La chair de l’Empire ou la police des mœurs en régime colonial (suite et fin)

Dans la première partie de cet article je m’étais servi d’un extrait de Indochine, mon amour pour illustrer les observations de l’anthropologue étasunienne Ann Laura Stoler qui, dans un ouvrage récemment publié en France, s’est penchée sur la dimension humaine de la colonisation, à savoir son impact psychologique sur les acteurs du drame colonial – les colonisateurs, les colonisés et les enfants issus de leur rencontre – une dimension importante pour qui veut comprendre le colonialisme dans toutes ses manifestations, mais que les historiens et les sociologues ont jusqu’ici négligée.

Dans l’avant-propos de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, premier volume de ma trilogie sur l’Indochine paru en 2013, j’avais déjà souligné “l’inévitable désagrégation de toutes les relations interraciales – sociales et sexuelles – faussées par un racisme louvoyant et divers.” Ce racisme, loin d’avoir disparu avec les colonies, s’est réimplanté dans les métropoles ex-colonialistes devenues aujourd’hui multiraciales. Aussi nous faut-il reconnaître que la police des mœurs est malheureusement bien vivante, et que les problèmes qui se posaient jadis à Hanoï, à Dakar ou à Nouméa se posent encore aujourd’hui dans l’hexagone.

Continuons l’exploration de ces cas quasi-médicaux, et pour ce faire revenons sur la véranda d’une villa d’Hanoï et écoutons Emma Montreuil, jeune métropolitaine de passage à Hanoï, s’entretenir avec Edouard Gauthier, un vieux colonial pas comme les autres.

 

* * *

 

– Voici une question qui m’accable. Si l’union d’une Française et d’un Annamite est taboue, puis-je en conclure qu’il en serait de même dans le cas d’une Française et d’un métis? Et tant que j’y suis, que pense la société coloniale du couple Français-femme annamite, Français-métisse, métis- femme annamite?

– Grand dieux! Vous avez l’intention d’écrire une thèse sur nos amours interdites!

– Je veux comprendre l’Indochine et la mentalité coloniale!

– Et vous comptez sur moi pour vous éclairer?

– Vous êtes, selon moi, le seul qui puisse répondre à mes questions. Vous avez une vaste expérience du pays, vous êtes un érudit, vous avez épousé une Tonkinoise, vous avez un fils métis, et surtout vous êtes un homme de cœur. Par ailleurs, n’avez-vous pas dit que vous étiez expert en chinoiseries? Oui, je compte sur vous pour m’éclairer.

 

Le Gourou alluma une Bastos et m’observa à travers la fumée de sa cigarette. Son regard mi-sérieux, mi-amusé semblait me dire: “Tiens, voilà une petite fille bien courageuse. Elle a du cœur mais possède-t-elle tous les éléments pour comprendre?”

 

– Commençons par une rétrospective historique. “Liberté, égalité, fraternité” est notre devise. Née sous la Révolution, elle fut écartée sous la Restauration, le Premier et le Second Empire – nous savons pourquoi, pour s’imposer définitivement sous notre IIIè République. Bravo! Mais voici qu’apparaît une contradiction bien gênante… Comment concilier République et Empire colonial quand celui-ci est fondé la supériorité raciale, concept que l’idéal républicain n’admet pas? Pour comprendre, il faut remonter à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Qu’est-ce que l’homme, et qu’est-ce que le citoyen? Deux belles abstractions vouées à toutes sortes d’interprétations byzantines. C’est ce qui arriva. Les délégués de Saint-Domingue – aujourd’hui Haïti, tous planteurs et propriétaires d’esclaves, exigèrent que les Noirs en fussent exclus. Leur vœu fut exaucé. Le pauvre Marat, en avance sur son siècle, fut le seul à défendre les Noirs…

 

– Permettez-moi d’évoquer la figure d’Olympe de Gouges qui rédigea en 1791 une Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne trop avancée elle aussi pour son temps…

