Intégration à sens unique.

Pour des raisons pratiques j’ai décidé de publier ensemble la première et la seconde partie de cet article.

Livret de famille

 

 

Me référant à l’article de Hakim El Karoui je n’ai pas hésité à écrire : « L’intégration à sens unique, ça me connaît ! » Cette affirmation osée, voire outrecuidante, vous a peut-être surpris, car je ne suis pas enfant d’émigrés. Pourtant, le métis franco-indochinois que je suis n’a pas besoin d’être Maghrébin pour ressentir la situation douloureuse de ces Français de cœur que la société a marginalisés. Il me suffit de me rappeler le sort des métis de l’ère coloniale.

 

Voici un extrait de La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, le troisième volet d’une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale. Vous y lirez une analyse des formes les plus subtiles du racisme que connut mon père, et au cas où vous penseriez qu’il ne s’applique plus aux conditions actuelles de l’Europe, sachez que par sa nature ondoyante et diverse, ce phénomène a survécu à la fin des colonies pour se répandre et s’adapter aux conditions nouvelles des métropoles ex-colonialistes devenues peu à peu multiraciales. J’espère que ces quelques pages vous éclaireront sur la mentalité coloniale et que mes amis sur Facebook qui sont Maghrébins, enfants d’émigrés ou simplement marginalisés pour quelque raison que ce soit, se reconnaîtront dans les anecdotes que raconte mon père.

 

* * *

 

– Mémé a fait une bonne sieste?

         Trois heures de l’après-midi. J’aurai dormi ! Rachel me serre une tasse de thé au jasmin. Tout le monde est allé faire le tour des anses et des baies, joli de bord de mer avec ses plages, ses cafés et ses joueurs de pétanque, rituel familier des flâneurs du dimanche. D’une manière ou d’une autre, à Nouméa ou ailleurs, les gens aiment tourner en rond.

         Rachel s’est assise à mes côtés. « Mémé, parle-moi des dimanches d’Hanoï ! » Elle a pris mes mains dans les siennes et attend sagement. Elle est adorable, ma petite fille.

        

« Autrefois nous allions au Grand Lac, surtout à l’occasion des régates. Ti-Jean – quel âge avait-il ? Quatre ou cinq ans ? – adorait les voiliers penchés dans le vent. Emerveillé, il battait des mains. « Je serai marin quand je serai grand ! » A quelque distance de nous, la magnifique pelouse du Club Nautique. Femmes du monde et beaux messieurs, capelines et canotiers, costumes de tussor et uniformes chamarrés, tout le beau monde d’Hanoï s’était donné rendez-vous pour un garden-party au bord de l’eau. Gantés de blanc, des officiers très élégants faisaient la cour aux dames en jouant du stick sur leurs bottes de Saumur. Courbettes et ronds de jambe, baisemains et propos galants, on avait inventé sous les tropiques une courtoisie d’opérette.

         « Et c’est avec ces soldats de plomb qu’on va arrêter les Boches ? » raillait le père. Ni les Boches ni les Japs. « Eloignons-nous ! » Alors nous allions  nous asseoir plus loin alors que Ti-Jean courait traînant son cerf-volant.

– Pourquoi grand-père fuyait ces gens ? Etait-il antimilitariste ?

– C’est plus compliqué que ça. D’abord le Club Nautique et le Cercle Sportif étaient des clubs privés. Ces associations d’inspiration anglaise étaient pour le plaisir exclusif des Européens.

– Vraiment !

– Evidemment leur charte ne le stipulait pas, mais tout le monde savait qu’il fallait être parrainé pour y être admis. Ainsi, ton grand-père trouvait gênante la proximité de leur gazon très anglais. Un idiot aurait pu lui faire une remarque désobligeante, et une confrontation aurait eu lieu. Inutile de s’attirer des ennuis quand il est facile de les éviter.

– Mon dieu, comme tu m’en apprends, Mémé !

