Don Pablo de Navarre et son valet, suite et fin.

imagesComme je l’avais mentionné dans mon article de blog précédent, le séducteur de ma fantaisie donjuanesque, se fera le précurseur des révolutionnaires du XIXème siècle qui, tels que Charles Fourrier et Flora Tristan, se sont penchés sur la justice sociale et la condition féminine.

Il est évident que ce n’est qu’après avoir pris conscience de ses privilèges de classe et mis en question sa raison d’être d’aristocrate oisif que notre libertin deviendra libertaire. Voici trois extraits qui vous donneront une idée de cette évolution. Jusqu’où va-t-elle le mener ? Alors là, seul mon livre pourra vous le dira…

 

1- Le libertin

 

« Pour comprendre pourquoi à l’instar des abeilles je butine d’une fleur à une autre, il faut que je t’explique la différence entre le concept de « Femme » et celui des « Femmes » que je préfère. Par exemple, on dit « l’Homme » pour désigner le genre humain sans distinction de sexe, de race et de nationalité. De même on dit « la Femme » pour designer l’ensemble de la gent féminine. Ainsi, « l’Homme » et « la Femme » sont des concepts abstraits, vagues et généraux. A ces notions imparfaites j’oppose la mienne, celle des « Femmes » – au pluriel, qui n’est plus une vue de l’esprit, mais la réalité concrète.

         « Pourquoi ce concept ? Parce que je veux rendre hommage à toutes les femmes, à leur unicité dans leur pluralité, aux nuances multiples de leurs charmes particuliers pour composer un bouquet, que dis-je ? une symphonie florale et rendre hommage à cette éclosion de formes, de couleurs et de parfums qui a fait de cette triste planète un Eden sur terre ! »

– Femme-fleur, femme-jardin, femme-Eden sur terre ! Que n’avez-vous dit femme-fruit ? Quelle vision poétique ! J’ignorais qu’une pulsion animale pût vous ouvrir à tant de beauté !

– Arrête de plaisanter, maroufle ! Je suis sérieux. Ainsi la femme ne peut se concevoir qu’au pluriel parce qu’elles sont singulières dans leur multiplicité. Qui pourrait le nier ? Car laides ou belles, charmantes ou détestables, cultivées ou incultes, elles sont toutes uniques. Elles le sont encore par la forme et les traits du visage ; par le teint et le grain de leur épiderme ; par la couleur des yeux et des cheveux ; par la stature et l’embonpoint ; par le tour de taille et la cambrure des reins, et mille autres détails charmants. Dois-je continuer ?

         « Mais à cette nomenclature il manque un dernier élément – et non des moindres, que l’on passe sous silence alors qu’il est l’incarnation même de la féminité ! Il s’agit, tu l’as deviné, de cette fleur mystérieuse et secrète que par pudibonderie hypocrite autant que par mépris – voire dégoût, les bien-pensants exigent qu’elles l’enfouissent dans les profondeurs de leurs jupes ! »

– Mon Dieu, quel traité de morphologie féminine ! Elle choque, elle éclaire et condamne à la fois !

– Oui, honni soit le culte forcené de l’obscurantisme et du mépris des femmes sous le manteau des bienséances et de la vertu ! Car il y a un grand nombre d’idiots, tu le sais, qui pensent que toutes les femmes sont pareilles et concluent avec un rire bien gras « pourvu qu’il y ait entre leurs jambes… »

– C’est exactement ce que disait le gros Jean !

– Qui ?

– Un gars du village.

– Pourquoi soudain ce petit sourire ? Tu trouves ça drôle, toi ?

– Oh non, Maître, pas du tout ! C’est que c’est si vulgaire que… si cru que…

– D’abord on ne dit pas « C’est que… c’est que… », ensuite la vulgarité n’a pas sa place dans l’humour !

         Le maître fixa sur son valet un œil sévère.

