, lui dit le Dieu des Mers, surtout pas d’entourloupette! Le vieux ne décidera qu’après nous avoir vus tous les deux! Sinon gare! »

Quand le Roi vit arriver rubis, jades et diamants, lingots d’or et de platine, hermines, visons et zibelines, sans compter les bois les plus précieux, il ne put réprimer sa joie. « Pensez-vous que tous les Dieux du Ciel réunis puissent faire mieux que moi? demanda finement le Dieu des Montagnes. Décidez-vous, car d’autres jolies princesses m’attendent! » Pourquoi hésiter? se dit l’affreux roitelet. Un tien vaut mieux que deux – tu l’auras! « Tope-là, ma fille est à toi! »

Le lendemain arriva le Dieu des Mers avec ses coraux, ses perles et ses poissons tropicaux. Ce n’est pas tout! Du doigt il fit fleurir la Rose des Vents. « Voulez-vous des typhons, des tempêtes? La caresse d’une brise, le souffle d’un alizée? A votre guise, soufflez! Préférez-vous comme Harpagon compter vos moutons d’argent? Allez-y indéfiniment! Je n’ai pas fini. Ecoutez cette douce musique! Car si par malheur sur votre royaume s’abattait la peste, voici un petit air de flûte qui éconduira tous les rats de marais! »

 

« C’est très beau ce que vous m’offrez-là, mais vous arrivez trop tard! J’ai déjà conclu une meilleure affaire avec le Dieu des Montagnes! » dit le souverain, goguenard.

« Ah coquins!
Vous m’avez tous les deux trahi.
Gare à vous! »

Fou de douleur, Thuy-Tinh partit en coup de vent, et dans son antre de mer s’enivra de vin blanc. Bientôt la rage qui l’étouffait éclata. Vengeance! Mort à Son Tinh! hurlait-il, chevauchant les flots. Foudres et tonnerres éclatèrent! Tornades et typhons se déchaînèrent! A nous deux, mon salaud! Des trombes d’eau déferlèrent sur les montagnes. Attrapez ça! Les plus hauts sommets tremblaient, s’écroulaient. Sur leurs flancs des forêts entières comme feuilles d’automne s’envolaient! Dans les deltas les digues cédaient sous la poussée formidable des fleuves et des rivières en crues!

Depuis lors, à chaque mousson
la Mer revient punir la Montagne!
Mais c’est nous qui payons les pots cassés!

Quand les Dieux se battent
il n’y a plus qu’à se garer!

(Ce passage est extrait de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam.)

Notes:

– Les lectrices et lecteurs qui connaissent cette légende trouveront que mon interprétation ne correspond pas à leur version. En effet, ce que vous venez de lire est entièrement de moi! A ce propos je vous avouerai que j’ignore s’il existe un texte officiel. Comme les contes et les légendes appartiennent à la tradition orale, j’assume que leur transmission d’une génération à une autre a laissé aux conteurs une grande latitude. (Il en est ainsi de la Bible, du Coran et de la Torah.) Alors, profitant de la liberté dont jouissent tous les écrivains – petits et grands – je n’ai pas pu résister à la tentation de fabuler…

– « Le Roi d’Afrique avec ses éléphants, le Roi du Siam avec ses chats. » est emprunté à « Peau d’âne », un film de Jacques Demy.

* * *

Guy Levilain est l’auteur de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, Indochine mon amour et La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale ainsi que Don Pablo de Navarre (fantaisie donjuanesque) suivi de La Abuelita (fantaisie mexicaine):

 

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