Identité personnelle et identité culturelle

Le cas des métis franco-indochinois

"Métis franco-indochinois, Hanoi, 1943"

“Métis franco-indochinois, Hanoi, 1943”

Mon article de blog intitulé « Donneriez-vous la main de votre fille à un ‘Chinois’ ? » dans lequel je me suis servi d’un extrait de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, illustrait le sort des métis de nationalité française dans le contexte indochinois. Les métis dont je parlais étaient légitimés par leur géniteur. Français par filiation paternelle, ils portaient le patronyme de leur père, ont été élevés à la française et fréquenté les établissements scolaires français. Il s’agissait donc de citoyens Français dont le statut légal – en principe – ne devait présenter aucune ambiguïté, mais en réalité posait problème. Pourquoi ?

En Indochine à cause de la ségrégation raciale, principe fondamental sur lequel repose toute colonisation, et dans la France d’aujourdhui à cause de la survivance de cette même mentalité qui loin d’avoir disparu avec l’Empire colonial n’a fait que s’adapter aux conditions d’une métropole devenue multiraciale pour s’incruster dans certains milieux politiques qui, à la faveur de la xénophobie, l’ont répandue dans le grand public.

Pour ces partisans d’une « France, nation de race blanche », être Français c’est être de souche française. Si nous admettons ce principe essentiel et incontournable, il faut reconnaître que nous, métis franco-indochinois, n’avons pas le physique d’un Manuel Valls ou d’une Carla Bruni qui, par la grâce de leur faciès et de leur teint clair, sont d’emblée reconnus Français de souche…

Ainsi, pour mieux comprendre Pierre Sorel et Jacques Gauthier, les deux protagonistes au centre de mon dernier article, voici un complément sur l’identité personnelle et l’identité culturelle qui nous éclairera sur le cas des métis de culture française. Les lignes qui suivent sont extraites de Indochine, mon amour, une histoire d’amour pas comme les autres, car elle met en présence une Française de race blanche et un métis de nationalité francaise qui eurent l’audace de braver le tabou colonial le plus grave. C’est Emma Montreuil, métropolitaine de passage à Hanoï en 1914, qui vous fait part de ses découvertes.

* * *

Son logis devint le mien, le nôtre. Je m’y sentais chez nous. Pierre préparait le café. Je sortais la boîte de « condensed milk » Nestlé – le lait frais étant rare ici – découpais le pain, et pour le griller, m’initiai à une technique inventée par mon très astucieux Pierre. N’ayant que deux réchauds à pétrole, il lui fallait un ustensile approprié. Savez-vous ce qu’il a inventé? Utilisant une vieille boîte de conserve, il en a découpé le fond pour en faire un cylindre. Placé au-dessus du réchaud, il concentrait la chaleur et la dirigeait vers le haut. Coiffé d’un grillage il devenait grille-pain! « On se débrouille dans la coloniale! » m’avait-il dit en plaisantant. Comme je ne comprenais pas de quelle coloniale il s’agissait, il m’apprit qu’il avait été affecté au 9è RIC, c’est-à-dire au 9è Régiment d’Infanterie Coloniale, une unité célèbre au Tonkin. Il ne m’en dit guère plus.

Il m’initia également à la confiture de fraises locale. 

– Comment trouves-tu les fraises tonkinoises?

– Savoureuses!

– Vraiment?

– Oui!

– En réalité, tu viens de goûter à la confiture de tomates!

– Non!

– Oui, c’est Maï qui a trouvé le truc! Epatant, n’est-ce pas? Et elle est bien moins chère que celle du père Butreau! Sais-tu ce que Hanh a inventé, elle aussi? Une crème de marrons faite avec des patates douces! C’est à s’y tromper! Je vais lui demander de nous en donner un pot!

Pierre m’apprit tant de choses étonnantes! Comment rouler les nems bien serrés, préparer le « nuóc mám » – avec quatre volumes d’eau, du sucre et du jus de citron vert; peler un ananas et se défaire des “yeux” en pratiquant des sillons obliques; extraire le lait d’une noix de coco sans la fracasser, et manger les “joues” d’une mangue bien juteuse sans s’en barbouiller la figure – à la cuiller, pardi! mille petites choses de la vie indochinoise qui m’étonnaient et m’amusaient.

– Mais dis-moi, comment se fait-il que tu saches tout ça, toi qui ne cuisines pas?

–Enfant, j’aidais ma mère, et les petites choses qu’elle m’a apprises ne s’effaceront jamais de ma mémoire! De même que tout Arcachonnais sait ouvrir une huître, je sais comment procéder avec les produits locaux!

