La banalisation des crimes haineux aux Etats-Unis

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Photo: ERIK PEREL/AFP/Getty Images)

Par banalisation je ne veux pas dire que l’opinion publique, la presse et les autorités soient indifférentes (quoique celles-ci ait trop souvent montré son indolence), mais que l’indignation ayant suivi son cours, c’est le retour à la normale. Je comprends qu’à la longue “la compassion se fatigue”, qu’il y ait une certaine accoutumance et que l’on ne puisse plus crier sa révolte avec la même véhémence quand les crimes haineux font partie des faits divers. Sauf bien entendu si vous êtes de race noire ou fervent militant antiraciste. Les statistiques suivantes font rêver :

– Selon le Southern Poverty Law Center, il y a aux Etats-Unis 784 groupes haineux, chiffre qui représente une hausse de 30% par rapport à l’année 2000 et coïncide avec la présence de Barack Obama à la Maison Blanche.

– Selon le FBI il y a eu 2 600 crimes haineux en 2010 et 5 900 en 2013 qui se répartissent selon les motifs suivants : race (48,5%), orientation sexuelle (20,8%), religion (17,4%), ethnicité (11,1%), etc.

– Ajoutons que selon le Bureau of Justice Statistics il y a eu 293 000 crimes haineux en 2012 parmi lesquels 60% ne furent jamais signalés.

Précisons par ailleurs que les crimes haineux qui font le plus sensation sont les fusillades en masse, c’est-à-dire celles qui font plus de 4 victimes. Dans cette catégorie le fusilleur et ses victimes sont généralement de race blanche (97%). Il est donc naturel que le débat qui en résulte se porte sur le « Second Amendment » (le droit inaliénable de posséder des armes), le laxisme du contrôle de leur vente, le rôle des lobbies financés par la National Rifle Association soutenue par les fabricants d’armes et enfin l’absence de dépistage psychiatrique. Il est évident que la facilité avec laquelle tous les adultes peuvent se procurer légalement un pistolet ou une arme de guerre contribue au nombre des fusillades et que ces criminels sont des malades mentaux.

Alors pourquoi assiste-t-on à une telle inaction de la part des autorités ? Tout simplement parce que les dirigeants des deux partis politique soucieux de l’avenir de leur carrière ont choisi de courber l’échine devant les lobbyistes tout-puissants de la National Rifle Association. Le Président Obama a tenté à plusieurs reprises de réguler la vente des armes. Comme on pouvait s’y attendre ses tentatives ont toutes échoué, et – triste ironie – ont provoqué une véritable course à l’armement sans précédent lors de sa seconde campagne électorale de 2012.

Barack Obama a repris ce thème quand pour la 14ème fois depuis sa présidence il a prononcé son oraison funèbre pour les victimes de la fusillade qui eut lieu le 18 juin à la Emanuel African Methodist Episcopal Church de Charleston. Ce retour aux mêmes litanies sur la régulation des armes est déplacé et choquant. Pourquoi ressasser le contrôle des armes quand le massacre des neuf victimes est un acte de terrorisme raciste ? Quand il ne s’agit plus de l’œuvre d’un psychopathe tirant au hasard sur une foule mais celle d’un dérangé – certes, mais d’une toute autre variété – celle-ci nombreuse et agissante – qui veut revenir au bon vieux temps de l’esclavage ? Le criminel, Dylann Roof, partisan de l’apartheid, portait sur son tricot les drapeaux de la République d’Afrique du Sud et de la Rhodésie. Ce qui nous confond est que son racisme virulent ne détone pas dans le Sud Profond des Etats-Unis quand on considère que le drapeau confédéré – symbole de l’esclavage – flotte encore sur le State House de la Caroline du Sud et que le nom des routes et des ponts sont un hommage aux généraux sécessionnistes. C’est placé dans ce contexte historico-social que j’appelle le discours d’Obama une évasion : il n’a pas osé parler de racisme.

Nous l’avons applaudi quand il a très sagement évité toute allusion à la race lors de ses deux campagnes électorales. Ses adversaires auraient l’auraient d’emblée accusé de jouer la carte raciale. Mais aujourd’hui, à quelques mois de la fin de son dernier terme, ne pas dénoncer cette fusillade en masse pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un acte raciste et terroriste, est inadmissible. Supposons un instant que cette attaque fut l’œuvre de l’Etat Islamique. Barack Obama se serait-il répandu en lamentations ?

Nous savons que les Etats-Unis sont en présence d’un terrorisme issu de son passé colonial, entretenu par les mentalités et soutenu par les institutions. Le malheur est que la plupart des Etasuniens ne le voient pas. Mais pour un premier chef d’Etat de race noire, éviter de regarder les choses en face c’est faire preuve de faiblesse – voire de couardise, et pour un président sortant, c’est manquer l’occasion de marquer sa carrière politique d’un acte héroïque et noblement humain.

Notes :
– Fondée en 1816, la Emanuel African Methodist Episcopal Church a joué un rôle dominant dans la survie, la résistance et l’émancipation des Noirs étasuniens.
– Deux jours après l’attentat des journalistes et commentateurs ont identifié cette fusillade pour ce qu’elle était : un attentat terroriste. Le Sénateur Bernie Sanders, candidat aux présidentielles de 2016, a été le premier politicien à partager ce point de vue, d’autres ont suivi son exemple et Barack a enfin opiné. Nous verrons si ces bonnes âmes auront assez de courage pour exiger une refonte totale des institutions et la mise en place qu’une campagne d’éradication du racisme.
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