La chair de l’Empire, ou la police des mœurs en régime colonial

Première partie

Dans mon avant-propos de Grand-père, raconte-moi l’A-nam, ouvrage écrit au cours de l’année 1995 mais publié en 2013, j’avais souligné que ce premier volume de ma trilogie sur l’Indochine n’était pas seulement l’histoire de la présence française en Asie vue à travers la saga de deux générations d’Eurasiens, mais surtout l’examen d’un sujet que ni l’histoire ni la sociologie n’avaient encore exploré – à savoir l’impact psychologique de la colonisation sur les acteurs du drame colonial: les colonisateurs, les colonisés et les métis issus de leur rencontre. Celle-ci, ayant eu lieu dans un contexte de domination, ne pouvait que conduire à la désagrégation de toutes les relations interraciales – sociales et surtout sexuelles.

Professeur de francais, et non de sociologie ou d’anthropologie, mes réflexions sur ce sujet ne s’appuyaient sur aucune recherche scientifique, car elles se fondaient uniquement sur l’observation et l’expérience – celles des Eurasiens qui ont vécu toute leur vie en Indochine, celles des Européens de passage comme celle des vieux coloniaux, et les anecdotes si précieuses de la « petite histoire » qui loin de nous perdre dans les détails éclairent la grande en y jetant un regard humain. Par ailleurs, je savais que malgré mon approche empirique, mes commentaires n’étaient pas dénués de valeur, car ils s’appuyaient sur la réalité coloniale que des auteurs tels qu’Aimé Césaire, Frantz Fanon et Albert Memmi ont vécue et dépeinte dans leurs ouvrages.

Je fus donc ravi de voir que mes conclusions ont été validées par l’anthropologue étasunienne Ann Laura Stoler dans un ouvrage traduit en français et publié aux éditions La Découverte en 2013. Voici un extrait de la présentation de son livre qui vous éclairera sur l’orientation de ses recherches:

 

« L’homme reste homme tant qu’il est sous le regard d’une femme de sa race. » Dans les colonies, cette phrase n’a rien d’un paisible constat. Comme le montre avec force l’historienne et anthropologue états-unienne Ann Laura Stoler, c’est une injonction qui trahit une inquiétude, inséparablement raciale et sexuelle, sur l’ordre du monde colonial.

“ Du ventre des maîtresses au sein des nourrices, l’Empire (qu’il soit français, britannique, néerlandais, ou autre, en Afrique, en Asie et ailleurs) est obsédé par la police de l’intimité : il régule les relations sexuelles, entre prostitution, concubinage et mariage, en même temps que la reconnaissance des enfants métis et l’éducation des enfants blancs. Car, au moins autant que des ‘autres’ racialisés, c’est bien de ‘blanchité’ qu’il s’agit.

“Mais ce que le colon savait, les études coloniales l’avaient oublié. Telle est la leçon coloniale que nous offre Ann Laura Stoler, relisant la biopolitique selon Michel Foucault à la lumière crue de l’Empire : les savoirs sexuels du colonisateur sont aussi des pouvoirs raciaux, tant la mise en ordre est également un rappel à l’ordre.”

(Extrait de la présentation de La chair de l’empire, savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, Ann Laura Stoler, La Découverte, 2013)

Notes:

 – « L’homme reste homme tant qu’il est sous le regard d’une femme de sa race. » Par ces mots Georges Hardy postule qu’aux colonies l’homme blanc a besoin de la présence d’une femme de sa race pour rester homme, autrement il s’avilirait et se “déciviliserait” au contact des femmes indigènes. (Le terme “se décimaliser” était employé par l’administration coloniale en Indochine.) Georges Hardy recommandait donc la présence de compagnes françaises pour assurer le bien-être physique et moral des colonisateurs. Bien entendu ce conseil ne valut que pour les colonies de peuplement (Algérie et Nouvelle Calédonie), mais pas en Indochine ni en Afrique (AOF et AEF), colonies d’exploitation.

 – Aux colonies les enfants européens pouvaient jouer avec les enfants indigènes, généralement ceux des domestiques à demeure, jusqu’à l’âge de 5 ou 6 ans. Passé cet âge ils devaient tenir leur place et observer la “bonne distance” avec les indigènes.