– Que sais-tu du bassin d’Arcachon? Tu as passé six ans en France, mais à Clermont. C’est loin de la mer!

– « Le bassin d’Arcachon est une grande région ostréicole! » Tu vois, j’ai une excellente mémoire! Et même si je n’étais jamais allé en métropole, les écoles des colonies utilisent les mêmes manuels! Comme toi, j’ai appris que mon pays s’appelait la Gaule, et mes ancêtres les Gaulois! Ainsi les petits Africains et les petits Indochinois – je parle de la bourgeoisie dévouée à la France, savent tout de Clovis, de Charlemagne et de Jeanne d’Arc! Je me souviens même de l’altitude du Mont-Blanc! 4810 m! Alors tu vois?

– Effarant! Notre prétendue mission civilisatrice n’est donc qu’un impérialisme culturel!

– Exactement! Et la politique d’assimilation qui en est la base détruit chaque jour les civilisations indigènes! Cette noble mission n’aura donné aux colonisés les plus privilégiés qu’un vernis de culture française au détriment de la leur. Francisée, l’élite africaine, par exemple, ne peut même plus communiquer avec son peuple! J’ai rencontré un Ivoirien qui m’a dit qu’hors d’Abidjan, il était un étranger dans son propre pays. Il avait oublié sa langue tribale! Et le colonisateur de s’en enorgueillir! Il a fait de cet Africain un « évolué »!

– L’ignoble insulte! Mais dis-moi, comment as-tu fait pour éviter cet écueil?

– D’abord, jusqu’à l’âge de dix ans j’ai grandi dans un milieu bilingue et biculturel. J’allais le matin à l’école française de la Mission, et le soir à l’école de maman Thi. J’ai donc appris à lire et à écrire dans les deux langues. Et même si les manuels scolaires me gavaient de maximes ânonnées hors contexte, Henri IV et sa poule au pot, Clovis et le Vase de Soissons, Charles Martel arrêta les Arabes à Poitiers, Hoche pacifia la Vendée, etc. celles-ci trouvaient un terrain propice dans mes conversations avec mon père et les livres qu’il me donnait à lire. C’est ainsi que ces poncifs s’intégraient au processus de ma formation au lieu de s’empiler pêle-mêle dans le cerveau confus des jeunes colonisés.

– Je suis étonnée d’apprendre que tes parents étaient tous les deux bilingues!

– Oui, c’est très rare, surtout chez le mari. Mon père, qui avait appris l’annamite sur le tas, voulait que je maîtrise les deux langues. Comme je me plaignais de cette double corvée, il me fit comprendre qu’en tant que métis, j’avais la chance et le devoir d’être un Français plus complet que les autres. « L’acculturation n’est pas donnée à tout le monde. Sois-en fier! », avait-il conclu.

– L’acculturation?

– Oui, un néologisme qu’il avait trouvé dans une revue, et qui confirmait ce qu’il savait déjà: l’enrichissement mutuel résultant de la rencontre de deux cultures au lieu de l’imposition brutale de l’une sur l’autre.

– Un homme extraordinaire, ton père!

– Oui, un homme de cœur dont le seul crime fut d’avoir aimé une Tonkinoise et un pays que d’autres Français méprisaient.

Je ne sus que dire.

– N’y pensons plus! me dit-il mettant sa main sur mon épaule. A propos du Vase de Soissons, j’ai une bonne blague que tu ne connais peut-être pas. Sais-tu pourquoi l’insolent soldat ne voulait pas le donner à Clovis? Parce qu’il adorait les fayots, et que le vase était plein de soissons au lard!

– Effarant!

– C’est ce que tu dis chaque fois que tu apprends quelque chose de nouveau!

– Mais cette fois, c’est toi qui es effarant!   

En effet, comment se fait-il que cet homme pétri de culture française, dont la personnalité, l’esprit et l’humour si français étonnent, ne soit pas chaleureusement accueilli dans les cercles coloniaux? Quelle hérésie! Ce citoyen bilingue et biculturel devrait faire la fierté de l’Indochine française!

– Au fait, j’ai toujours voulu te demander si tu te sentais à la fois Français et Annamite ou si l’une des deux identités l’emportait?