– Par ailleurs, il faut que tu saches que la proximité des Blancs qu’il ne connaissait pas le gênait. En effet, il était très sensible à cette réserve, cette distance, ce je ne sais quoi qui jette un froid dont il avait souvent fait l’expérience. Je lui ai demandé si ce n’était pas lui, par sa méfiance, voire sa froideur, qui en était la cause. Il a ri. « Non, m’avait-il répondu, j’y ai réfléchi. Je suis d’un naturel sociable. Ceux qui me connaissent me trouvent sympathique, original, amusant même. A la Sûreté, par exemple, tout le monde me connaît. Je peux m’approcher d’un groupe d’Européens, serrer les mains et me mêler à la conversation si j’en ai envie. Mais hors de ces situations familières, d’emblée je n’intéresse plus personne. On me bat froid, et je sens nettement qu’on veut me tenir à l’écart. Alors je n’essaie même plus d’être sociable, de sourire ou de faire le premier pas. Ils penseraient que je recherche leur compagnie, plaisir que je ne leur donnerai jamais, et je risquerais de me faire snober par ceux-là même que je méprise ! Alors, tu vois, je les évite. »

– Quelle vie de funambule ! Comment est-il possible de vivre ainsi, constamment sur la corde raide ? Imagine le stress quotidien !

– Ah, le stress quotidien ! Il faut que tu saches que les métis, vivant entre deux mondes, et plus précisément entre deux races – l’une dominante, l’autre dominée – sont toujours conscients de leur singularité. Comme je ne comprenais pas, Pierre m’expliqua quelque chose d’élémentaire, mais à laquelle je n’avais jamais pensé, à savoir qu’en France – c’est-à-dire chez eux – les Français ne sont pas conscients de leur nationalité ni de la couleur de leur peau. Ce n’est que lors de vacances à l’étranger, sur la Costa Brava par exemple, qu’ils se sentent français et jalousent le hâle des Catalans. De même, ce n’est qu’en Afrique ou en Asie que leur citoyenneté et leur race deviennent une évidence. Pardi, elles sont les critères de leur supériorité ! Mais tu remarqueras qu’il ne jalousent plus le teint des colonisés ! Quant à ces derniers, en dépit de leur statut d’indigènes, ils sont bien dans leur peau noire ou jaune. C’est normal. Ils sont chez eux, sauf évidemment quand ils sont sous le feu du regard méprisant d’un Européen. Ainsi, à l’aise dans leur pays, entourés de leurs semblables, les gens de toutes les races se sentent intégrés à leur milieu naturel. Malheureusement, ce n’est pas le cas des métis qui ne sont jamais chez eux !

– Tu m’ouvres à une perspective nouvelle !

– C’est normal que tu n’y aies jamais pensé ! Transplantée en métropole dès l’âge de cinq ans, française de langue et de culture, bien intégrée dans une société tolérante, tu n’as pas souffert du regard des autres et ne pouvais imaginer le sort des métis de l’Indochine coloniale. Comme toi, je n’avais aucune idée de ce qu’un homme comme ton grand-père éprouvait dès qu’il passait le pas de sa porte, dès qu’il sortait du cercle familier de ses intimes – Annamites, métis et Blancs – et se trouvait confronté au regard des autres. « On ne s’y habitue jamais ! » m’avait-il confié. Comme j’étais à court d’idées, pour plaisanter je lui ai dit d’imaginer qu’il était une personnalité célèbre, une vedette de cinéma par exemple. Sais-tu ce qu’il m’a répondu ? « Pour enquiquiner tout le monde j’ai bien pensé à imiter la démarche de Charlot, mais je n’ai ni sa canne ni son chapeau ! »

– Heureusement que grand-père avait de l’humour !

– Oui, l’humour fait danser la vie, disait-il. Alors pour survivre il s’entourait d’amis intimes. Jacques Gauthier et Alain Butreau en particulier, l’un métis, l’autre Lyonnais, tous deux mariés à des Annamites, et d’autres encore, le Commissaire Chassaigne, son patron, et le Gourou, le père de Jacques, ses deux mentors.

– Quelle sorte de relation avait-il avec ses collègues métropolitains ? Tu me disais qu’il n’hésitait pas à les aborder et à blaguer avec eux, mais est-ce que cela allait plus loin ?

– Non. Ces rapports étaient courtois mais purement professionnels. Le Commissaire Chassaigne, le Gourou et Alain Butreau étaient les seuls Européens que nous recevions régulièrement. Les autres, même les plus évolués, n’étaient dans le meilleur des cas que de bons collègues…

– Mémé, tu as dit évolués ! Tu as rejeté cette insulte coloniale sur le colonisateur !

