La guerre de l’eau

La "guerre de l'eau"

L’eau est symbole de vie. Sans eau, nous n’aurions ni flore ni faune sur terre. Aussi l’eau est-elle une ressource naturelle de première nécessité, un bien universel et un droit humain. Pourtant Peter Brabeck et “Bibi” Netanyahu ne le pensent pas. L’un considère qu’elle est une marchandise dont Nestlé devrait s’approprier le monopole, l’autre qu’elle est une arme de guerre pour sa politique de la terre brûlée contre les Palestiniens. Le Blog qui Débloque vous propose aujourd’hui un article de Zohra Credy sur la guerre de l’eau.

 

Depuis début juin, les Palestiniens souffrent dramatiquement de la pénurie d’eau. Les territoires palestiniens occupés sont soumis à une politique drastique de coupure d’eau, or l’eau est un élément vital. Les Palestiniens dénoncent le vol de leurs ressources et stigmatisent la politique de ségrégation israélienne. Pendant qu’ils sont assoiffés, leur bétail décimé, leurs exploitations déséchées, les colons israéliens continuent de jouir de la distribution de l’eau pour irriguer leurs plantations, arroser leurs gazons et se rafraîchir dans leurs piscines.

Dans un récent article, selon la chaîne Almayaden (1), Haaretz a critiqué la politique israélienne de distribution d’eau. L’eau est la seule question sur laquelle le gouvernement israélien ait des difficultés à justifier sa politique ségrégationniste et répressive en usant d’arguments sécuritaires, rapporte l’article. Le journal a ajouté qu’Israël falsifie la vérité pour cacher sa politique de mainmise et de contrôle des ressources d’eau dans les territoires occupés. Selon Haaretz le Palestinien consomme 2 3 litres d’eau par jour, soit moins que le minimum vital, alors que l’Israélien en consomme 180 litres par jour.

L’occupant sioniste vole-t-il l’eau des Palestiniens ?

Pour répondre à ces questions la chaîne de TV Almayadeen a invité dans sa rubrique économique «  Al Iqtisadya » (2) un expert des questions hydrauliques, Nidhal CHARTOUNI, ingénieur-expert en énergie hydraulique, dont je vais traduire les propos. Ce qui va suivre n’est donc pas une étude mais la transcription de l’émission à laquelle j’ai apporté de légères précisions pour une meilleure compréhension du problème.

Selon l’invité de l’émission, l’eau est un enjeu capital pour le projet sioniste. Les prétentions sionistes sur l’eau sont anciennes. Dès 1873, nous dit-il,  les Britanniques avaient envoyé une commission d’études sur les ressources d’eau au Proche-Orient. Cette commission a conclu que l’exploitation de toutes les potentialités des ressources en eau disponibles peut permettre de faire vivre 6 millions de personnes. Pour Theodore Herzl, il faut créer les conditions d’un Etat viable. Au premier congrès sioniste de Bâle en 1897, il avait déclaré que  les bâtisseurs de l’ancienne/ nouvelle terre promise seront les ingénieurs hydrauliques. Animé par ce souci, le mouvement sioniste avait contesté les accords Sykes-Picot. Le mouvement sioniste avait demandé que la ville de Saida (Liban), le fleuve Litani (Liban), et toutes les sources d’eau de la région du fleuve du Jourdain et du Hauran ( Syrie) soient inclus dans le territoire de la Palestine mandataire. Ces revendications ont fait l’objet d’une correspondance suivie entre le mouvement sioniste et le gouvernement britannique. Pour l’établissement de l’Etat d’Israël, il fallait lui assurer des ressources naturelles dont l’eau constitue un élément vital.

Le mouvement sioniste ne s’est pas contenté d’entretenir cette correspondance. Il a aussi négocié une série de privilèges auprès du mandataire britannique. Ainsi, en 1921 une société juive a eu le privilège d’obtenir le monopole de l’exploitation des eaux du Jourdain et du Yarmouk. Cet accord stipule qu’aucun particulier et qu’aucune entreprise n’a le droit d’utiliser les eaux du Yarmouk et du Jourdain pour quelle que soit la raison sans l’accord de la société. En 1934, l’exploitation des richesses de la Mer morte en sel minéraux et en or fut confiée à une autre société juive. Une série d’autres projets ont été mis en place dès 1939.

