“La faim, vous ne savez pas ce que c’est!” Témoignage d’un déporté d’Indochine.

hanoiLe texte qui suit, extrait de La Mémé – le dernier volume de ma trilogie sur l’Indochine coloniale – concerne une anecdote relative aux événement de l’année 1945 qui pour être comprise exige une rétrospective historique.

Il faut savoir que la seconde guerre mondiale qui bouleversa la France avait épargné ses territoires d’outre-mer. En effet pendant les quatre premières années du conflit mondial l’Indochine avait continué son petit bonhomme de chemin sous la férule, cette fois, d’un Gouverneur Général pétainiste – l’amiral Jean Decoux – ce qui en 1940 était au goût du jour. Comment expliquer cette situation quand nous savons que l’Empire du Soleil Levant avait des visées sur l’Indochine et y avait dépêché 27 000 hommes ? Parce que le régime de Vichy qui avait déclaré l’armistice avec l’Allemagne le 22 juin 1940 avait également signé quelques mois plus tard un accord avec le Japon qui mit fin à quatre jours de débâcle (combats de septembre 1940 dans le Nord du Tonkin) et reconnut “la position privilégiée et les intérêts du Japon en Extrême-Orient.” En échange, le Japon s’engageait à respecter la souveraineté française en Indochine. Cette “entente cordiale” fut suivie par les Accords Darlan-Kato signés le 29 juillet 1941 à Vichy sur la “défense de l’Indochine”. Ces manœuvres diplomatiques permirent à l’administration coloniale de sauver la face en dépit de la mainmise de fait des Japonais sur la colonie. Ainsi fut mis en place une collaboration franco-japonaise sur le modèle de celle ayant cours en métropole.

« Après la drôle de guerre, les drôles d’alliés ! » disait mon père. Cette entente permit à l’armée japonaise marchant sur la Birmanie (alors sous contrôle britannique) d’installer des bases de transit sur le territoire indochinois. Elle fut suivie d’une période de coexistence ambiguë mais pacifique entre les deux forces armées. Mais dès 1944, le vent ayant tourné en faveur des Alliés, craignant un revirement gaulliste des généraux français et désireux d’éradiquer toute velléité de leur part, les Japonais lancèrent le 9 mars 1945 une attaque coordonnée sur toutes les garnisons françaises, et c’est à la faveur de ce « blitzkrieg » qu’en vingt-quatre heures l’Indochine française devint japonaise. L’occupation se désagrégea à partir du 6 août 1945, date du bombardement d’Hiroshima qui précipita la défaite et la capitulation du Japon.

Ainsi de mars à août 1945 trente-sept mille fonctionnaires et militaires français furent fait prisonniers et internés, les premiers dans les écoles et les locaux administratifs désaffectés des grandes villes, les seconds dans les camps de concentration de Hoa-Binh et de Pakson, véritables camps de la mort où les déportés astreint à douze heures de corvée par jour mouraient de sous-alimentation, de sévices corporels et de maladie.

Le témoignage qui suit est de mon beau-frère, jeune conscrit fait prisonnier lors de la chute de la citadelle d’Hanoï. Transféré au camp de Hoa-Binh, il dut sa libération et sa survie à la bombe atomique entrée dans l’Histoire le jour de son vingt-deuxième anniversaire.

* * *

… Bruit de chaises sur le carrelage. La maisonnée se met à table. « Où est Mémé ? Dans sa chambre ? Viens manger, Mémé. Le dîner est servi ! »

Je connais la maison sur le bout des doigts, mais ce soir j’apprécie le bras de Rachel. « Je t’ai fait un potage aux liserons d’eau. » Elle est adorable, ma petite-fille. Sait-elle que ce délice du pauvre me met encore les larmes aux yeux ?

La grande famine de 1945… Occupation japonaise, réquisition des stocks de riz, typhon et inondation. Les digues du Fleuve Rouge ont cédé. C’est l’apocalypse. Nous grignotons nos dernières provisions, un bol de riz mouillé de bouillon. Les mâchoires mastiquent en silence, par petites bouchées, hommage au principe de vie. Nous mangeons. Un million de Tonkinois n’ont pas eu cette chance.

Je me souviens… Des milliers de paysans chassés de leurs villages inondés avaient reflué sur Hanoï. Des familles entières campaient dans les rues, tendaient la main, suppliaient, mais les passants hâtaient le pas, les portes se refermaient. « Ne leur donnez rien, me conseilla une voisine, sinon ils viendront en nombre vous assiéger ! »

Mon dieu, mais que .faire ? Donnons quand même quelque chose à cette pauvresse avec son bébé dans les bras. Elle aura mangé. Quant aux autres…

Tous les matins, les tombereaux de la voirie ramassaient des monceaux de cadavres. 

Notes :

–  “Je connais la maison sur le bout des doigts”: la Mémé est aveugle.

– L’amiral Jean Decoux, le dernier gouverneur général de l’Indochine, estime le nombre des victimes à un million de Tonkinois (Le Tonkin était le nom de la partie Nord du Vietnam), A la barre de l’Indochine, 1949, cité par Pierre Brocheux dans Famine au Tonkin en 1945. Selon les chercheurs français et vietnamiens, ce chiffre est une sous-estimation.