– Voilà une question bien complexe! Pour t’expliquer, je vais te citer le cas de mon prof de français à Clermont, M. Kaminsky, né en France de parents polonais dont il parlait la langue. Lors d’une discussion sur l’identité culturelle, il m’a dit quelque chose de très simple et à la fois de très profond: « On est avant tout ce que l’on parle parce que la langue porte en elle la culture qui l’anime. Je suis donc Français, avait-il conclu, et si je me sens parfois polonais, c’est purement sentimental, surtout devant une saucisse kielbasa accompagnée de raifort et d’un verre de vodka! »

Note :

– Rappelons qu’après 16 ans d’Indochine, Alexis Sorel déçu par la réalité coloniale et miné par le décès de son épouse, retourna en France ramenant avec lui son fils Pierre. Celui-ci passa six année à Clermont-Ferrand avant de retourner au pays natal.

– Dans ce cas tu te sens Français!

– Pas si vite! Pour M. Kaminsky, le polonais était une langue qu’il avait apprise « d’oreille ». On peut donc assumer que son vocabulaire était limité, et qu’il ignorait tout de la grammaire. Son cas est simple. Sa seule langue est le français. Il est Français. Ma situation est différente. Le français est ma langue paternelle, dit-il avec le sourire. Mais je parle, écris et lis également ma langue maternelle. Je suis bilingue, mais suis-je bilingue parfait? Non. Disons que si je me donnais 20/20 en français, je me donnerais seulement 15 ou 16/20 en annamite. Tu comprends pourquoi ma situation n’est pas aussi simple que celle de M. Kaminsky? Cependant, ajouta-t-il avec un clin d’œil, je peux t’affirmer que mon cœur palpite aux accents de la Marseillaise!

Notes :

– Grâce à sa mère, Pierre Sorel s’était initié aux idéogrammes vietnamiens (chu nôm) qui au XV ème siècle adaptèrent l’écriture chinoise à la langue locale. Le « quoc nhu » n’apparut que dans les année 1920.

– Quoc nhu : Transcription phonétique de la langue vietnamienne utilisant l’alphabet romain. Œuvre de missionnaires portugais et d’Alexandre de Rhodes (1591-1660) qui séjourna vingt ans au Vietnam, cette écriture tomba dans l’oubli et ne fut « redécouverte » qu’en 1927 par Nguyen Van Vinh (1832-1936), écrivain, traducteur et journaliste. Le « quoc nhu » favorisa l’essor de l’alphabétisation, de la presse locale et du nationalisme vietnamien.

Cette conversation me permit de mieux comprendre la complexité de la condition métisse. Produit de deux cultures, Pierre devrait faire l’envie de tous, Français et Annamites. Devrait, avais-je dit plus tôt, mais j’avais omis un petit détail: produit de deux races, l’une considérée supérieure, l’autre inférieure, il porte en lui une tare – j’insiste sur ce terme, que le régime colonial ne peut ignorer. Si Pierre était totalement Blanc, et non à moitié, il serait “le phénix des hôtes de ces bois”! Quelle honte! Je n’ai pas de mots assez forts pour exprimer le fond de mon dégoût!

Au gré de nos échanges je découvrais la France impériale dont la mission civilisatrice n’était que le prétexte à l’exploitation éhontée d’une colonie. Les anecdotes que Pierre me contait élargissaient chaque jour mon champ de vision. Je voyais et comprenais mieux le monde. Je découvrais le pourquoi des choses que je croyais inexplicables, et ces révélations, au lieu de me décourager, m’incitèrent à ne jamais abandonner mes convictions, à toujours vivre dans la droiture pour me prouver que je ne suis pas de cette France-là, mais d’une autre – humaine et généreuse, qui pleure dans mon cœur! Jamais je n’avais pensé qu’en quittant Marseille j’allais à ce point me transformer…

C’est dans cette situation que grandirent et vécurent les « Français d’Indochine », ceux qui y passèrent toute leur vie comme ceux qui furent rapatriés après la défaite de Dien-Bien-Phu en 1954. Bien qu’ayant grandi en France dès 1946, et dans une certaine mesure évité la xénophobie d’aujourd’hui, je dois avouer qu’à l’instar de mes frères et sœurs d’infortune, j’ai été moi-même affecté par ma condition de métis. Mais c’est fini tout ça. L’expérience de la vie et la maturité m’ont assagi. J’ai réussi à accepter et à assumer ma situation dans le monde, et depuis, je peux dire que  je suis bien dans ma peau comme l’était notre bon Diderot dans sa vieille robe de chambre.

* * *

Guy Levilain est l’auteur de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, Indochine mon amour et La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale ainsi que Don Pablo de Navarre (fantaisie donjuanesque) suivi de La Abuelita (fantaisie mexicaine)

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