– Je l’ai fait exprès !

– Que leur manquait-il ?

– L’intelligence du cœur qui leur aurait permis d’apprécier à sa juste valeur la personnalité d’un métis bilingue et biculturel comme ton grand-père, de comprendre que son originalité résulte de son hybridité, et que celle-ci constitue un enrichissement et non un vice de forme.

– Vice de forme ? Comment peut-on penser cela !

– Tu vas comprendre. S’ils n’ont pas cette ouverture d’esprit, les métros pourraient s’étonner de certains faits et gestes de ton grand-père et, comme il est métis, conclure “qu’un vrai Français ne ferait pas ça ! ” alors qu’ils se contenteraient de hausser les épaules si l’un des leurs les avait étonnés. « Un original ! » diraient-ils.

– Je vois.

– « Pourquoi toujours juger les gens en termes de races ? » se plaignait-il. J’ai pensé qu’il analysait trop, et lui fis remarquer que si, par exemple, l’éducation française lui avait inculqué le rationalisme, cette rigueur intellectuelle pouvait être tempérée par la pensée bouddhique de sa mère. Donc, s’il lui arrivait de ne pas agir ou réagir « comme un vrai Français », c’était bien parce qu’il était métis ! Alors pourquoi le reprocher aux métros qui en auraient fait la remarque ? Alors Pierre m’expliqua que pour comprendre cette subtilité, il fallait savoir qu’il y a une différence fondamentale entre différences culturelles entre ethnies de la même race et différences raciales. Il m’apprit que tout le monde sait qu’un Anglais, un Allemand et un Français se distinguent par leur personnalité. Certains vont même jusqu’à affirmer qu’il existe une mentalité anglaise, allemande et française due non seulement à la culture et à l’histoire, mais encore au climat et aux habitudes alimentaires… Quoiqu’il en soit, le fait demeure que les Européens peuvent se différencier les uns des autres, se critiquer, se haïr et même s’étriper – ce qui leur est souvent arrivé – sans pour autant mettre leurs différences et leurs différends sur le compte de la race. Ce point est capital : il prouve qu’il y a entre eux une communauté de race qui empêche l’anglophobe, le germanophobe ou le francophobe le plus virulent de mettre en doute l’humanité de son voisin.

         « Par contre, aux colonies, nous sommes en présence d’un racisme « scientifiquement prouvé » qui fait de l’indigène une chose, c’est-à-dire un non-être. Par ailleurs, le fait qu’il ait été soumis et colonisé prouve bien, selon la logique du conquérant, qu’il est d’une espèce inférieure. Ainsi l’Européen explique la défaite des Asiates et des Africains par la race, alors qu’elle résulte d’un retard technologique dû à des circonstances historiques et non à une déficience biologique.

– L’Europe n’aurait jamais osé se frotter à la Chine de Genghis Khan, ni aux Empires du Ghana, du Mali ou du Songhaï à leur apogée, c’est-à-dire plusieurs siècles avant notre ère !

– Tu as très bien compris. Ainsi, aux colonies, tout repose sur la supériorité raciale du colonisateur. Le colonisé n’a pas l’excuse d’être Anglais ou Allemand. C’est un indigène. Alors s’il arrive que Pierre n’agisse pas « comme un vrai Français » et dévie un tant soit peu de la norme, son comportement est aussitôt qualifié de déviant, et cette déviance est l’indice d’une infériorité raciale !

– Mon dieu, grand-père me fait découvrir les formes les plus perverses du racisme… Déviance et vice de forme ! Comment peut-on dire de telles monstruosités en plein XXème siècle ?

