Emmanuel Kant et le Mal Radical.

Emmanuel KantDans un des mes derniers articles de blog intitulé « L’important ce n’est pas être mais se savoir être » j’avais rapporté les propos du généticien Albert Jacquard qui, allant au delà du cogito cartésien, affirme que seul « se savoir être », c’est-à-dire en avoir pleinement conscience et surtout croire en notre perfectibilité, peut nous rendre humains. En effet, selon Jacquard, c’est en entretenant des rapports suivis avec l’Autre, en « frottant et limant notre cervelle contre celle d’autrui » comme le disait déjà Montaigne, que nous nous construirons et nous humaniserons. Ainsi l’essentiel est d’observer la manière dont ces rapports se mettent en place et de déterminer s’ils sont humains ou pervers.

Par pervers, l’auteur fait allusion à l’égocentrisme, à la volonté de domination et à son aboutissement logique : le refus de l’Autre considéré comme un rival à combattre ou un être inférieur à écraser.

 
C’est ce phénomène que nous voyons se dérouler sous nos yeux à travers le Moyen-Orient. Les horreurs étalés à la une dans tous les médias nous choquent et nous confondent. « Comment des êtres humains peuvent-ils agir ainsi ?  Comment la haine a-t-elle pu se muer en raison, voire en raison d’Etat ? », nous demandons-nous, hébétés.

Pour le comprendre je propose que nous nous penchions un instant sur le concept qu’Emmanuel Kant appelait das radical Böse, le Mal Radical. Qu’est-ce que le philosophe entendait par ce terme ? Pour une définition concise, je propose celle de Cyril Arnaud : « En un mot, c’est le mal sans excuse, c’est-à-dire le mal qui procède de l’affirmation axiologique (relative aux valeurs) consciente, raisonnée et volontaire : le mal a une grande valeur, ou le mal a plus de valeur que le bien. Nous appelons mal radical une telle position. »

 
Aussi nous faut-il prendre conscience de ce Mal Radical pour « comprendre » les horreurs journellement perpétrées au Moyen-Orient, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis non par erreur mais par calcul, non dans le feu de l’action mais de sang-froid. Il faut donc nous rendre à l’évidence que les individus responsables de ces actes n’ont plus aucun système de valeurs au sens où nous l’entendons, et que le Mal est devenu la seule motivation à leurs actes.

Ce phénomène n’est guère nouveau. Rappelons-nous le génocide des Caraïbes des Antilles, celui des Amérindiens du Brésil, celui d’autres Amérindiens des Etats-Unis, celui des Arméniens, des Juifs, des Gitans et de tous les indésirables. La liste s’allonge si l’on y ajoute les crimes de guerre commis à Madagascar, en Indochine, en Algérie, au Vietnam, en Afghanistan, en Syrie, à Gaza, oui Gaza, terre journellement mutilée, crucifiée sans qu’aucune nation civilisée ne lève son petit doigt!

 
Mais me direz-vous, ces horreurs furent le fait de soudards ivres de folie homicide ou de simples soldats dont le seul crime fut d’obéir aux ordres de leurs supérieurs. J’en conviens. Ainsi, ne parlons plus du bidasse qu’il soit Français, Belge, Britannique, Etasunien ou Israélien. Ne parlons pas non plus de l’officier SS des camps d’extermination qui la journée finie, rentre tout bonnement chez lui, caresse son chien et embrasse sa femme. Ce ne sont que de pauvres hères que la propagande nazie ou sioniste a conduit à l’adhésion irréfléchie aux règles admises et aux opinions répandues ; ce ne sont que des marionnettes dans les mains des démagogues ; ce ne sont enfin que des lobotomisés incapables de penser par eux-mêmes et de distinguer le Mal du bien.

Allons plus haut dans la hiérarchie du Mal et parlons des savants, des experts et des techniciens qui ont mis au point la solution finale. Parlons des chercheurs, des chimistes et des ingénieurs qui créèrent la bombe atomique, les gaz asphyxiants, le napalm, les défoliants, les énormes « jungle busters », les bombes à sous-munitions et les bombes-surprises qui, comme les pochettes du même nom, répandent des objets usuels, stylos, briquets, fruits ou bonbons qui éclatent dès qu’on y touche. Parlons des comités d’études, des « think tanks » et des chancelleries, des ministères, des généraux et des Présidents qui décident de l’usage de ces armes de destruction massive. Et parlons enfin des banques, des groupes financiers et des multinationales, pouvoirs suprêmes et invisibles qui des coulisses financent et contrôlent les chefs d’Etat. Car là réside la poignée de décideurs qui tiennent le sort des peuples dans leurs mains. Là réside le Mal Radical.

 
En conclusion, j’ose affirmer que ce n’est pas « l’homme » qui est mauvais, mais cette infime minorité de mégalomanes atteints de folie des grandeurs qui pour servir leurs intérêts ont dévié de la norme humaine. Ce sont ces mutants que bientôt notre humanité, telle une mère consciente de porter une monstruosité en son sein l’avortera. Cette mère et cette humanité, c’est nous.

 

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