Hoàng Hoa Thám (1858-1913), héros de la résistance vietnamienne.

UnknownHoàng Hoa Thám également connu sous le nom Dê Tham (Général Tham) fut l’âme de la résistance vietnamienne de 1884 à sa mort. Considéré par l’administration coloniale comme un vulgaire pirate, par d’autres comme un Robin des Bois du folklore annamite, il a été élevé au rang de héros national par la République Socialiste du Vietnam. Une avenue d’Hanoï porte son nom et plusieurs temples lui sont dédiés. Cet honneur devrait clore le débat.

Ce qui est unanimement reconnu – les écrits des généraux Lyautey et Galliéni l’attestent – c’est qu’il fut un organisateur, un stratège et un tacticien de génie. Pourtant, une autre facette de sa personnalité est beaucoup moins connue. Ce foudre de guerre surnommé le “Tigre du Yen Thê” était également un psychologue aussi fin que facétieux. Par exemple l’anecdote qui suit nous démontre que notre « vulgaire pirate » appliquait déjà des méthodes de guerre psychologique et celle de la guérilla quand les conditions dissymétriques du combat l’exigeaient.

 

Imaginez un avant-poste, celui de Nha-Nam, au milieu de la jungle du Yen-Thê. De l’aube au crépuscule les sonneries de clairon marquent les heures, mais après l’extinction des feux qu’entend-on soudain ? Les sanglots longs d’une cithare à seize cordes venaient plonger la garnison dans les affres de la mort. C’est Diên Anh, poète et musiciens qui à l’orée du bois tourmente les soldats. Fous de douleur, ils n’en dormaient plus et, quand excédé par plusieurs nuits de torture le capitaine ordonnait une sortie punitive, c’était pour tomber dans des embuscades les plus meurtrières…

 

Mais plus que ses victoires sur l’armée coloniale, le fait de guerre – qui fit le plus de bruit dans les journaux de l’époque et inspira un grand nombre de récits plus ou moins fabuleux – fut l’attentat qu’il commit à Hanoï même, capitale administrative de l’Indochine et siège du Gouverneur Général. Voici l’une de ces interprétations. Extraite de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, elle est l’œuvre d’Alexis Sorel et du capitaine Bernard Jullien, deux protagonistes de ce roman historique :

 

– Savez-vous que le Dê-Tham contrôle les régions de Bach-Ninh et de Vinh-Yien, c’est-à-dire un triangle de 70km de côté ? Que cette zone comprend les abords immédiats de Hanoï et de Phu-Lang-Thuong ? Cet homme est dangereux ! Un soir de ribote il a mitraillé le palais du Gouverneur, puis ayant laissé un parchemin marqué de son sceau, s’en est tranquillement allé ?

– Répétez-moi ça !

– Un soir de ribote il a mitraillé le palais du Gouverneur, puis ayant laissé un parchemin marqué de son sceau, s’en est tranquillement allé…

– Voilà un récit qui mérite d’être écrit !

– Je le pense aussi !

– Alors, commençons !

 

Un soir de ribote…

Je vois un repaire.

Un repaire de brigands.

Enfumé.

Fumée d’opium et fumet des cuisines.

Une orgie !

Après la bonne chère, la chair fraîche des jeunes courtisanes !

Laotiennes au visage d’enfant, aux seins triomphants !

Beautés kmères venues d’une cambodgienne Cythère

Annamites nubiles au charme gracile.

 

Dans un coin folâtre un homme et ses trois femmes.

On l’appelle Ong Xu, le bonze, parce qu’il ne l’est plus.

C’est le devin.

Ce titre lui confère quelque autorité.

D’autant plus qu’il a donné sa fille au Dê-Tham.

Se soulevant sur le coude et se retournant

– Dê-Tham ! crie-t-il.

Son souffle est aviné.

Dê-Tham est allongé au milieu d’un groupe d’hommes.