– Ah, notre pauvre humanité n’a guère évolué ! Pourtant tu dois savoir qu’il y a une autre catégorie de gens qui, soucieux de n’insulter personne, font un effort extraordinaire pour ignorer les différences raciales les plus frappantes. Ces bonnes âmes prétendent ne pas les voir, et dans un élan de philanthropie déclarent à leur ami Noir, Arabe ou Asiate « Mon vieux, tu es aussi Français que moi ! »

– Le terme anglais est color blind, c’est-à-dire daltonisme, mais le mot blind qui veut dire aveugle, met l’accent sur la cécité, car il faut être aveugle pour ne pas voir les caractéristiques raciales qui sautent aux yeux ! En voulant bien faire, notre bon samaritain ne sait pas qu’il commet un autre impair, celui d’ignorer le dualisme culturel de tous les métis et autres Français d’outre-mer. Car les considérer « Français comme les autres », attitude paternaliste et condescendante malgré la bonne intention de son auteur, c’est ne pas voir que leur hybridité est un enrichissement, un atout, un potentiel à nourrir et à développer…

– Voilà pourquoi ton grand-père évitait la présence des fâcheux et s’entourait de véritables amis – métis, Européens et Annamites – qui le comprenaient, et avec qui il se sentait à l’aise dans sa peau. C’était son unité d’appui. Au fait ce terme militaire me fait penser à ta question de tout à l’heure. Sais-tu que ton grand-père a fait la campagne du Yen-Thê comme secrétaire bilingue du Colonel Bataille ? C’était en 1909, à l’époque où Hoang Hoa Thâm et ses « pirates » comme on les appelait alors, terrorisaient la Haute-Région du Tonkin. Il a dû s’y distinguer, car j’ai trouvé au fond d’un tiroir deux belles médailles. « Ordre du Million d’Eléphants et Croix de Guerre » m’avait-il dit sans aucun commentaire. Je compris qu’il ne voulait pas parler de cette époque de sa vie où, à l’âge de dix-huit ans, il fut incorporé et embrigadé dans la défense de l’Indochine française. Il est évident que c’est au cours de son service militaire qu’il prit conscience du dilemme qui allait le déchirer toute sa vie. Antimilitariste ? Certainement en ce qui concerne l’Indochine !

– Je ne savais pas que grand-père était un ancien combattant et un décoré ! J’en tremble à la pensée qu’il aurait pu « tomber au champ d’honneur ! » Et on aurait inscrit sur sa tombe « Pierre Sorel. Mort pour la France. » Quelle France ? Celle de la fraternité ou la marâtre qui renie ses fils ?

 

Notes:

– Consulter “Intégration à sens unique“.

– La question métisse s’est posée très tôt en Indochine. Le premier orphelinat pour enfants métis fut créé à Saïgon dès 1874, quinze ans après la conquête de la région. Selon les statistiques disponibles le nombre de métis de père inconnu était de 18 000 en 1906 et 300 000 en 1952, deux ans avant la fin de la présence française. (Voir Les enfants de la colonie, Emmanuelle Sadaa, Editions de la Découverte, 2007)

– Les métis Français de naissance ou adoptés par un citoyen français étaient français devant la loi. Cependant la ségrégation raciale étant inhérente à tout régime colonial, les considérer Français à part entière aurait créé une zone d’ombre sur la ligne claire et nette du “grand partage”, euphémisme utilisé par les administrateurs coloniaux. Ainsi, pour éviter toute confusion qui porterait atteinte à l’hégémonie de la race blanche, un statut spécial leur fut créé: ils étaient considérés comme sujets et non citoyens français.  Conclusion: aux colonies il faut être de race blanche pour être Français. Seule la France métropolitaine accordait tous les droits du citoyen aux métis qui avaient eu le bonheur de s’y établir. (Pour une analyse complète de l’inégalité des salaires, des droits civils, du choix des emplois et des interdits sexuels, voir Indochine, mon amour, le second tome de ma trilogie sur l’ancienne colonie.)

– Jacques Gauthier et Alain Butreau ainsi que le Commissaire Chassaigne et le Gourou sont des personnages qui appartiennent à Grand-père, raconte-moi l’A-Nam et Indochine, mon amour, les deux premiers volumes d’une trilogie dédiée à l’Indochine coloniale.

– La campagne de pacification lancée contre Hoang Hoa Thâm s’étendit de 1909 à 1913. Pierre Sorel participa à la première année de cette offensive. Grand-père, raconte-moi l’A-Nam relate en détail le début de cette opération.

– L’Ordre du Million d’Eléphants et du Parasol Blanc était un ordre royal du Laos, alors protectorat français. Il récompensait les services exceptionnels civils et militaires.

 

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