– Il faut croire qu’il y a encore des réflexes d’adolescent niais dans les plis de ton cortex préfrontal ! J’espère que cela te passera. Je disais qu’en dehors des rustres il y a des individus beaucoup plus dangereux, les vrais et les faux-dévots qui n’hésiteraient pas une seconde à me condamner au bûcher pour avoir eu l’indécence de mentionner cette partie impudique de l’anatomie féminine ! Voilà la plus grande hérésie de nos sociétés chrétiennes !   

         « Alors moi qui ne suis ni abruti ni prude, ni méprisant ni hypocrite, je dis qu’il faut rendre à Vénus ce qui est à Vénus ! Honorons ce bijou dont les charmes sont aussi variés que les traits d’un visage. Il suffit de savoir regarder ! Car pour un horticulteur ou un botaniste, un poète ou un peintre, chaque fleur est unique par les nuances de ses couleurs et de son parfum, par le velouté ou le brillant de ses pétales, par les proportions de son étamine, de son pistil et de ses sépales. Comme les iris, les glaïeuls et les roses cette fleur chez la femme varie à l’infini ! »

 

Note :
– Les peintures de Georgia O’Keeffe (1887-1986), en particulier celles consacrées aux iris, (Black Iris III), ont célébré dans les années 1920 l’analogie entre le sexe féminin et la fleur ainsi que l’unité de la femme avec la nature.

 

2- Le loup solitaire

 

– Maître, je vois de qui vous tenez ! Après avoir rendu hommage à Madame votre mère, avec quel respect et quelle affection vous avez parlé de Monsieur votre père ! Fut-il le seul homme que vous estimâtes ? Je ne vous ai jamais entendu dire un mot bienveillant des aristocrates.

– C’est qu’ils ne le méritent pas ! Je t’étonne ? Je vais te dire en deux mots ce qu’ils sont : présomptueux et fats ! Toujours à jouer à qui pisserait le plus loin ! Ils y jouaient enfants. Ils y jouent encore à quelques variantes près. Pour eux, l’Autre est toujours un rival, un adversaire, l’ennemi déclaré. Voilà pourquoi je les fuis. Ce n’est qu’avec les femmes que je puis me permettre d’être moi, de parler net et non louvoyer et composer pour ne pas avoir à tirer mon épée ! Avec elles je me sens libre de m’exprimer, d’avouer ma vulnérabilité, mes appréhensions, mes doutes, et j’en ai, crois-moi ! Elles m’écoutent, me comprennent et me soutiennent.

         « J’ai ainsi découvert qu’un cœur de femme recèle trois qualités fondamentales que les hommes n’ont pas, sauf peut-être les saints, et encore ! La tolérance, la compassion et l’intelligence du cœur. Car aucune n’aurait condamné au bûcher un savant pour avoir osé penser ou une humble guérisseuse pour avoir damé le pion aux docteurs de la faculté ! Aucune n’aurait massacré Juifs, Protestants et Albigeois ; aucune n’aurait soumis d’autres peuples au nom de la Sainte Croix. L’Inquisition et la haine, l’intolérance et les guerres sont le fait des hommes, et je puis te dire que notre humanité y gagnerait si nous consultions l’autre moitié de notre population !

– Comme je vous comprends !    

         « Voilà pourquoi j’ai aimé toutes mes maîtresses d’un amour entier, et si je leur fus infidèle et déloyal, je reconnais que c’était moi – et non elles, qui fus léger et inconstant, superficiel et arrogant, anomalies qui ont pour origine ce syndrome infantile commun à tous les hommes, celui d’avoir trop longtemps joué à qui pisserait le plus loin ! »

 

3 – Le libertaire

 

– Maître, vous avez dit que vous continuerez de chercher des arguments pour justifier votre projet de réforme sociale. Et moi, je vous ai assuré que j’étais de tout cœur avec vous, et cela bien que vous soyez allé plus loin que moi. Car alors que je ne faisais que rêver d’un monde à l’image de notre Seigneur Jésus-Christ, vous avez élaboré une doctrine qui, à partir du respect des femmes conduirait à leur émancipation qui, à son tour mènerait à l’égalité pour tous dans la liberté et la fraternité ! Il ne s’agit plus de réforme mais de révolution, un terme qui m’effraie et me paralyse, moi le plébéien !

