– Eh ! Qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? – J’aime les nuages… les nuages qui passent là-bas… les merveilleux nuages ! Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris.

138080643225_0001VND-Hoang-Lien-Son-Mountain-Northwest-Sapa-VietnamFaut-il répondre à cette invitation au voyage et nous évader dans un imaginaire où tout ne serait « qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté », où l’harmonie et la tendresse régneraient sur la solitude et la peur, la turpitude et la laideur ? Les événements qui secouent le monde nous y invitent tous les jours, et s’il nous reste encore un fond d’honnêteté, reconnaissons qu’après avoir au cours des siècles perpétré tant de crimes contre l’humanité et contre notre mère – la Terre, nous ne méritons plus de vivre dans la magnificence, la grandeur et la générosité de notre planète. L’ayant défigurée en nous défigurant nous-mêmes nous devrions en être bannis !

Cette réflexion m’a incité à reproduire une autre page de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam dans laquelle un de mes protagonistes, émerveillé par le spectacle qui s’offrait à ses yeux se posait la même question au début du siècle dernier. Nous sommes sur les Hauts-Plateaux, région montagneuse au Nord-Ouest du Vietnam. Pierre Sorel part à la recherche d’un ami de son père qui, dégoûté de la réalité coloniale, a choisi de s’exiler au pays des nuages. Deux guides Moï et une mule l’accompagnent dans ce périple.

 

Journal du 8 mai 1909

Les montagnes !

Sur la gauche, la masse verticale d’un versant dressé dans le ciel soudain rétréci. Par endroits, la cicatrice blanche d’une bande crayeuse sur un fond obstinément vert, et tout là-haut, triomphant de lumière, un sapin solitaire. Droit devant nous, bosselée de collines, la vallée se perd dans la grisaille d’un éternel brouillard. Un ruisseau s’y tortille, trébuche sur des rapides, serpent vert rayé d’écume.

Sur la droite, les contreforts d’une chaîne noyée d’ombre. Accrochée à ses flancs la nappe sombre des forêts se profile au loin en ondoyant. Ici et là, une coupure minérale, éboulis et coulées de pierres rouillées. Autour de nous une flore envahissante monte, escalade, s’accroche par paliers, infatigable. Au creux de la passe des joncs de deux mètres de haut, des fougères arborescentes, des bambous immenses ; sur les pentes, acajous, tecks et santals ; plus haut, pins, mélèzes et sapins. Partout la nature n’est qu’une explosion végétale.

Que de verts ! Un paysage véronèse s’éclaire d’un rayon de soleil, mais que le vent reprenne son souffle, le voilà qui se colore de cobalt, d’émeraude et de jade, teintes changeantes qui pâlissent et s’éteigne alors que passe la nuée. Un voile noir le recouvre aussitôt alors qu’ailleurs s’illumine d’autres tableaux mouvants. Vert bleu des coteaux et des collines au fond de la vallée, vert olive, vert pomme des broussailles sous la voûte des futaies, et les teintes se multiplient au gré du soleil projetant en oblique leurs faisceaux de lumière à travers les piliers vivants du Temple de la Nature.

Et cette palette immense s’enrichit encore de toutes les nuances de l’indigo ! Bleu noir des fonds marins engloutissant les précipices, bleu ardoise des sommets, bleu lavande des versants ensoleillés, bleu pastel de l’horizon, bleu roi, bleu électrique, bleu pâle d’un ciel toujours mouvant, perpétuelle alchimie de pervenche, de turquoise et d’or !

 

Royaume du vert et du bleu.

Dans ce cadre grandiose l’homme n’a pas sa place !

 

Keng et Nong n’ont pas échangé un seul mot. Ils se comprennent d’un regard, d’un silence. Naseaux frémissants, Joséphine hume le vent, et moi je rumine. La conclusion que je viens de formuler me dérange. Si dans ce royaume l’homme n’a pas sa place, que dire des deux Montagnards ? Heureux et insouciants, ils cheminent d’un pas léger. Je les admire. Nus mais riches de toutes les essences de la terre, ils sont, alors que nous ne sommes plus rien ayant renié notre Mère. Pénétrés de l’esprit du sol, de l’eau et du vent, saisis du mouvement du soleil, de la lune et des étoiles, ils participent à tous les mouvements de l’univers. Ce monde est leur royaume. Je les regarde trotter dans la rosée et songe que bien avant eux leurs ancêtres ont foulé ces mêmes pistes tracées par des générations de cerfs et de sangliers. Leurs enfants suivront les mêmes sentiers. Rien n’a changé et rien ne changera jamais. Réglée par les lunes la vie est immuable. Les saisons se répètent, les années se ressemblent, le temps devient éternité. Je ne fais que passer !

 

Il faudrait dire, nature grandiose,

accepte mon humble présence !

 

Note : les Moï font partie d’un groupe de minorités ethniques du Vietnam que l’administration coloniale appelait du terme général Montagnards. Comme les aborigènes des Amériques, d’Australie et d’Asie ils n’ont guère été séduits par les appâts de notre civilisation.

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