– Très juste, dit-il avec un sourire admiratif. Comme vous le savez, la Convention n’était guère préparée à accepter un tel projet. Et un siècle plus tard, notre IIIè République ne l’est pas non plus! Oui, il y eut des êtres d’exception, des esprits éclairés que l’on a vite mis en veilleuse! dit-il en se tranchant la gorge du doigt. Ainsi, les ouvriers et les artisans désarmés par la loi Le Chapelier, les femmes de toutes conditions et les esclaves des Antilles ne furent jamais conviés à la grande célébration de la convivialité républicaine! D’où l’hypocrisie patente – ou le relativisme moral si vous préférez, de nos illustres pères! Voilà l’origine de la grande faille. D’un côté, une République bourgeoise, de l’autre, un empire d’outre-mer où “le sang français” détermine la citoyenneté! Conclusion: aux colonies, la France se découvre sous les traits d’une race!

Note:

– Promulguée le 14 juin 1791, la loi Le Chapelier interdit pendant un siècle les organisations ouvrières, notamment les rassemblements paysans et ouvriers ainsi que le compagnonnage. La loi Waldeck-Rousseau légalisera les syndicats le 21 mars 1884.

 

– Quelle leçon d’histoire vous me donnez là!

– Incroyable, n’est-ce pas? Ainsi toute domination coloniale – fondée par définition sur la supériorité raciale, doit s’opposer au métissage. Il s’agit pour le groupe dominant de préserver sa pureté. Voyez les Etats-Unis d’Amérique, l’Afrique du Sud et toutes les colonies. Aucune forme de fraternisation ne sera tolérée. Notre système colonial ne déroge pas à cette loi. Voyez notre principe du grand partage. Deux différences cependant à notre décharge! Pas de loi écrite depuis l’abolition du Code Noir ni de lynchage! Mais le droit coutumier est aussi solide qu’une loi d’airain…

Le Gourou s’interrompit un instant. Savait-il pourquoi ces questions me tenaient à cœur? Il est si perspicace.

­– Selon moi, reprit-il, les deux premiers délits sont les plus graves. L’union d’un Annamite et d’une Européenne est inadmissible. Nous le savons. Celui d’un métis et d’une Française l’est également, du moins pour le moment. Voici pourquoi. Parce que le métis, même de nationalité française, n’échappe pas à deux lois fondamentales: la jus soli – celle du sol, et la jus sanguinis – celle du sang. Son lieu de naissance et sa moitié asiatique font de lui un indigène. C’est aussi simple que ça!

– Et sa moitié française? Elle ne compte pas?

– Mais voyons, elle est souillée! dit-il avec un rire amer. Effarant, n’est-ce pas? Mais je vous ferai remarquer ceci: nous-mêmes, vous et moi, démocrates épris de liberté, d’égalité et de fraternité, quelle est notre première réaction à la vue d’un mulâtre? Le voyons-nous Blanc ou Noir? C’est vous dire que le racisme, phénomène ondoyant et pervers, nous empoisonne tous!       

– Mon dieu, comme vous avez raison…

– Pour cette raison, les Anglo-Saxons – toujours très pragmatiques, ont imaginé la “loi de la seule goutte de sang” qui stipule que tout mulâtre, à quelque degré qu’il soit, est réputé Negro. Avouez que ça simplifie les choses! La France, plus conciliante ou plus cauteleuse – à vous de choisir, n’a pas osé trancher la question de façon aussi radicale. Elle hésite, surtout en ce qui concerne les métis franco-indochinois dont le teint clair ou parfois les yeux bleus étonnent. Leur affiliation française est visible, d’où leur situation équivoque. Pourtant, bien qu’aucune loi écrite n’interdise leur union avec une Européenne, le droit coutumier est là pour veiller à ce qu’il n’y ait pas d’infraction. Ainsi, la discrimination existe bel et bien, mais sous des formes plus ou moins subtiles. Ainsi, à titre d’exemple, mon fils Jacques et son ami Sorel, bien que citoyens français et employés de l’Etat, gagnent beaucoup moins que leurs homologues européens. La différence de salaire serait de 15 à 20 %, si j’ai bonne mémoire… Par ailleurs, les métis n’occuperont des postes de direction que si leur autorité s’exerce sur les indigènes. Les Blancs ne tolèreraient pas d’être commandés par un demi-Blanc…

Il secoua la tête d’un air incrédule. Je fis de même.

