“La faim, vous ne savez pas ce que c’est!” Témoignage d’un déporté d’Indochine. (Suite et fin)

hanoi– Et cette histoire que l’autre jour maman ne voulait pas que tu racontes?    « Paul, pas à table! » elle avait dit en faisant ses gros yeux.

– Ah, celle-là ! Inoubliable!

– Raconte!

 

Tu sais que c’est le 6 août 1945 que les Américains ont largué leur première bombe atomique sur le Japon. Bien entendu nous ne le savions pas, mais les Japs l’avaient appris. Car tout à coup, un beau matin, plus de clairon, plus de coups de gueule. Dans la grande cour plus de rassemblement ni de drapeau nippon ! Au lieu de cela un silence de mort sur le camp soudain vidé de toute présence japonaise. « Et notre petit-déjeuner? Notre café au lait et nos croissants? » gueulaient les copains qui avaient encore assez de force pour plaisanter.

“J’ai entendu un grand chamboulement au milieu de la nuit, nous dit un gars. J’ai pensé à une manœuvre de nuit.” Moi et les copains, n’avions rien remarqué du tout, car la nuit était notre seul moment de répit, et nous ne sortions de notre sommeil comateux qu’au son des coups de cravache et de crosse. Qu’est-il arrivé? Quoiqu’il en soit, il est évident que les Japonais nous avaient bel et bien abandonnés.

 

“Qu’est-ce qu’on fout là?” Alors par petits groupes les prisonniers se défilèrent aussi. “Qu’est-ce qu’on attend?” me demande mon copain Valèze. Il faut toujours réfléchir avant de prendre une décision, et celle-là était de taille. Filer les mains dans les poches et l’estomac vide? C’est qu’il y a au moins 50 km entre Hoa-Binh et Hanoï!

Alors on réfléchit. Le camp est désert. Allons voir ce que nous pouvons récupérer. A défaut d’argent, il nous faut trouver quelque chose pour échanger, troquer. Autrement, comment bouffer? Les bureaux sont vides. Plus rien dans les baraques, les entrepôts. Mais Valèze découvre une porte. La caverne d’Ali-Baba! Dans cette pièce des cartons plein les étagères! Ils sont vides. Merde! Nous pensions trouver quelque chose, peut- être les montres et les bracelets, les bagues et les lunettes dont ils nous avaient dépouillés lors de notre arrivée. Mais plus rien. Les Japs nous avaient devancés. Nous avons pourtant continué à fouiner et finalement j’ai réussi à dénicher une montre sous un tas de débris de toutes sortes. Je l’examine, la secoue, la remonte. Elle fait tic-tac. C’est mieux que rien. Nous nous sommes mis en route l’estomac creux, mais le cœur joyeux.

 

Nous traversons un village. Les gens étonnés nous regardent, chuchotent. Pourtant, nous n’avions rien de menaçant. J’avise une hutte qui me semble être celle d’un marchand. Une chance, c’est la boutique d’un charcutier. L’homme nous dévisage surpris. Rien d’étonnant, avec nos visages émaciés et notre dégaine! Je lui explique en annamite que nous venons d’un camp de prisonniers abandonné par les Japonais. Il n’a pas l’air surpris. Sous un châle, une jeune femme cache comme elle peut une contusion qu’elle a sur la pommette. Elle me paraît toute secouée. Son bonhomme l’aurait battue ? Pourtant, il n’a rien d’une brute. Son regard a quelque chose de doux et de triste. Nous regardons autour de nous. Derrière le comptoir de la viande dans un baquet. Du bœuf, du buffle ? Sur un plateau des saucisses à côté d’un brasero allumé. Il s’apprêtait à les griller. Je lui en demande une douzaine et tire la montre de ma poche. Il a compris. Le marchandage va commencer. Non. Il l’accepte sans discuter et demande à sa femme d’aller chercher des feuilles de bananier pour les envelopper. La boutique s’emplit d’un fumet divin. Nous humons avec délice. Il en fait deux paquets et nous souhaite bonne route.

 

Nous mangeons. Plus morfal que Valèze, j’ai déjà englouti mes saucisses. Grasses à souhait, fleurant bon le gingembre, l’ail et le piment, quel regal ! Six mois que je ne m’étais pas mis un bout de bidoche sous la dent ! Lui, en est à sa dernière.     “Merde !” s’écrie-t-il. Il extirpe quelque chose de sa bouche, l’examine. “Ben quoi, je lui dis. Une esquille d’os? Fais pas le délicat! ” Au lieu de la jeter, il l’examine. “Putain, c’est un ongle!” Il me le met sous le nez. Un ongle en effet, mais un ongle de quoi? Nous nous regardons. « C’est du singe qu’on a bouffé ! » je lui dis en rigolant.