Dans les territoires palestiniens occupés on trouve  un bassin aquifère dont la capacité est de 860 millions de m3 par an. Ce bassin est composée de 3 zones.

Une zone aquifère occidentale qui coule vers la Méditerranée. Cette nappe était utilisée par la population palestinienne de la région de Jaffa et de Tanimim. A partir de 1930 elle fut exploitée intensivement par les colons. Et ce mouvement s’est accéléré avec la création de l’Etat d’Israël en 1948.

L’aquifère oriental, la deuxième zone, coule vers le Jourdain. L’eau de cet aquifère a toujours été utilisée par les agriculteurs palestiniens grâce à l’existence d’un ancien aqueduc qui acheminait l’eau des sources des montagnes.

L’aquifère nord- oriental, coule vers le nord à partir de la région de Naplouse. Les Palestiniens de la région utilisaient depuis toujours les puits et les sources pour l’irrigation. Les colons juifs ont exploité dès les années 1930 cette eau en mettant en place un grand projet d’utilisation des sources de Ma’ayan.

De ces zones rien n’est donné aux Palestiniens aujourd’hui. Les études des Nations Unies – contrairement aux chiffres avancés par Haaretz, montrent que le Palestinien ne bénéficie que de 10 à 15 litres par jour contre 300 litres pour le colon. Avant l’occupation de 1967, 320 millions de m3  des eaux du Jourdain qui revenaient de droit aux Palestiniens étaient déjà détournés de façon illégale par Israël. Après l’occupation des territoires en 1967 la situation s’est aggravée en raison des mesures prises par l’occupant sioniste. Des lois militaires ont été adoptées dès les premiers mois de l’occupation :

  • Toutes les ressources hydrauliques ont été décrétées propriétés de l’Etat
  • La gestion et de l’infrastructure hydraulique (puits, sources, nappes) a été placée sous commandement militaire.
  • Interdiction de l’exploitation de tout nouveau réseau de distribution d’eau, de forage, de modernisation des équipements sans l’autorisation du commandement militaire

Israël a pris ces mesures pour déposséder les Palestiniens de leur eau :

  • Les Palestiniens ont été privés de 320 millions de m3 du Jourdain comme on l’a dit précédemment
  • Israël a établi toutes les colonies sur les nappes souterraines palestiniennes
  • Israël a détruit 162 puits palestiniens utilisés pour l’irrigation
  • Le long de la ceinture verte et côté israélien les sionistes ont foré 5OO puits très profonds pour pomper l’eau des nappes souterraines communes avec les Palestiniens
  • Le mur de séparation a démoli le réseau hydraulique palestinien. 23 OOO m de canalisation d’eau ont été détruits, un grand nombre de puits ont été soit englobés dans la ceinture verte soit rendus inexploitables par décision israélienne en raison de leur proximité ave le mur de séparation.

En raison de toutes ces mesures, les Palestiniens connaissent une situation dramatique et une pénurie d’eau qui menacent leur devenir.

Quelle est la position des Arabes et des Nations Unies ?

Une résolution des Nations Unies a  condamné en 1956 le projet israélien de détournement des richesses hydrauliques arabes qui prévoyait l’acheminement des eaux du lac Tibériade au Néguev précise Nidhal CHARTOUNI, mais les sionistes ont passé outre et les travaux ont été effectués. En 1964 les sionistes ont annoncé que le projet était terminé et que l’eau est arrivée au Néguev !

De leur côté, en 1953, les Arabes ont proclamé leur intention de vouloir protéger les eaux du Jourdain et du Yarmouk. Toutefois, ces déclarations n’ont jamais été concrétisées sur le terrain. En 1964 Nasser, le président égyptien, a appelé à un sommet arabe au Caire pour protéger les eaux arabes de la voracité des Israéliens. Ce sommet a élaboré un plan pour protéger les eaux du Jourdain et du Yarmouk. Des grands travaux ont été entrepris, mais en 1964 Israël les a bombardés . Et cet acte constitue pour moi, dit Nidhal, le premier acte de la guerre de 67.

L’importance de l’eau ne date donc pas d’aujourd’hui. Pour Israël, l’eau est une composante de sa stratégie sécuritaire, pour les Etats Arabes hélas, l’eau reste une question d’opinion et un objet de négociations !