– Donc, diplômé ou pas, grand bourgeois ou petit fonctionnaire, le métis ne sera jamais un citoyen français à part entière! En Indochine le sang l’emporte toujours sur l’état civil et le milieu social! Permettre à un métis de passer du côté des Blancs, c’est estomper la démarcation raciale et la rendre inopérante. Le principe du grand partage est incontournable! Continuons…

Dans le troisième cas le délit est moins grave. En effet, le couple Français-femme annamite est toléré surtout quand il s’agit d’un fonctionnaire que l’on a envoyé en brousse. Pourquoi? L’administration coloniale veut bien comprendre qu’un homme dans un bled perdu a le droit de passer son temps le plus agréablement possible. Alors elle ferme les yeux. Mais si notre petit-Blanc, au lieu d’une union passagère fonde une famille, invite sous son toit non seulement sa concubine mais la parenté de celle-ci – ce qui arrive souvent, se laisse gagner par leur influence, s’habille et mange à l’annamite, c’est-à-dire avec des baguettes et assis en tailleur, il se sera dé-ci-vi-li-sé! Ce terme n’est pas de moi. Ce sont les administrateurs coloniaux qui l’ont inventé pour désigner « les faibles de caractère » qui se sont laissé asiatiser! Son comportement aura porté préjudice au prestige de la France! Il sera destitué et aussitôt rapatrié!

Mais ces cas sont plutôt rares. La plupart des coloniaux se contentent de liaisons semi-clandestines et temporaires. A l’échéance de leur contrat, ils retournent en France, ni vus ni connus, abandonnant la femme et les enfants qu’ils ont pu avoir. C’est pour recueillir les nombreux métis abandonnés que des orphelinats ont été créés à partir de 1875, mais c’est une autre histoire…

Dans le cas suivant, le couple Français-femme métisse est accepté. La femme a généralement une éducation française acquise dans son foyer ou à l’orphelinat, et les petits quarterons qu’elle mettra au monde auront passé la ligne – nous ne sommes pas aussi tatillons que les Yankees ! Pour finir, le couple métis-femme indigène ou l’inverse ne pose aucun problème. Pourquoi s’en soucier? Citoyen de deuxième classe, considéré comme indigène, le ou la métisse ne peut tomber plus bas! Alors qu’est-ce que ça peut nous faire! Effrayant, n’est-ce pas?

– C’est le régime de l’Afrique du Sud à peine déguisé! Je ne l’aurais jamais su si je n’étais venue ici!

– Eh, oui! C’est un secret bien gardé! Bien entendu, il s’agit ici d’une vue personnelle, et l’on pourrait m’accuser de simplifier ou de ne pas tenir compte des nuances. Par exemple, certains diraient qu’un métis légitimé, de nationalité française et d’un rang social honorable bénéficierait d’une certaine complaisance. “Une certaine complaisance?” De qui se moque-t-on? Une complaisance qui varierait selon son angle facial, la hauteur de son nez, le grain de sa peau, son compte en banque? Et quoi encore! Quand à quelque degré on dépouille un être humain de ses droits fondamentaux, je me refuse d’en mesurer les nuances!

– En effet! A propos des métis, vous aviez dit « du moins pour le moment ». Pensez-vous que l’union d’un métis et d’une Française sera un jour acceptée?

– Malgré mon cynisme, je suis assez humaniste pour croire que les idées progressistes triomphent toujours. Voyez les progrès sociaux que nous avons réalisés depuis 1789. Mais beaucoup ont mis plus d’un siècle pour montrer le bout de leur nez! Il est impossible de prédire. Dans dix ans, dans cent ans? Je n’en sais rien!

­– Je vois. L’égalité renvoyée aux calendes grecques! Ce qui me révolte le plus, c’est de constater que notre bonne République se mue très aisément en régime raciste dès que les côtes de France ont disparu de l’horizon…

 

(Extrait de Indochine, mon amour, Edilivre 2013)

Guy Levilain est l’auteur de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, Indochine mon amour et La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale ainsi que Don Pablo de Navarre (fantaisie donjuanesque) suivi de La Abuelita (fantaisie mexicaine)

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