 

– Du singe? demande le fils.

– Argot militaire pour corned beef. Une bonne blague, vu les circonstances!

 

“Et pourquoi pas? j’insiste. Il y en a peut-être par ici!” Valèze me regarde de travers. Des singes sauvages dans le delta tonkinois? Ça le turlupine. Moi aussi. La curiosité, c’est contagieux. Nous ruminons en marchant.

 

Les Japonais s’étant posés en libérateurs des Indochinois colonisés, les occupants furent d’une grande cordialité avec les indigènes. Nonobstant le pillage des stocks de riz qui accula leurs protégés à la famine, ils furent d’une grande courtoisie avec la population locale. Mais quand le vent de la défaite avait commencé à souffler, balayant tout, y compris les Conventions de Genève, pouvait-on encore compter sur leur civilité de circonstance? L’un d’eux, hier ou avant-hier, aurait décidé de faire un mauvais coup. Supposons qu’il eut envie d’aller rendre visite à la jolie femme du boucher. Alors je l’imagine entrant dans la boutique. Elle est seule. Il la saisit. Elle résiste. Il l’assomme, la jette au sol et entreprend de la violer quand le mari accouru lui fend le crâne d’un coup de hachoir bien appliqué. Schlack ! Tous deux horrifiés retournent le mort. “Chet cha!” gémit la femme. C’est un soldat japonais! Vite débarrassons-nous de son uniforme! On le déshabille, et on jette le tout dans la fosse d’aisance. Mais que faire du macchab? L’envelopper dans une natte et le porter à la rivière? Oui, mais voilà, il faudrait passer entre les paillotes des voisins toujours à l’affût d’un potin.

“Eh, charcutier ! C’est-y du lard ou du cochon que tu as là?” Tu vois ça d’ici ? Non, il ne faut pas que le Jap sorte de la boutique.

 

Alors devine !

 

Valèze est devenu tout pâle. Agenouillé au bord de la route, il dégueule tripes et boyaux. “Quel gaspillage! je lui dis, taquin. Toute cette bonne bouffe dans le fossé! Et elle nous a coûté une belle montre!” Déconne pas! qu’il me répond. Déconne pas avec ça!

“Mais voyons, je lui dis calmement, penses-y! Quand on te demandera ce que tu as fait de glorieux pendant la guerre, tu pourras dire:

J’ai bouffé du Japonais!

– Quelle histoire! S’exclame Michel. Papa, il faut absolument que tu l’écrives dans tes mémoires d’ancien combattant! Bravo! Pourtant, permets-moi de noter ceci. Aussi étonnante qu’elle soit, cette histoire n’est qu’une fabulation! Très réussie, mais néanmoins une fiction! Tu n’étais pas sur les lieux du crime. Tu as tout imaginé!

– Je n’avais pas besoin d’y être pour reconstiter les faits. Valèze et moi avons procédé comme Sherlock Holmes et le brave Dr. Watson. “Voyons, qu’est-ce qu’on a remarqué en entrant dans la boutique? Rappelle-toi, fais un effort.” Nous avons réexaminé les lieux, induit les circonstances et déduit les faits. La charcutière avait été malmenée, frappée. Ça se voyait à son désarroi et à son visage meurtri. L’agresseur n’était pas le mari. Ça se voyait à son regard et à sa bonne gueule. Les morceaux de viande dans le baquet étaient trop rouges pour être du porc. Pas de bovins dans la région en dehors des buffles qui sont des animaux de trait et non de boucherie. Finalement l’ongle que Valèze avait failli avaler. Conclusion : ce ne pouvait être que de la chair humaine.

– Mais pas nécessairement japonaise!

– Très juste. Mais réfléchis. La victime serait-elle du village? Pas possible. L’un des leurs dans une petite communauté bien soudée? Hypothèse à éliminer. La victime serait-elle être l’un des nôtres, un évadé? Les évasions étaient impossibles, et nous étions tous des cadavres ambulants! Rien que la peau et les os! C’était donc, quoi? Un soldat japonais! CQFD.

* * *

Guy Levilain est l’auteur de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, Indochine mon amour et La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale ainsi que Don Pablo de Navarre (fantaisie donjuanesque) suivi de La Abuelita (fantaisie mexicaine):

 

Save

Save

Save

Save

Merci pour le partage