– D’abord du respect des femmes à leur émancipation, il y a loin de la coupe aux lèvres ! Et de là à la Cité de Demain que puis-je te dire ? Nous n’en sommes pas là ! Pour le moment je m’attache à promouvoir le respect des femmes, et j’ajouterai un point capital à ce que j’ai dit plus haut : il faut qu’hommes et femmes ne soient plus divisés selon le seul critère des différences anatomiques. Quant aux autres, celles qui touchent au domaine affectif et à la sensibilité, je dirai « Vive la différence ! » car elles ne peuvent que contribuer à l’enrichissement de notre société. En résumé, il ne faut plus que le sexe définisse et détermine le destin d’un être humain. Ainsi être femme ou homme est indépendant du concept d’égalité. 

– Que dites-vous des inégalités physiques ?  

– Très juste. La force physique sera le premier argument à nuancer. On dit que les femmes appartiennent au sexe faible. Il est évident que sur ce point leur morphologie les désavantage. Ceci admis, il faut remarquer qu’il y dans le monde des femmes dont la stature et la force physique sont supérieures à celles de l’homme moyen ! Il faut donc contrer cette analogie simpliste : la femme est plus faible que l’homme comme la souris est plus petite que l’éléphant ! Ce qui est faux !

– Oh oui ! La Berthe par exemple ! Je l’ai vu d’un seul bras vous soulever un boisseau de blé et vous le transporter comme fétu de paille !

– Et toi, tu aurais besoin de tes deux bras ?

– Certainement ! Et pour ce qui est de bêcher et de sarcler, de scier du bois et de fendre des bûches elle n’a pas son pareil ! Et je n’ai pas parlé du bon sens paysan qu’elle a à revendre ! N’est pas né le maquignon qui lui vendra un cheval cagneux !

– Alors pourquoi son statut est-il inférieur au nôtre ? Pourquoi ses connaissances plus utiles que celles d’un doctus cum libro ne sont pas reconnues ?

– Très juste.

– Et n’oublions surtout pas les différences émotives. Les femmes sont conciliantes. Elles savent écouter, parlementer, couper la poire en deux sans avoir recours à la violence. A cela ajoutons leur savoir en herboristerie et en médecine, leur dextérité en dentellerie et en tapisserie, leur talent en poésie et en musique !

– A propos de musique sachez que la Berthe chante comme un rossignol ! Il faut voir comme on se l’arrache pour les repas de baptême et de noces ! Quelle jolie voix !

– Eh bien tu vois, il y a des multitudes de Berthe dans toutes les couches sociales : des femmes d’affaires, des femmes éducatrices, des femmes artistes et des mères dignes du plus profond respect, en un mot des femmes accomplies, et cela en dépit des obstacles que nous leur dressons !

– Maître, vous m’avez convaincu. J’ajouterai un domaine où elles nous battent à plate couture !

– Lequel ?

– Celui des plaisirs de l’amour ! La Berthe se pâme plusieurs fois dans mes bras alors que…

– Tout l’honneur te revient ! De quoi te plains-tu ?

– De ne pas avoir ses extases sérielles !

– Alors là, je crains que ma Cité de Demain n’y changera rien !

     

         C’est par de grands éclats de rire que cette conversation très sérieuse prit fin. « Et c’est mieux ainsi, pensa le maître. Il y a tant de questions que je n’ai pas résolues et d’autres auxquelles je n’ai pas pensé ! »

 

Notes:

Don Pablo de Navarre suivi de La Abuelita

– La Abuelita, la seconde nouvelle de ce roman, vous transportera tour à tour dans la luxuriance de la jungle tropicale, la magnificence des pyramides et la nudité saisissante des déserts. Cette fantaisie se colore de réalisme magique pour conter l’histoire de deux amours, celui d’un légionnaire qui déserta pour les beaux yeux d’une Amérindienne, et l’extraordinaire aventure de celle-ci, mère du mouvement “Tierra y Libertad” et grand-mère d’un héros légendaire.

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