Crimes de guerre et mentalité coloniale.

 

Gil-Cohen-Magen-AFP-Getty-ImagesChers lecteurs, ne pensez pas que je sois obnubilé par la mentalité coloniale et que je la tienne responsable de tous les conflits raciaux qui nous déchirent. Loin de moi l’idée que l’on puisse changer les mentalités par des séances de psychothérapie ou des leçons de morale. Les mœurs n’étant que le reflet des structures économiques, politiques et sociales qui sous-tendent nos sociétés, c’est cette base qu’il faut remplacer.

Pourtant je crois qu’il convient d’examiner encore une fois l’eurocentrisme et son corollaire, la mentalité coloniale, pour comprendre comment et pourquoi certains de nos semblables – c’est-à-dire des gens « comme vous et moi », apparemment démocrates et défenseurs des droits humains, n’hésiteront pas à jeter leur humanité par-dessus les moulins dès que les contraintes sociales et morales ne s’imposent plus à leur conscience. Je parle ici des crimes de guerre perpétrés par l’armée israélienne « en pays conquis » et ceux de l’armée française en RCA.

Pour comprendre ce phénomène je me permettrai de reproduire un passage de mon roman Grand-père, raconte-moi l’A-Nam, et plus précisément une page du journal que tenait mon grand-père durant son séjour dans une colonie qui ne s’appelait pas encore l’Indochine française.

Journal du 14 juillet 1891

Fête plus ultra-nationale chaque année, le 14 juillet est devenu aux colonies la foire exposition du chauvinisme français. L’armée est à son heure de gloire. Remise de décorations et revues de troupe, défilés et fanfares participent à une campagne d’intimidation bien orchestrée. Il s’agit évidemment de déployer sa force pour inspirer crainte et respect. La petite communauté française est ravie. Le militarisme est de rigueur. En voici les raisons.

C’est hors de France qu’un Français se sent français. C’est confronté à l’étranger qu’il prend vraiment conscience de sa singularité. Car sitôt débarqué à Stuttgart par exemple, il apprend à ses dépens que sa langue n’est pas aussi universelle que le prétendait Rivarol, que ses manières et son embarras étonnent et font sourire. Limité à quelques mots d’allemand, ne comprenant pas les affiches, les pancartes et les panneaux, il est soudain frappé d’incapacité. Ça l’humilie. L’Allemand est dans son élément. Lui, n’est qu’un intrus, et le plus orgueilleux découvre les bienfaits de l’humilité. Peu à peu –– s’il a l’esprit ouvert, il se découvrira en découvrant l’Autre, et la diversité de la grande famille humaine sera pour lui une expérience enrichissante. Montaigne et Montesquieu nous l’ont démontré.

Par contre, un séjour aux colonies aura un effet contraire sur notre voyageur. Au lieu d’élargir son horizon, il le rétrécira. La différence raciale, ou plus précisément l’institution de la supériorité raciale, est une évidence qui d’emblée s’impose à son esprit. Dès son arrivée il sent bien qu’il n’est pas à l’étranger, mais en pays conquis. Les échelles de valeurs sont d’un coup renversées. Il est Français. Sa race, sa langue, sa culture, tout ce qui émane de lui a pris un caractère supérieur qui touche à l’universalité. Ce sentiment le remplit d’un orgueil démesuré. L’Autre n’est pas Allemand, c’est-à-dire Européen. Pourquoi insister sur cette évidence ? Parce qu’elle me permet de souligner que l’Allemand, même de la part du germanophobe le plus enragé, bénéficie d’une considération due à la communauté de race. Cette parenté est primordiale. On peut attaquer sa langue, sa culture, sa mentalité, mais jamais douter de son humanité. Aux colonies, l’Autre ne jouit pas de cette immunité. C’est un indigène, autrement dit, un être dénué d’identité, un non-être. Ainsi, toutes les particularités qui le séparent du colonisateur deviennent des différences qualitatives. L’indigène est différent de l’Européen dans son essence. Il n’est qu’une chose. C’est ainsi que s’opère la réification du colonisé.

Notre nouveau débarqué sent cela, ne serait-ce que confusément, et si un instant, il se laisse bercer par le charme de l’exotisme, ses compatriotes le ramèneront bien vite à la réalité. Si le grand soleil, la nature et les couleurs l’enchantent un moment, il découvre bientôt la chaleur, les mouches et les moustiques. A la rigueur il s’en accommoderait. Il y a de belles plages, de beaux paysages et surtout la promesse d’une vie facile. Mais les indigènes? Ça fourmille et ça pullule! Ça jacasse et ça piaille! 

Leur charabia le choque, l’irrite et l’énerve ! Il n’en apprendra que les deux ou trois mots dont il a besoin pour commander. De toute façon ses contacts avec l’habitant se réduiront à cela. Pour le reste, il parlera français, et c’est à l’indigène de s’en accommoder ! Pourquoi en serait-il autrement quand le douanier et le gendarme qui l’accueillent sont Français, quand les formulaires, le nom des rues et toutes les inscriptions sont en français, quand partout flotte le tricolore ? Et cette France sous les cocotiers est de surcroît un havre de convivialité. Ses compatriotes le reçoivent en ami, en camarade. Les différences de classe s’estompent aux colonies. Ne sommes-nous pas tous Français ? Les associations, les cercles et les amicales bretonnes, corses ou catalanes l’aident à s’installer. Tout lui est facilité. La belle vie lui sourit, et l’indigène qui s’efface devant lui en le saluant bien bas lui confirme chaque jour sa supériorité de droit. Cette nouvelle identité, cette domination écrasante, l’émeuvent. Il n’oubliera jamais qu’il la doit à la France. Alors la Marseillaise et le drapeau qui l’abritent l’exaltent. Le plus timide en devient cocardier. Il aura cédé à la tentation colonialiste.


Ce portrait du Français en A-Nam est-il trop sévère ? Hélas non. Mes observations quotidiennes le confirment, et l’on peut dire qu’à l’exception de quelques inadaptés qui ne feront pas long feu ici, il n’y a que des ultra-patriotes à la colonie. Il va falloir que je me surveille. La communauté française me suspecte déjà de ne pas aimer la France à sa façon.

La situation a-t-elle changé depuis 1891 ? Hélas, non. Les conflits raciaux qui divisent l’Europe et les Etats-Unis nous le confirment : par son ampleur le racisme est le défi du siècle pour l’Occident. Est-ce que j’exagère et vois du racisme un peu partout ? Je ne pense pas. Revenons aux crimes de guerre commis par l’armée israélienne et l’armée française, et demandons-nous si ces soldats auraient osé commettre de telles atrocités dans un pays, disons scandinave, comme la Suède.

Notes:

– Mon grand-père débarqua au Tonkin en 1884, deux ans après la prise d’Hanoï en 1882 qui étendit la présence française sur toute la péninsule indochinois.

Grand-père, raconte-moi l’A-Nam a paru aux Editions Edilivre en 2013.

Photo: Gil-Cohen-Magen-AFP-Getty-Images

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