De l’amour courtois et de l’amour tout court

Don Pablo

Pour ménager notre santé mentale journellement agressée par des tragédies sans fin je vous propose aujourd’hui un texte léger et ludique, une évasion qui nous permettra d’échapper ne serait-ce qu’un instant à l’emprise du quotidien. Il s’agit d’un extrait de Don Pablo de Navarre et son valet, une fantaisie inspirée du Dom Juan de Molière dans laquelle notre libertin devenu libertaire ira plus loin que son prédécesseur pour annoncer Flora Tristan et Charles Fourrier. Voici « De l’amour courtois et de l’amour tout court. »

 

– Laissons donc la fatalité de côté, dit le maître, et pour me distraire raconte-moi l’histoire de tes amours.

– Pourquoi l’histoire de mes amours ?

– Parce que je te le demande, pardi ! Et surtout parce que je ne sais rien de ta vie amoureuse alors que tu sais tout de la mienne !

– Ventrebleu, ça oui alors! La vôtre est une odyssée digne d’entrer dans la postérité !

– Je ne t’ai pas demandé de me juger, mais de te raconter.

– Mes amours n’ont rien d’intéressant, je vous assure.

– Pourquoi, diable ? Tu es jeune et bien fait de ta personne ! A ton âge on se passionne pour toutes les jeunettes et l’on s’exalte pour la première Lisette ! C’est un élan si pur et si doux ! Un je ne sais quoi de juvénile, d’innocent et de…

– Ô, mon bon maître ! Excusez-moi de vous interrompre. D’abord, l’expression « je ne sais quoi » – à la mode parce quelle nous vient de France, ne dit-elle pas sans ambiguïté que celui qui l’utilise ne sait pas de quoi il parle ? Alors je vous ferai remarquer que selon mon expérience vous vous faites des illusions ! Ce sont vos romans courtois remplis d’innocentes allégories qui vous ont donné une fausse idée de cet « élan si pur et si doux » qui n’est en vérité que la manifestation d’une pulsion animale qui nous pousse – vous et moi, vers le sexe opposé ! Ou encore vers le même sexe…

– Pulsion ? Cette expression ne m’est pas familière. L’aurais-tu inventée, valet égalitariste et linguiste ?

– Il faut le croire, puisque vous ne l’avez jamais entendue… Par pulsion animale j’entends ce réflexe physiologique qu’élégamment vous nommez « élan ou inclination. » Car chez vous, noble gens et gentes dames, tout est dans le raffinement des manières, la grâce des gestes et l’élégance du vocabulaire. Votre façon de porter une coupe à vos lèvres, un morsel à la bouche et de vous tamponner le museau d’un carré de dentelle ; vos pas mesurés et votre port altier, vos baisemains et vos courbettes ; l’intonation de votre voix et la préciosité de votre langage ; tout votre comportement s’auréole de dignité, et même les jurons les plus orduriers qui vous sortent de la bouche ont un parfum aristocratique !

– Palsambleu ! Parle-moi des pulsions animales au lieu de tourner autour du pot !

– C’est qu’il s’agit précisément de votre propension à tourner autour du pot ! Pensez-y ! La lenteur de vos travaux d’approche que vous appelez « faire la cour » – expression qui dit bien que le théâtre de vos amours n’est pas dans le foin d’une grange ! Cette cour, disais-je, n’est que prétexte à faire étalage de grâce et de poésie, à réciter poèmes et chansons, à débiter flatteries et autres niaiseries joliment enrubannées, alors que pâmée la jolie dame s’émerveille de vous entendre si bien mentir ! C’est un cérémonial auquel vous vous soumettez pour faire durer le plaisir, alors qu’au fond – j’ai bien dit au fond, vous savez très bien le véritable objet de votre désir. Celui-ci, né de ladite pulsion, s’est subrepticement mué à mesure que se prolongeait le jeu amoureux en une réaction physiologique irréductible qui…

– Qui ?

– Je ne sais comment le dire.

– Essaie donc, sacripant, au lieu de me tenir en haleine !

– J’hésite. Votre rang m’interdit d’être leste et hardi.

– Leste et hardi ! C’est bien la première fois que les scrupules t’étouffent, chenapan ! N’as-tu pas abordé des sujets bien plus outrageux ? Critiqué à mots couverts nos privilèges et souhaité leur abolition, sujets bien plus incendiaires qui t’enverraient droit au gibet ? T’ai-je de coups roué ? Non, au lieu de te renvoyer là d’où tu viens, je t’ai écouté, car selon moi il faut toujours écouter les doléances du peuple !