Les ressources d’eau volées par Israël n’ont pas seulement concerné les territoires palestiniens occupés mais aussi   d’autres régions des pays arabes. Le plus grand bassin arabe d’eau se trouve avant que le fleuve Yarmouk ne franchisse la frontière de la Jordanie. Sa capacité est évaluée à 4 milliards et 300 millions de m3.

Au Liban Israël vole-t-il l’eau ?

Officiellement personne n’en parle, répond l’invité. C’est le black-out, mais officieusement Israël vole les eaux du Liban. Il y a des nappes communes entre le Liban et la Palestine historique. L’Etat, ainsi que les institutions qui le représentent, évaluent le volume des eaux communes à 150 millions de m3. Ces eaux concernent le Nahr Hasbany et Manbaa Al Wazani, mais les études sur le terrain montrent que les quantités sont beaucoup plus importantes car il y a des nappes souterraines. Certains bureaux d’experts les évaluent à 300 millions et d’autres études avancent même le chiffre de 427 millions de m3.

Ce qui est incontestable, c’est que dans la partie limitrophe de la frontière libanaise, Israël a construit des puits très profonds qui pompent les eaux d’une nappe souterraine sous Al-Khyam. Israël vole aussi les eaux du fleuve Litani par une canalisation souterraine qui est visible du côté de la Palestine occupée. Cet équipement a été installé lors de l’occupation israélienne du sud du Liban, et pour les hydrauliciens et les géophysiciens il a été construit pour acheminer l’eau du fleuve Litani qu’Israël veut s’approprier par la force ou par les négociations. Pour l’instant Israël ne peut le faire ni par la force – vu ses défaites face à la résistance libanaise, ni par les négociations !

Qu’en est-il du Golan ?

Le Golan c’est plus complexe, nous dit l’expert, toutes les ressources coulent et se regroupent dans un bassin sur la région frontalière entre le Liban, la Palestine, la Jordanie et la Syrie avant de couler vers le lac de Tibériade.

Ces eaux du Golan sont totalement volées. Avant 1967, il y avait des pipe-lines qui traversaient le Golan du sud au nord pour l’acheminement du pétrole de l’Arabie Saoudite vers le Liban. Avec la guerre de 67 et l’occupation du Golan par les forces sionistes, cette ligne fut interrompue, et Israël utilise ces pipe-lines pour transporter l’eau de cet immense bassin. Israël a également creusé de nombreux puits dans cette région.

Cette question de l’eau esquissée rapidement mais clairement par Nidhal confirme la thèse de la « guerre de l’eau » qui transparaît dans la déclaration du général Raphaël EYTAN, parue au Jerusalem Post (octobre 92). Dans celle-ci  il déclarait que la question de l’eau, à elle seule, empêche Israël de céder jamais le contrôle physique de quelques parties que ce soit des territoires occupés, ceux-ci étant absolument indispensable à la conservation des ressources en eau vitales pour le pays » (3)

La consommation israélienne est très élevée en raison d’une agriculture sophistiquée et très subventionnée grâce à une tarification très basse de l’eau d’irrigation pour les colons. L’image voulue de la terre promise, paradis dans la rhétorique messianique sioniste pour accueillir les Juifs, dicte la politique ségrégationniste israélienne de la gestion de l’eau dont les Palestiniens font les frais. La surexploitation constitue une réelle menace pour les aquifères des territoires occupés, et les forces d’occupation préfèrent rationnaliser sur le dos des Palestiniens et des Syriens par l’annonce de l’annexion du Golan.

  Notes

  • Almayadeen TV, une chaîne d’information libanaise,
  • Almayadeen, «  Al Iktisadya » du 16 juillet 2016
  • (2)Hillel I. SHUVAL « le problème du partage de l’eau entre Israël et les Palestiniens», Monde arabe, Maghreb-Machrek, n°138, octobre-décembre19 92, p. 32.

Guy Levilain est l’auteur d’une trilogie consacrée aux problèmes humains de l’Indochine coloniale vue à travers la saga de deux générations d’Eurasiens.

Il est également l’auteur de Don Pablo, fantaisie donjuanesque, suivie de La Abuelita, fantaisie mexicaine.

Pour lire un échantillon de ces romans, cliquez sur la page de couverture.

 

 

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