Grand-père, raconte-moi l’A-Nam

e__internet_intranet_sfs_clio_photolistephotoliste_20090721135615_fran_600_Mes deux derniers articles de blog intitulés « La Faim, vous ne savez pas ce que c’est ! » ont relaté les souvenirs d’un déporté d’Indochine pendant la seconde guerre mondiale.

Bien que traités sur un ton léger et gouailleur, – celui de mon beau-frère dont je tiens ces anecdotes – ces pages d’un réalisme cruel ne sont pas celles que j’affectionne particulièrement. Afin de rétablir l’équilibre je voudrais aujourd’hui changer de ton sans toutefois – je l’espère –  tomber dans l’indigénisme, ou pire sombrer dans une imagerie d’Epinal.

Remontons le cours du temps  et revenons aux années 1880, époque à laquelle la conquête du Tonkin (province Nord) paracheva la mainmise de la France sur la péninsule indochinoise. Cette fin de siècle fut importante pour la France et le Vietnam, mais elle le fut aussi pour ma famille. En effet, notre saga commença avec la conquête et l’arrivée à Haïphong en 1884 – deux ans après la prise d’Hanoi – de mon grand-père Clermontois, l’un des premiers fonctionnaires coloniaux. Elle continua avec son fils – mon père – pour finir avec la seconde génération de métis franco-indochinois, la mienne, qui fut témoin de la fin de l’Indochine française. Cette double histoire est au cœur de ma trilogie sur l’Indochine.

Les vignettes qui suivent sont extraites de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, le premier tome de cette trilogie. Je les ai choisies non seulement parce qu’elles nous présentent un A-Nam pré-colonial que la présence française n’avait pas encore entamé, mais aussi parce qu’elles illustrent notre désir d’évasion, notre besoin quasi biologique de nous perdre et de nous oublier ne serait-ce qu’un moment dans la beauté sereine de la nature, le rire innocent des enfants ou le sourire de l’aimée – petits bonheurs éphémères sans lesquels nous ne pourrions préserver notre santé mentale assaillie par la laideur du quotidien.

Nous sommes en 1888. Révolté par la campagne de pacification qui s’éternise, les injustices et le cynisme de l’administration coloniale, mon grand-père Alexis s’en remet à son frère resté à Clermont-Ferrand. Voici la réponse d’Emile.

Le 2 juin 1888

Cher Alexis,

Seul ou à deux, le bonheur est si rare! Ne le laisse pas filer entre les doigts! Nous cheminons ici-bas dans la vallée des larmes, affirment certains, mais n’exagérons rien! Car si par bonheur une belle éclaircie vient nous réchauffer le bout du cœur, contons fleurette et soyons tous en fête avant que les pissenlits ne nous poussent sur la tête!

La guerre qui exalte les sacrifices les plus purs – les cimetières en sont pleins – est aussi, hélas le lieu commun des bassesses les plus infâmes. Les horreurs que nos troupes ont perpétrées ne me surprennent pas. Mais qu’y peux-tu? Veux-tu sur tes seules épaules porter tout le poids de leur inhumanité?

Tu as rencontré une femme que tu aimes, et qui t’aime. Que cet amour soit une rédemption et nous prouve à toi, à moi et à tous les couillons de la terre qu’il y a ici bas une félicité plus douce que l’éternité! Il n’y a pas de honte à être heureux, mon frère! Jouis-en pour notre pauvre humanité!

Bien à toi,

Emile

* * *

Hong-Gaï le 12 août 1888

Car si par bonheur une belle éclaircie…

Nous en avons profité pour aller en baie d’Ha-Long. La splendeur des lieux, le rire des enfants et le clair de lune dans les yeux de Thi m’on redonné un peu d’espoir. Voici les notes, chansons et réflexions que j’ai recueillies au cours de ce beau voyage.

