Donneriez-vous votre fille à un « Chinois » ?

images-3J’ai dernièrement vu sur Facebook une publication sur la déconvenue d’une famille française – c’est-à-dire de souche  française, précisons-le – à la nouvelle des fiançailles de leur fille avec un Asiate. Cela m’a bien entendu rappelé certains souvenirs de jeunesse, mais comme mon expérience date de plus d’un demi-siècle – j’étais jeune homme dans les annés 50 – j’avais cru qu’ils tenaient à notre situation coloniale – les guerres d’Indochine et d’Algérie – et que le temps avait depuis enterrés.

Comment ai-je pu, ne serait-ce qu’un instant, être aussi naïf, moi qui suis si conscient de la mentalité coloniale, de sa survivance dans les nations ex-colonialistes et de son regain aujourd’hui avec la montée du racisme et plus particulièrement de l’islamophobie ?

J’ai dû m’avouer que pour un moment j’ai été moi-même victime d’un oubli généralisé :  la communauté asiatique de France est non seulement “un modèle d’intégration”, mais elle brille aussi par son absence dans les débats politiques et ceux de la vie sociale. Sagesse ou humilité orientale? Réserve ou fatalisme? Car bien que victimes d’une délinquence et d’une violence spécifiques – auxquelles il convient d’ajouter les violences verbales ou physiques de la part de représentants de l’autorité publique (Les Asiatiques de France cibles d’une délinquence et d’une violence speecifiques)­ la minorité Asiate (forte d’environ 1 million) est généralement résignée. On comprend maintenant pourquoi.

Ainsi la déconvenue de la famille française à la nouvelle des épousailles de leur fille m’a réveillé. Car il s’agit bien de la résurgence d’une mentalité qui fut le “code civil” dans nos colonies. A ce propos je vous propose un extrait de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, le premier volume de ma trilogie sur l’Indochine coloniale. Les pages qui suivent appartiennent au journal d’un jeune métis de 21 ans.

Journal du 20 mars 1911

On frappe à ma porte. Un jeune métis me sourit. « Pierre Sorel? Je suis Jacques Gauthier, le fils d’Edouard Gauthier, le vieil ami de ton patron, le commissaire Chassaigne. Ils m’ont beaucoup parlé de toi. Alors j’ai voulu te rencontrer. On se tutoie? »

Jacques a vingt-cinq ans. Sa vie ressemble étrangement à la mienne. A la mort de sa mère, son père le ramena en France. Il avait alors quinze ans. Le séjour en métropole fut un enfer pour le vieux colonial et le petit Tonkinois. Désenchantés, ils décidèrent de retourner en A-Nam. Ils l’ont dans le sang. C’est leur pays. Mobilisé, Jacques fut envoyé dans le Yen-Thé. Dégoûté de la guerre, il aurait aimé s’en aller là-haut dans les montagnes comme ce Blanc dont il avait entendu parler. Mais n’ayant aucune aptitude pour la chasse… Fonctionnaire à la Régie de l’opium depuis deux ans, il y est secrétaire bilingue. Son chef de service le traite bien. Ça lui facilite le travail, car il n’aime pas ce qu’il fait. Il m’en parlera une autre fois.

– Pourquoi ton père n’est-il pas revenu? Le mien l’a bien fait et s’en trouve très bien.

– Oui Jacques, mais mon père n’est pas le tien… répondis-je, laconique. Jacques n’avait pas besoin de savoir que déjà affecté par la réalité coloniale, le décès de ma mère fut fatal à la santé mentale de mon père qui mourut de désespoir six ans après son retour à Clermont…

Notes :

– Bien que le terme métis fut remplacé par Eurasien dans les années 30 – du moins dans les documents officiels, je le préfère au néologisme qui, malgré la bonne intention de ses auteurs, n’en demeure pas moins un euphémisme. Un chat, qu’on l’appelle cat, goto ou con mèo, demeure un chat si l’opinion que l’on a de cet animal n’a pas changé. Les connotations négatives du mot métis appartenant à l’Indochine coloniale aujourd’hui disparue, il est temps selon moi de le réhabiliter et de l’assumer pleinement.