En serait-il ?

Chut ! Ayant bu plus que de coutume

Il a ce soir l’alcool bien triste.

– Que me veux-tu défroqué ?

– Je te donne ces trois jeunes beautés si dans l’heure tu nous rapportes la tête du Gouverneur !

Regard allumé des donzelles, car le Dê-Tham est aussi jeune et beau que le bonze est vieux et laid.

– Tu es fou ?

– Dê-Tham, as-tu du cœur ?

– Tout autre que mon beau-père l’éprouverait sur l’heure !

– A la bonne heure ! Alors ces jeunes filles pour sa tête ?

– Pas sa tête. C’est trop !

– Que proposes-tu ? Une oreille ?

– Ne me tente pas. Ce serait trop l’humilier !

– Trop l’humilier ? Le noble sentiment !

– C’est la condescendance du plus fort. Nous le sommes, montrons notre mansuétude ! Son heure n’a pas encore sonné. Laissons-le à l’engrais. J’aurai plus tard sa tête de lard !

– Alors aucune distraction ce soir ?

 

Silence consterné

 

– J’ai une idée ! Avez-vous lu La gazette de ce matin ? On vient d’inaugurer au palais de nouvelles baies vitrées ! Deux mois de bateau sans une seule casse. Transbordement à Haïphong, déchargement à Hanoï, toujours intactes. Installées par les maîtres-artisans de la Rue des Verriers, elles sont d’une splendeur ! Tambours et trompettes, le palais est en fête ! Au programme de ce soir un grand bal. Mais cette nuit après le festival… Imaginez la manchette de demain !

– Dê-Tham, par le ventre de Bouddha tope-la !

– J’ai besoin de quelques hommes.

– Moi ! Moi ! Moi !

Il choisit six gaillards, tous gibiers de galère à mine patibulaire.

Et les voilà partis traînant trois gros tubes de bambou.

Des feux grégeois !

Non, tonkinois !

 

Une demi-heure plus tard un grand fracas !

Les baies vitrées volent en éclat !

Le Dê-Tham admire son œuvre et tranquillement décoche une flèche porteuse d’un message. Elle se fiche dans le gazon très anglais du palais.

Dans le repaire on se congratule, on s’embrasse !

Les donzelles sont à la joie, nous savons pourquoi.

 

Retour triomphal du Dê-Tham et de ses artificiers.

 

– Bravo, tu as gagné ! Ces demoiselles sont à toi !

– Non, merci, Ong Xu. Tu es trop généreux. Une seule me suffira.

Car le coquin connaît bien les hommes

Tous nobles en paroles, mais mauvais perdants!

Refuser serait insultant. Rafler la mise, de mauvais goût.

En grand psychologue il a choisi la voie moyenne

Pour ménager la susceptibilité de ses gens

Et mieux les mener !

 

– Et c’est une histoire vraie !

– D’autant plus authentique que nos l’avons inventée !

 

 

Notes :

 

– Hoàng Hoa Thám (1858-1913) dont la tête fut mise à prix, fut égorgé par deux traîtres le 10 février 1913. Exposée trois jours à Nhê-An, sa tête devait réduire les « pirates » à la soumission.

– L’anecdote de l’envoûtement de la garnison de Nhê-Anh est authentique. Celle du bombardement du Palais du Gouverneur l’est aussi. Toutefois le genèse de cette attaque est due à l’imagination du duo Jullien-Sorel.

 

Pour une biographie détaillée de Hoàng Hoa Thám consulter le lien

 

 

Guy Levilain est l’auteur d’une trilogie consacrée aux problèmes humains de l’Indochine coloniale vue à travers la saga de deux générations d’Eurasiens.

Il est également l’auteur de Don Pablo, fantaisie donjuanesque, suivie de La Abuelita, fantaisie mexicaine.

Pour lire un échantillon de ces romans, cliquez sur la page de couverture.

 

 

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