La fête des lanternes

Le sampan vient de franchir la ligne des brisants. Devant nous, la nappe scintillante de la baie d’Ha-Long. Au large, la silhouette des rochers nimbés d’argent. La ville de Hong-Gaï nous attend là-bas sur la gauche, masse sombre dans le flou de l’horizon.

lanternsAutour de nous, des barques tanguent et roulent sous la lune. Les rames allument dans l’eau des myriades d’étoiles. Les rires se mêlent au chant des bateliers.

– Que d’enfants! Et chacun sa lanterne à la main! Dis-moi, Thi, pourquoi en ce huitième mois s’assemblent tous les gamins d’A-Nam?

Ecoute.

Il était une fois un poisson fabuleux qui une fois l’an avait le don de la métamorphose. Prenant la forme d’un homme, il se glissait la nuit dans les maisons, enlevait les jeunes filles et les emportait dans son royaume d’algues et de corail. La terreur régnait dans tout l’Empire. Les pauvres gens se désolaient. Mais un bon génie intervint. « Chaque soir du huitième mois, accrochez à votre porte une lanterne en forme de poisson. » leur dit-il. Les gens, sans chercher à comprendre suivirent son conseil.

« Oh, oh! C’est la maison d’un frère! se dit l’homme-poisson. Allons plus loin! » Mais partout, à toutes les portes, il ne voyait que des lampes à son effigie. Las de battre la campagne, plus jamais il ne revint.

Les siècles se sont écoulés. On n’eut plus besoin de lanternes, mais pour remercier le bon génie, tous les ans à la pleine lune du huitième mois on en allume encore. Avec le temps, les formes changèrent. On en fit de toutes sortes et de toutes les couleurs à la grande joie des enfants! Voilà l’origine de la Fête des Lanternes!

Nous approchons. Les barques s’échouent, déversant sur la grève le flot de leur marmaille. D’autres gamins se joignent au cortège et dans un délire de cris et de rires, une multitude de lanternes s’allument par les rues, les quartiers, la ville entière!

* * *

Berceuse

Si parfois dans la nuit

frissonnent les ailes du vent

n’aie pas peur!

Ce sont

les mânes des ancêtres

sur les palmes du toit.

Ne crains rien mon enfant

leur âme veille sur toi!

Dans la rizière

Du cœur mes amis

labourez, repiquez

nous mangerons mieux demain!

Dans la rizière haute, dans la rizière basse

le mari herse, la buffle tire et la femme repique!

Ô toi qui tiens dans ta main un bol de riz,

sache ce qu’un seul de ces grains

tendres et parfumés

nous a coûté de peine et d’effort!

Note :

– Les chansons ci-dessus appartiennent au folklore annamite.

* * *

Le vieux pêcheur

Sur la grève, barbiche au vent chemine un vieillard. Par moments il s’arrête, contemple la mer. De mille feux scintille la Baie d’Ha-Long. Il plisse les yeux, hume les odeurs marines. Au large, le profil sombre des îlots, la Tortue, la Tête Humaine, le Pélican… Il sait le nom de tous les rochers. La brise agite doucement les mèches échappées de son turban, secoue les manches de sa tunique, les larges pans de son pantalon annamite. Puis, hochant la tête, il continue son chemin.

Sous ses pieds nus craquent algues et brindilles. Devant lui, polis par les ans, des blocs de granit rose comme on en trouve là-haut au sommet de la montagne. Les dieux ont de ces caprices! Plus loin, des rires d’enfants dans le ressac des vagues.

Interrompant leurs ébats, ils accourent en un joyeux tumulte. Bác Lam! Bác Lam! Des regards, des bouches, des voix implorent! Xin mot chuen! Xin mot chuen!

Ah, vous voulez que je vous conte une légende! Eh bien, savez-vous pourquoi les rochers de la baie ont ces formes étranges? Comment le granit rose est descendu des montagnes? Ah, vous ne connaissez pas leurs secrets! Je vais vous dire leur histoire! Je la tiens de mon père qui la tenait de mon grand-père qui lui-même…

Ecoutez!