– A-Nam était le nom originaire du pays qui ne devint l’Indochine qu’au XIX ème siècle. Bien qu’utilisé par les indépendantistes, le nom Vietnam ne devint officiel qu’à partir du 2 septembre 1945, date de la déclaration d’indépendance. Ne pas confondre avec Annam, non donné par l’administration coloniale à l’une des trois provinces de l’Indochine qui furent du Nord au Sud le Tonkin, l’Annam et la Cochinchine.

– Alexis, le grand-père du roman, avait quitté l’Indochine en 1900, ramenant à Clermont-Ferrand son fils de dix ans. Bien qu’intégré dans la société française, Pierre avait la nostalgie du Tonkin, le pays où repose sa mère. A la mort de son père il n’hésita plus, et avec trois sous en poche prit le premier bateau. Il avait seize ans.

– La Régie de l’opium fut établie en 1882 par l’administration coloniale qui avait le monopole de la production et de la vente du stupéfiant. Interdit en France, l’opium était légal en Indochine où il représentait 25% des taxes locales.

 

Nous sirotons un pastis à la terrasse du Coq d’Or. Sur le trottoir passent des jeunes filles annamites. Attablées non loin de nous quelques Françaises. Je regarde les unes, les autres. Jacques a remarqué mon manège.

– Si tu avais à choisir entre une Annamite et une Européenne, que ferais-tu?

– Pourquoi cette question? dis-je d’un air innocent.

– Parce que c’est pour nous métis le grand dilemne colonial! Dis-moi, quand as-tu la dernière fois couché avec une Blanche?

Sa question me surprend. Très direct, l’ami Jacques! Il me regarde avec les yeux d’un examinateur.

– En 1906.

– En France?

– Oui, en France. Pourquoi? En es-tu surpris?

– Pas du tout! C’est le pays où l’on trouve le plus de Françaises! dit-il moqueur. Mais depuis, ça fait quatre ans que ça ne t’est pas arrivé. Ça ne m’étonne pas non plus. Sais-tu pourquoi?

– Je suppose que l’occasion ne s’est pas présentée!

– Très logique, Monsieur de la Palisse! Et pourquoi l’occasion ne s’est-elle pas présentée?

– Parce qu’il n’y a pas beaucoup de Françaises en Indochine.

Ce n’était pas la seule raison, mais je ne lui en dis pas davantage. Voyons d’abord où cette inquisition va nous mener.

– Ah, on y arrive! C’est vrai, les hommes sont en surnombre dans la petite communauté française! Les rares femmes que nous trouvons ici sont généralement mariées, quoique… dit-il avec un sourire. Mais passons. Les célibataires sont vite prises. Celles qui ne le sont pas sont en bas âge! Donc, rareté égale plus-value. Et plus-value égale quoi?

J’ai pensé à René Brice et au délit qui faillit lui faire perdre sa place: il avait eu la faiblesse de succomber aux charmes d’une Française mariée. Etre cocu, c’est déjà une abomination, mais être cocufié par un métis! Imaginez le scandale! Sans le soutien inconditionnel de son patron, il se serait retrouvé sur le pavé.

– Plus-value égale exclusivité!

– Bravo, Pierre! Exclusivité! La femme blanche est réservée aux Blancs! Les Annamites le savent. Les Français savent que les Annamites le savent. C’est nous métis reconnus, légitimés, citoyens Français et tout le tintoin qui sommes trop vaniteux pour l’admettre! Comme des couillons nous voulons croire qu’étant à moitié blancs nous pourrions bénéficier d’une certaine bienveillance! Pauvre vieux, nous nous berçons d’illusions! Mais voici que les choses se compliquent! Il y a métis et métisse! Je veux dire au masculin et au féminin. La psychologie coloniale est d’une subtilité! Ecoute. Une métisse peut sans difficulté se pendre au bras d’un Français sans que d’autres Français ne s’en formalisent, sauf peut-être les racistes les plus endurcis. Elle le sait, en profite et si possible choisira un grand blond aux yeux bleus. Et le beau conquérant épris d’exotisme? Il fait d’une pierre deux coups! Une femme au charme oriental et éduquée à la française! Va-t-en trouver ça au fin fond de la Creuse ou de l’Ardèche! Mais nous – métis au masculin, nous n’avons pas droit à cet égard! Pourquoi? Parce que c’est l’idée même d’une femme blanche faite à l’image de sa sœur ou de sa fille dans les bras d’un non-blanc, c’est-à-dire d’un sous-homme, qui le tourmente. C’est cette intimité contre nature qui le souille et le viole. Oui, qui le viole! Tu te rends compte? Il se sentirait violé dans sa dignité. Violé dans sa chair! Effarant, n’est-ce pas! Qu’en dis-tu?