– Les troupes britanniques arrivées à Saïgon en septembre 1945 pour désarmer les Japonais trouvèrent 69 000 tonnes de riz dans les entrepôts de la Compagnie Mitsui et 66 000 tonnes dans les magasins du Comité des Céréales. La famine au Tonkin serait-elle due à l’ineptie du régime colonial ou a une collusion entre Jean Decoux et Akihito Nakamura, son homologue japonais ? Consulter Indochine, la colonisation ambiguë, Pierre Brocheux et Daniel Hemery, Editions la Découverte, 2001, 337.

– Regardez Mémé qui savoure sa soupe aux liserons d’eau! Quelle frugalité ! Moi, je célèbre la vie à ma façon !

C’est mon gendre qui parle. Prisonnier des Japonais et de la fringale, il hallucinait. Il se rattrape, le morfal ! Détrompez-vous. J’aime Paul comme un fils. Mais il est des jours où il exagère ! Figurez-vous qu’il mange tout ce qu’il veut, digère tout ce qu’il engloutit et évacue copieusement tous les matins, alors que moi…

* * *

– Bien sûr que je me rattrape ! La faim, vous ne savez pas ce que c’est ! Même ceux qui ont souffert des rationnements et des pénuries n’en ont aucune idée ! Celle dont je vous parle, il faut être passé par un camp de concentration japonais pour la connaître!

Voyez-vous, un homme qui se met à table en déclarant « J’ai l’estomac dans les talons ! » ne vous parle pas de la faim. Il vous dit simplement qu’il a un « petit creux », et qu’il est prêt à faire honneur au repas que vous allez lui servir. Cet homme est en appétit. C’est une disposition qui prédispose au plaisir de se régaler. Ne souhaite-t-on pas bon appétit à tous ceux qui s’attablent ?

La faim dont je vous parle, c’est celle qui vous tenaille jour et nuit, jour après jour, un état permanent lové au plus profond de vous-même qu’une bouchée trois fois par jour ne dissipe pas. C’est la faim de celui qui reste sur sa faim des semaines et des mois. C’est celle qui vous étourdit, vous fait halluciner, vous ôte toute raison et vous réduit à l’état animal. C’est celle du prisonnier qui perdit un œil pour avoir piqué un bout de gras dans le plat du voisin et reçut pour son crime un coup de fourchette vengeur. C’est celle des copains que j’ai vu mourir, crevant de faim, l’estomac ulcéré ne supportant plus rien. C’est celle de ceux qui, mués par l’instinct de survie, se forcèrent à avaler le riz fermenté des agonisants pour mourir eux aussi d’empoisonnement. Voila la faim que j’ai connue dans le camp de Hoa-Binh. Et bon Dieu, cet enfer sur terre m’a donné le droit de me goinfrer pour le reste de ma vie !

 

Note :

  • Pour parer à la pénurie de carburant, les Japonais s’étaient emparés des réserves de riz pour en faire de l’alcool à brûler. Le résidu de cette distillation, dénué de toute substance nutritive, était donné aux prisonniers.

– Comment as-tu fait pour survive ? lui demande son fils Michel. Tu devais avoir un estomac d’autruche !

– J’ai simplement gagné à la loterie de la survie ! Il n’y avait pas que la faim. Il y avait la dysenterie, le paludisme et le béribéri, les corvées sous le soleil et la pluie, les coups de crosse, de gourdin et j’en passe ! Mille occasions d’y laisser sa peau ! Je crois aussi que je m’en suis sorti grâce aux piments…

– Aux piments ?

Un copain et moi avions pensé qu’accommodé de quelque végétaux, feuilles ou herbes, le riz fermenté serait digestible. Mais où en trouver ? La chance nous sourit. Lors d’une corvée hors du camp nous sommes tombés sur un buisson festonné de petits fruits rouges. Des piments diables ! Métis, nous les connaissions bien. Les herboristes annamites vantaient leurs vertus médicinales sans même savoir qu’ils étaient bourrés de vitamines et d’huiles essentielles. Outre les piments nous avons également dépouillé les plantes de leurs jeunes feuilles. « Assez, me disait Valèze, laisses-en pour la prochaine fois ! » A chaque occasion on s’en mettait plein les poches ! De retour au camp on en donnait aux copains, mais les métros se moquaient de nous. « Vous n’avez pas l’estomac assez ulcéré comme ça ? » Ils rigolaient, les idiots. Une semaine plus tard c’est nous qui creusions leur tombe…

Et cette histoire que l’autre jour maman ne voulait pas que tu racontes ? « Paul, pas à table ! » s’était-elle écriée en faisant les gros yeux !

– Ah, celle là ! Inoubliable !

– Raconte !

Tu sais que c’est le 6 août 1945 que les Américains ont largué leur première bombe atomique sur le Japon. Evidemment, nous ne le savions pas, mais les Japs l’avaient appris. Car tout à coup, un beau matin…

* * *

Désolé, chères lectrices et chers lecteurs, la suite sera pour le prochain numéro, c’est-à-dire mardi prochain.

Guy Levilain est l’auteur de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, Indochine mon amour et La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale ainsi que Don Pablo de Navarre (fantaisie donjuanesque) suivi de La Abuelita (fantaisie mexicaine):

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