– Georges Hardy (1884-1972), haut fonctionnaire, professeur d’histoire et directeur de l’Ecole Coloniale et Recteur d’académie. Recteur d’Alger sous Vichy, il est révoqué à la Libération.

Pour illustrer ces mœurs coloniales je vous propose un premier extrait de Indochine, mon amour, le second volume de ma trilogie sur l’Indochine. Emma Montreuil, métropolitaine de passage à Hanoï, s’entretient avec Edouard Gauthier, dit le Gourou, un vieux colonial pas comme les autres. Ils parlent de l’orientalisme, un mouvement littéraire en vogue au début du XX ème siècle. Son hôte l’ayant laissée seule un moment, la jeune femme se remémore ses lectures.

* * *

Mes pensées revinrent à Pierre Loti, notre écrivain-canonnier, en particulier à « Madame Chrysanthème », roman dans lequel notre officier de marine nous conte ses extases dans les bras d’une très jeune Aphrodite – elle avait dix-huit ans, jolie poupée de soie qu’il « épousa au mois » et abandonna pour d’autres aventures… Il en a gardé « un souvenir ému », et c’est une faveur qu’il nous accorde en nous ouvrant son cœur. Le triste sire! Mais je doute que la majorité des gens pense comme moi. La femme est jouet partout dans le monde, et elle l’est davantage dans le contexte oriental, quand l’homme blanc, fort de son prestige, se pose en seigneur et maître.

Au fond, Loti n’est pas un mufle. Je veux dire qu’il ne l’est pas plus qu’un autre. C’est ainsi que l’Européen se conduit en Asie. Il explore, il s’étonne, il s’amourache et très vite succombe au charme de l’exotisme. Pâmé, il célèbre la femme orientale. Il chante l’amande de ses yeux, la finesse de sa taille; son corps de fillette, sa sensualité juvénile; sa bouche et ses mains faites pour l’amour. Il l’élève au-dessus des nues. C’est un grand hommage qu’il lui rend, mais c’est surtout un coup de chapeau qu’il se donne, et qui le remplit d’orgueil. Car n’est-ce pas la tendre soumission de cette femme-enfant qui le flatte et le grandit? Les soins et les délices dont elle a le secret qui l’enivrent? Et surtout, n’est-ce pas dans ses bras qu’il se sent suprêmement viril? Alors du haut de son piédestal, satisfait de son image, il peut s’avouer vaincu par une petite poupée! Sa magnanimité n’aura été qu’un beau geste par lequel il s’affirme. Est-ce que j’exagère?

Le second extrait traite des cas spécifiques à la situation indochinoise. La scène a lieu une semaine plus tard chez Edouard Gauthier devenu le mentor de la jeune femme.

 

Les invités arrivaient, saluaient le maître de maison, échangeaient quelques propos, puis se rendaient au bar. Je crois qu’il fut aussi ravi que moi de leur départ. Nous brûlions de reprendre notre conversation hebdomadaire. Une entente faite de curiosité, de complicité et d’affection s’était établie entre nous. Le maître avait adopté son élève. Je me sentais honorée.

– Pouvez-vous me dire s’il y eut des relations amoureuses entre une Française et un Annamite? lui demandai-je à brûle-pourpoint.

Je ne crois pas que ma question le surprit. Ce n’est pas la première fois que je suis primesautière. Il sourit. Aurait-il deviné la raison de ma curiosité?

– Oui, mais ces occasions sont très rares. Toutes les Françaises d’ici n’ont que mépris pour les indigènes, qu’ils soient détenteurs de doctorats ou illettrés, malingres ou athlétiques. C’est une attitude bien ancrée dans les mœurs coloniales. Les métropolitaines n’ont généralement pas ces préjugés. Je vais vous conter le cas d’un Annamite, docteur de la Faculté de Pharmacie de Paris, qui eut l’effronterie de revenir au pays en compagnie d’une belle blonde. J’ai dit belle blonde parce que toutes les blondes –même les plus fadasses – étant de race blanche sont belles par définition! précisa-t-il avec un clin d’œil malicieux. Bien entendu, ce fut le scandale. La communauté française en était outrée! On boycotta sa pharmacie. Qu’importe. Il décida de se consacrer à la clientèle indigène, baissa les prix, se dévoua aux pauvres et aux souffrants. Au bout d’un an notre bon samaritain fit fortune, et la population locale adorait son nouveau guérisseur!