Grands dieux! J’y avais pensé sans pourtant oser y croire!

 – Tu as raison, Jacques. Tu as mis au clair ce qui me trottait dans la tête depuis mon retour de France. C’est navrant que nous soyons confrontés à ces problèmes d’une absurdité et d’une cruauté qui dépassent notre entendement ! Mais vois-tu, la question ne se pose pas pour moi. C’est pour le vieil A-Nam de ma mère que je suis revenu !

Ça y est ! J’en ai désormais la confirmation ! Et à mesure que je lui expliquais ma décision, je me revoyais à la terrasse de La Caravelle de Saïgon lors de l’escale du bateau qui me ramenait au pays… Une grenadine devant moi, je rêvais en mâchonnant des cacahuètes. Ah, le café du père Gonin! C’est ce parfum d’absinthe flottant dans ton bistro et cette saveur onctueuse d’arachide dans ma bouche qui me rappellent le Haïphong de mon enfance à l’heure française de l’apéro! Doux souvenir de l’A-Nam d’autrefois, celui de papa Alexis.

Alors j’ai vu une jeune fille portant sur son épaule un balancier flexible et deux paniers. Silhouette gracile que moulait sa tunique annamite, elle passait le buste bien droit, belle et mystérieuse sous un chapeau conique qui lui cachait les yeux, ne dévoilant du visage que l’esquisse d’un sourire. L’instant d’après, elle avait disparu de sa démarche rythmée. Des brasselets métalliques tintaient à son poignet. Troublante révélation de l’A-Nam de toujours, celui de maman Thi.

– Oui, Jacques, c’est pour l’A-Nam de ma mère que je suis revenu et, aussi charmantes qu’elles puissent être, les Européennes ne m’intéressent plus!

– Encore une fois, bravo Pierre! Il est troublant qu’ayant emprunté des voies différentes nous soyons arrivés à la même conclusion! Moi, c’est par la révolte. Je me refuse à saliver devant le fruit défendu ! Je me refuse à braver l’interdit, car je ne ferais que confirmer le mythe de la femme blanche et de sa suprême beauté. Finalement, je me refuse à dévaloriser ma mère tonkinoise. Avoir honte de sa mère serait la dernière des scélératesses ! Toi par contre, ce n’est pas par le refus, mais par une révélation ! C’est beau d’être poète !

– Alors dis-moi Jacques, quand as-tu la dernière fois couché avec une Annamite ?

– Je vis avec une Annamite !

Notes:

– Le grand partage – euphémisme pour ségrégation en Indochine – avait pour objet de décourager toute tentative de fraternisation et de métissage. Ceux qui l’ont défié savaient que la société coloniale les tourmenterait. La seule difference est qu’en Indochine on ne les lynchait pas. Ainsi, le grand partage, condition sine qua non du colonialisme, s’oppose à toute tentative de libéralisation: aux colonies, la France se découvre sous les traits d’une race, car pour être citoyen français à part entière il faut être de “race française”. (Pour une étude complète de la question consulter Les enfants de la colonie, Emmanuelle Saada, La Découverte, 2007)

– C’est dans ce climat de ségrégation et de tabous que Marguerite Duras, née en 1914 à Gia-Dinh, eut l’effronterie d’avoir pour amant un playboy chinois. Elle avait 17 ans, lui 27. Plus que le détournement de mineure, c’est la relation sexuelle entre une Européenne et un Asiate qui est scandaleuse. Il n’est guère étonnant que dans de telles circonstances, la romancière ait attendu plus d’un demi-siècle pour nous faire part de sa méconduite. (L’amant, publié en 1984.)

* * *

Guy Levilain est l’auteur de Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, Indochine mon amour et La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse, une trilogie consacrée à l’Indochine coloniale ainsi que Don Pablo de Navarre (fantaisie donjuanesque) suivi de La Abuelita (fantaisie mexicaine)

Save

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