Et alors que le vieux pêcheur chantait la légende des îlots et celle du granit rose, je compris la grandeur des humbles d’A-Nam. Pétri du limon de sa terre ancestrale, ce vieillard est une présence immuable. Il est. Je ne suis qu’un passant.

Note à l’intention des cyniques et des farceurs:

Tous les vieillards ne sont pas des puits de raison

Et j’en connais des tas qui sont de purs couillons!

dirait mon coquin de frère, rimailleur et à ses heures parodiste de Musset! Je sais la double tentation de l’exotisme et du paternalisme! Il faut y résister. « J’a-do-re les Annamites! » s’écriait une dame fraîchement débarquée. Or, les adorer ou les mépriser relève d’une même pathologie. C’est avoir l’arrogance de réduire tout un peuple au commun dénominateur de notre ignorance! Un peu d’histoire, de réflexion et d’humilité siérait à ces oiseaux de passage!

Je maintiens ce que j’ai écrit à propos du vieux pêcheur.

* * *

La chapelle au clair de lune

Ile de verdure au milieu des rizières, le village de My-Luc. Bruit sourd des sabots et des roues. Quelquefois le cri d’une aigrette dans la campagne assoupie. Le ciel s’est paré de couleurs crépusculaires et dans sa tendre clarté s’endort la terre. Harmonie du soir, douce comme un reposoir.

pagodaPrécédés de leurs buffles les paysans s’en retournent chez eux. Des jarres d’eau les attendent. Devant chaque porte des foyers s’allumeront, et de partout montera bientôt une bonne odeur de charbon de bois. Nous suivons le contour d’une haie. D’immenses bambous geignent doucement dans la brise.

Plus loin, Thi a reconnu l’entrée. Fraîcheur d’ombre. Le sentier se perd dans un enchevêtrement d’arbres, badamiers, manguiers, et parfois dans une éclaircie de lumière la silhouette gracile d’un arequier. Des paillotes entourées de murettes, chacune avec son aire de terre battue, ses jarres d’eau, sa cuisine aux quatre vents. Des cochons noirs détalent en grognant, des chiens nous escortent traînant à leur suite une troupe d’enfants. Nous arrivons à la maison commune.

Un homme en sort. Je le salue et, en annamite, m’excuse de notre visite impromptue. Il se rassure. Thi lui confie que jadis sa grand’mère vivait au village, et que nous souhaiterions y passer la nuit. Il s’incline et s’en va quérir le notable.

Aurais-je préféré une bonne auberge de chez nous?

Grands dieux non!

Attendez la suite. Elle me donnera raison.

Devant nous une allée au milieu des jasmins, des nénuphars en fleur dans l’eau d’un bassin. Un parvis aux marches moussues. Une porte antique grince. Le guide s’est incliné. Nous entrons dans une pénombre parfumée. Toute l’aile gauche de la pagode nous est destinée. C’est l’usage en A-Nam d’honorer ainsi le visiteur.

Assise au bord du bassin Thi chantonne. Et contemplant la pagode au clair de lune, je songe aux pélerins de Compostelle trouvant sur leur chemin le havre d’une chapelle.

Notes:

– A-Nam était le nom original de l’ancienne colonie, d’où l’appellation “Annamite” employée pour désigner les indigènes. Le terme Indochine française ne fut employé qu’au début du XX ème siècle. Le nom Vietnam n’apparut qu’en 1945 lors de la déclaration d’indépendance.

– Menée principalement au Tonkin, la campagne de pacification fut comme la guerre de Cent Ans. Elle n’eut que des moments de répit, se prolongea avec la guerre d’Indochine (1946-1954) et ne prit fin qu’avec la défaite française de Dien-Bien-Phu en 1954.

* * *

Guy Levilain est l’auteur de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, Indochine mon amour et La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale ainsi que Don Pablo de Navarre (fantaisie donjuanesque) suivi de La Abuelita (fantaisie mexicaine):

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