– Quelle belle revanche!

– Ce fut un cas exceptionnel. Son éducation française et son diplôme de Paris l’avaient protégé. Par ailleurs, établi à son compte, il était son propre patron. Mais voici ce qui le rendit « très acceptable ». Ayant gagné pas mal d’argent il se fit installer un petit laboratoire et se consacra à la recherche. Seul et sans soutien, il œuvra pendant plusieurs années dans l’obscurité, et puis un beau jour l’événement qui étonna tout le monde. Il avait découvert un remède nouveau contre le paludisme. L’Institut Pasteur confirma la validité de ses travaux. Paris en informa le Gouverneur Général qui dut reconnaître l’importance de la découverte et, au nom de la science, le décora de l’Ordre de je ne sais plus quoi. La respectabilité de l’obscur pharmacien du quartier indigène était assurée !

– Je suis si heureuse pour ce couple !

– Il eut même l’audace de s’acheter une belle auto décapotable et pavanait dans les rues de Haïphong avec sa belle blonde cheveux au vent !

– Tant mieux pour eux !

Note:

– Cette anecdote est authentique. Je la tiens de mon père, né à Haiphong en 1890.

– Oui, mais en général ce genre de liaison finit toujours mal. Je me souviens d’un matelot qui ramena de France l’élue de son cœur. Cette fois, l’épouse et le mari souffrirent le martyre. Comme il l’avait rencontrée à Marseille, il fut décrété qu’elle ne pouvait être qu’une fille du port, et lui un proxénète. Une prostituée française en Indochine et maquereautée à un indigène? C’était inconcevable! Le couple fut victime d’un harassement bien orchestré. Pour son malheur, notre pauvre Annamite ayant eu la candeur de faire une demande de naturalisation – il avait cru bien faire! – l’administration coloniale en profita pour mener une enquête qui se transforma aussitôt en campagne de diffamation. Je me souviens d’une photo dans le journal local représentant une humble mais honnête demeure du quartier indigène avec le commentaire suivant: “Comment une Française peut-elle s’abaisser à vivre dans ce taudis?” Tous deux, inscrits sur une liste noire, furent réduits au chômage. Au bout d’un an le mari et son épouse mirent fin à leurs jours…

 Interloquée, j’étais sans voix. Le Gourou le remarqua. Il posa doucement sa main sur la mienne.

– Chère Emma, il se passe des choses sordides sous le beau ciel indochinois! Elles s’offrent tous les jours à nos yeux. Mes amis et moi en sommes conscients. Mais qu’y pouvons-nous? Nous sommes une minorité noyautée, neutralisée! C’est dur. Pourtant j’ai pris mon parti en décidant de finir mes jours ici, par amour pour ce pays où repose la mère de Jacques, ce doux pays que je porte en moi comme une écharde…

 Note :

– A la mort de son épouse Tonkinoise, le Gourou rentra en France ramenant avec lui son fils Jacques, mais la métropole ne réussit pas au vieux colonial. Il décida deux ans plus tard de retourner à la colonie et d’y vivre sa destinée “d”âme errante”.

Sa voix avait tremblé. Il y eut un silence, un long recueillement. Je fus consciente de la gravité du moment et retenais mon souffle.

– Mais comment préserver sa dignité humaine ? reprit-il d’une voix calme. Ah! Voilà la grande question! Fermer les yeux, se boucher les oreilles et la fermer? Non. Je n’aurai jamais cette scélératesse! Alors quoi? La contemplation, l’évasion… l’opium?

 Le regard dans le vague, il s’interrompit de nouveau.