         « Les doléances du peuple ? Fais-moi rire ! Tu ne connais que tes laquais, arrivistes galonnés, frisotés et poudrés qui ont renié leur origine ! » maugréa de nouveau le valet qui se tournant de côté, cracha.

– Que marmonnes-tu encore !

– Peste soit de la fatalité !

– Encore !

– Qu’y puis-je si tous vos propos m’y ramènent ! Le peuple ou prétendu tel, la douceur des amours juvéniles, les récriminations de vos faquins de laquais !

– Je comprends mal tes propos. Tu dis tant de choses abscondes ! Je te rappelle que tu t’es déjà permis de m’entretenir de sujets bien plus scandaleux, et je ne vois pas en quoi les pulsions animales – donc naturelles, seraient coupables. Parle !

– Mais vous n’avez aucune idée de ce que je vais dire !

– Raison de plus !

– C’est un ordre ? Un ordre auquel je ne puis me soustraire ? Mon Dieu ! Laissez-moi reprendre mes esprits… Allons-y. Je disais donc que rendus au stade final de vos assauts de courtoisie, vous étiez – vous et votre dulcinée, sous l’effet d’une pulsion que vous poétisez et sublimez alors qu’elle n’est autre que la manifestation violente d’une libido qui vous montait inexorablement le long des cuisses, s’emparait de votre entre-jambes, provoquant la vasodilatation brutale de votre… comment dirai-je, organe médian qui, en pleine tumescence pénienne, n’arrêtait pas d’enfler, de grossir, de doubler et même de tripler de volume – selon, bien entendu, le coefficient de dilatation dudit organe, distendant le fond de votre culotte, créant une gêne, une crampe que rien ne peut soulager, sauf…

– Je vois. Description très imagée et mécanique d’un phénomène étonnant !

– Quant à la dame – à moins que vos travaux d’approche ne l’aient laissé indifférente, sa réaction fut beaucoup plus discrète que la vôtre, et pour l’aller voir il faudrait…

– Il faudrait ?

– Il faudrait de visu ou de manu le vérifier. Alors moi qui n’ai jamais osé aller si loin, je me suis contenté des confessions de la Berthe qui, ayant souvent mené la vache au taureau, peut vous parler de ces choses sans aucune gêne.

– La Berthe ?

– Une fille du village dont j’ai été follement amoureux.

– Que la Berthe soit louée et toi aussi pour ton exposé très médical et très précis ! J’avoue que moi-même j’avais déjà conclu qu’un même désir animait tous les hommes, mais je ne l’avais ni analysé ni disséqué comme tu l’as fait. Bravo ! Ainsi, sur la base de ces données très scientifiques, dis-moi comment ces pulsions se sont manifestées quand tu as pris la première fille dans tes bras ?

– La première ? Vous voulez dire la grosse Berthe ?

– La Berthe ou la Suzon, peu importe son prénom !

– Ah, la Berthe ! Quel émoi ! Imaginez une grande fille bien ronde et bien fessue, à la fois ferme et charnue ! Je lui faisais les yeux doux, elle baissait les siens, rougissait, relevait son joli minois, souriait, et nous savions tous les deux que cela devait nous arriver !

– Quelle spontanéité et quel naturel ! Continue.

– C’était par un bel après-midi d’été. Nous nous promenions la main dans la main, heureux de respirer la blondeur des blés mûrs. Autour de nous les merles jacassaient, les corbeaux croassaient, les vaches meuglaient, et moi, le soleil plein la tête, je n’en demandais pas plus quand elle s’est soudain écriée « Les jolis coquelicots ! » Elle m’entraîna dans le champ. La joie était dans l’air. Nous riions de bonheur ! Mais quand elle s’est baissée, la vue de sa croupe rebondie fut une tentation à laquelle je ne pus résister. Succombant à ma pulsion animale, je l’ai prise par la taille et nous avons roulé dans les blés !

– Idylle charmante de simplicité !

– Alors voyez-vous, quand vous parliez d’exaltation, de passions et de « ce je ne sais quoi » de juvénile dans les premières amours, il fallait que je vous arrête !

– Tu as raison. J’avais généralisé. Mais dis-moi, dans l’effusion de ce merveilleux moment, vous êtes-vous aimés sans rien dire ?

– Oh si, nous avons épanché nos cœurs ! Je me suis plusieurs fois exclamé « Ô, ma Berthe, ma grosse Berthe ! », et elle « Ô, mon Sancho, mon petit Sancho ! »

– Echange charmant de poésie !

 

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