– Avez-vous entendu parler de Jules Boissière? Un homme admirable! Soldat, journaliste et auteur, il tomba amoureux de ce pays dont il maîtrisait la langue et les idéogrammes. Il lisait trois mille caractères et s’entretenait aussi bien avec le peuple qu’avec les mandarins! L’opium fut son évasion. Il mourut à Hanoï à la fin du siècle dernier, en 1897. Il ne reste de lui que quelques écrits dont “Fumeurs d’opium”, un recueil de nouvelles, les meilleures que l’on ait jamais écrites sur l’Indochine. Il avait 37 ans…

 Je comprends à présent l’amour que le Gourou porte pour ce pays où il mourra “comblé de douceur et de douleur”. Faut-il se droguer pour supporter cet autre mal jaune, le déchirement de trop aimer un pays que d’autres Français foulent du pied? Oiseau de passage, mon billet aller-retour en poche, je m’en irai d’ici quelques semaines. Mais le Gourou et le commissaire, Jacques, Pierre et Alain? Et combien d’autres encore pour qui l’Indochine est autre chose qu’un pays à exploiter? Aussi pénible soit-elle, je voulais continuer mon exploration in vivo de la colonie. J’étais venue pour voir et non pour fermer les yeux. J’hésitai cependant.

 – J’ai déjà trop abusé de votre temps, M. Gauthier. Je ne veux pas vous ennuyer avec toutes mes questions…

– Mais non, vous ne m’ennuyez pas du tout! Evidemment, je préfèrerais vous parler des délices de ce pays qui n’en manque pas, grâce à Bouddha! Au lieu de m’assombrir, votre questionnement me réjouit. Je vous étonne? D’abord, vos questions ne sont pas seulement l’indice d’un esprit éclairé mais surtout le signe d’une faculté supérieure, l’intelligence du cœur. Vous vous penchez sur un problème parce qu’il vous touche, et votre curiosité m’encourage à croire que les générations futures seront plus humaines que la mienne. Ensuite elles m’obligent à reprendre conscience des problèmes que nous vivons. Ce retour de manivelle me réveille comme une bonne gifle. C’est brutal, mais salutaire! Savez-vous pourquoi? Ce face à face, par sa cruauté même, confirme le bien-fondé de mon choix, décision dont je me félicite chaque jour! C’est dans l’évasion que j’ai pu conserver ma santé mentale et sauver du naufrage mon intégrité psychologique. On m’a souvent traité de fou, ce qui pour moi n’est pas une insulte. Car au fond, qu’est-ce qu’un fou? C’est quelqu’un qui ne peut plus supporter le poids d’un malheur, une âme troublée qui n’a que son imaginaire pour tout refuge… « Gribouille se jetant à l’eau par crainte de la pluie! » disent mes critiques. Rigolez tant que vous voudrez! Moi, j’imagine Gribouille heureux!

Un éclair de gaieté brilla dans ses yeux.

– Par ailleurs, reprit-il, répondre à vos questions a l’avantage de flatter mon orgueil! Expert en chinoiseries indochinoises, je suis quand même bon à quelque chose!

– Ainsi, puisque nous sommes impuissants à changer le monde, devons-nous nous couper de lui et vivre en dehors de la vie? Car retourner en France me semble à présent bien futile. C’est « fermer les yeux, se boucher les oreilles et la fermer » comme vous venez de le dire, sans que notre conscience en soit pour autant soulagée. Alors quoi? Imaginer Gribouille heureux?

– Non, il faut imaginer Emma heureuse! Alors commencez tout de suite. Détachez-vous. Disséquez, examinez et enregistrez avec le détachement d’un médecin légiste! C’est difficile, je le sais. Raison de plus pour vous y entraîner! Allez-y, je vous écoute.

* * *

 

En raison des fêtes de fin d’année la suite de cette conversation ne sera pas publiée mardi prochain, mais le mardi 3 janvier 2017. Entre temps je vous souhaite des retrouvailles mémorables dans la joie et l’affection de votre famille et de vos amis.

Guy Levilain est l’auteur de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, Indochine mon amour et La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale ainsi que Don Pablo de Navarre (fantaisie donjuanesque) suivi de La Abuelita (fantaisie mexicaine)

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